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Full text of "Recueil de poésies françoises des 15e et 16e siècles, morales, facétieuses, histoiriques, réunies et annotées par Anátole de Montaiglon"

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POESIES    FRANÇOISES 


DES  XV«  ET  XVI-  SIÈCLES 


Imprimerie  Gouverneur,  G.  Daupeley  à  Nogent-le-Rotrou 
Caractères  elzeviriens  de  la  Librairie  Dalfis. 


*35sa  • 


RECUEIL 

DE 

POÉSIES    FRANÇOISES 

DES  XVe  ET  XVIe  SIÈCLES 
Morales,    Facétieuses,    Historiques 

RÉUNIES    ET   ANNOTÉES 

par  MM. 

ANATOLE      DE      MONTAIGLON 

et 

JAMES    DE    ROTHSCHILD 

TOME     XI 


PARIS 

Paul  DAFFIS,  éditeur-propriétaire 

DE    LA    BIBLIOTHÈQUE    ELZEVIRIENNE 

7,  rue  Guénégaud 
M    DCCC    LXXVI 


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Cette 


['accueil  favorable  que  le  public  et  la  presse 
'ont  fait  au  tome  X»^  du  Recueil  de  Poésies 
'l françaises,  nous  a  déterminés  à  le  faire 
.suivre  immédiatement  d'un  XI"  volume, 
tâche  était  d'ailleurs  facile,  en  raison  du 
nombre  considérable  de  pièces  en  vers  que  chacun 
de  nous  avait  recueillies  de  son  côté,  depuis  de 
longues  années.  Les  matériaux  que  nous  avons  en 
réserve  suffiraient  à  fournir  la  matière  de  plusieurs 
volumes,  et  les  limites  dans  lesquelles  le  premier 
éditeur  de  la  Biblioîhèijue  elzevirienne  avait  conçu  le 
plan  de  ce  recueil  seraient  singulièrement  dépassées. 
Quel  qu'ait  été  notre  désir  d'imprimer  toutes  les 
petites  pièces  dont  nous  avons  la  copie ,  nous 
sommes  contraints  de  circonscrire  notre  travail,  et  de 
fixer  dès  à  présent  les  bornes  dans  lesquelles  il  im- 
porte de  le  renfermer.  Inutile  d'ajouter  que  nous 
ferons  un  choix  aussi  varié  que  possible  ;  nous  nous 
efforcerons  de  ne  publier  que  des  pièces  offrant  un 
véritable  intérêt  littéraire  ou  historique. 


vj  Préface. 

M.  Jannet  avait  fixé  à  dix  le  nombre  des  volumes 
dont  devait  se  composer  le  Recueil  de  Poésies  fran- 
çaises ;  neuf  volumes  avaient  déjà  paru  en  1865,  et 
le  dernier  devait  être  consacré  aux  tables  et  au  glos- 
saire. Nous  avons  déjà  indiqué  ^,  mais  sans  en  pré- 
ciser l'étendue,  l'extension  que  nous  comptions  donner 
au  plan  primitif.  L'état  actuel  des  sciences  linguis- 
tiques, les  progrès  notables  qu'elles  ont  accomplis 
dans  les  dix  dernières  années,  l'éclat  que  lui  ont 
donné  les  remarquables  travaux  des  savants  de  la 
jeune  école,  nous  créent  l'obligation  de  faire  une 
plus  grande  place  au  glossaire. 

Le  travail  préparatoire  que  nous  avons  fait,  et  qui 
est  déjà  fort  avancé,  permet  de  penser  que  la  table 
systématique,  les  additions  et  corrections,  la  table 
alphabétique  et  le  glossaire  ne  formeront  pas  moins 
de  deux  volumes.  Notre  intention  est  donc  d'ajouter 
encore  trois  volumes  de  texte  à  ceux  que  nous  avons 
déjà  publiés,  et  de  réserver  les  deux  derniers  volumes 
pour  les  glossaires  et  les  tables.  L'ouvrage  comptera 
ainsi  quinze  volumes,  et  formera  la  collection  la  plus 
complète  qui  ait  été  publiée  jusqu'ici  de  poésies  déta- 
chées du  xv"  et  du  xvi<=  siècle. 

Le  XI"  volume,  que  nous  donnons  aujourd'hui  au 
public,  se  compose  presque  entièrement  de  pièces  qui 
n'ont  jamais  encore  été  réimprimées.  Plusieurs 
d'entre  elles  sont  restées  inconnues  aux  bibliographes, 
et  n'ont  même  pas  été  citées  par  M.  Brunet  :  telles 
sont  le  Resveur  avec  ses  resveries  (p.  loi),  VEpistre 
d'ung  Amant  habandonnè  (p.    192),  la  Complainte  des 

I.  Voyez  tome  X,  p.  i. 


Préface.  vij 

(juatres  Elcnuns  (p.  217)  et  Chichcfacc  (p.  293),  dont 
le  premier  éditeur  du  Recueil  avait  soupçonné  l'exis- 
tence, sans  qu'il  eût  été  donné  à  aucun  bibliographe 
de  rencontrer  cet  opuscule  précieux. 

M.  de  Lignerolles  a  bien  voulu  mettre  à  notre 
disposition  le  précieux  recueil  provenant  de  la  vente 
Veinant,  qui  se  compose  de  deux  pièces  relatives  à 
la  délivrance  des  enfants  de  François  I*-*""  et  à  la 
venue  d'Eléonore  d'Autriche  en  France.  Nous  n'a- 
vons pas  hésité  à  réimprimer  VEpistre^  bien  qu'elle 
fût  en  prose,  parce  qu'elle  constitue  un  document 
historique  important,  qui  vient  confirmer  une  relation 
déjà  publiée  par  Cimber  et  Danjou,  et  compléter  le 
récit  fort  succinct  de  Martin  du  Bellay. 

Les  trois  pièces  sur  les  guerres  de  Religion  et  la 
Ligue,  que  nous  donnons  d'après  des  exemplaires 
probablement  uniques  de  la  Bibliothèque  Nationale, 
n'avaient  pas  encore  été  reproduites  ;  nous  croyons 
qu'elles  ne  seront  pas  sans  intérêt  pour  ceux  qui 
s'occupent  de  cette  époque  profondément  troublée,  et 
jusqu'à  présent  peu  éclaircie  par  la  publication  de 
documents  contemporains. 

Enfin  un  hasard  heureux  a  fait  tomber  entre  nos 
mains  une  satire  en  vers  sur  la  mort  d'Henri  III,  que 
la  verve  et  l'élégance  du  style  permettent  d'attribuer 
à  l'un  des  auteurs  de  la  Satyre  Mènippcc. 

On  nous  reprochera  peut-être  d'avoir  fait  une 
place  trop  grande  à  la  poésie  amoureuse,  qui  est 
représentée  par  le  Messager  d'amours  et  l'Epistre  d'ung 
amant  habandonné.  Il  nous  a  paru  nécessaire  de 
donner  quelques  échantillons  d'un  genre  qui  a  joui 
de  la  plus  grande  faveur,  à  une  époque  où  les  petites 


vii)  Préface. 

poésies  d'Alain  Chartier  avaient  substitué  à  la  poésie 
allégorique  le  genre  amoureux,  dont  on  a  tant  abusé 
depuis.  Nous  espérons  que  nos  lecteurs  nous  par- 
donneront d'avoir  réimprimé  VEpistrc  du  bon  frire, 
fatrasie  insignifiante,  mais  qui  est  le  dernier  écho  des 
cours  d'amour  expirantes. 

Au  point  de  vue  de  l'histoire  des  mœurs  de  nos 
ancêtres,  nous  donnons  trois  petites  poésies  sur  les 
Buveurs  et  les  Tavernes,  qui,  jointes  aux  autres 
pièces,  déjà  publiées  dans  ce  Recueil  sur  le  même 
sujet,  et  aux  commentaires,  dont  nous  les  avons  fait 
précéder,  forment  un  ensemble  assez  piquant,  et  un 
nouveau  chapitre  de  l'histoire  des  cabarets. 

Le  théâtre  a  été  jusqu'à  présent  exclu  de  ce 
Recueil,  ou  du  moins  M.  Jannet  avait  le  projet  de  n'y 
insérer  aucune  pièce  dont  le  caractère  dramatique 
frappât  à  première  vue;  mais  on  n'a  pas  craint  de 
reproduire  les  sermons  joyeux,  les  monologues,  cer- 
tains débats  qui,  bien  que  très-probablement  récités 
sur  les  tréteaux,  n'étaient  pas  cependant  des  œuvres 
théâtrales  dans  le  sens  actuel  du  mot.  Nous  avons 
donné  dans  ce  volume  le  Monologue  d'un  Clerc  de 
Taverne,  le  Monologue  sur  les  Dames  et  les  Faictz  de 
Nemo  qui  rentrent  dans  la  série  des  sermons  joyeux. 
Nous  y  avons  même  fait  entrer  les  Menus  Propos,  qui 
sont  une  véritable  sottie  à  trois  personnages,  mais 
l'intérêt  de  cette  dernière  composition  consistant 
beaucoup  plutôt  dans  les  nombreux  proverbes  qu'elle 
renferme  que  dans  son  caractère  dramatique,  nous 
avons  pensé  qu'elle  pouvait  sans  inconvénient  figurer 
dans  notre  Recueil. 


Le  Messaigier  d'Amours. 


Le  Messager  d'Amours  appartient  à  la  série  des 
pièces  composées  à  l'imitation  des  petits  poèmes 
d'Alain  Chartier.  Ces  débats  entre  amoureux,  dont 
le  thème  est  toujours  à  peu  près  semblable,  sont  les 
derniers  échos  des  fameuses  cours  d'amour  qui  eurent 
tant  de  succès  au  moyen-âge;  ils  n'ont  guère  survécu 
aux  premières  années  du  XV!*^  siècle.  Celui-ci  a  été 
écrit  en  1489,  ainsi  que  nous  l'apprend  l'auteur  à  la 
dernière  strophe  de  son  poëme,  et  l'acrostiche  final 
nous  donne  le  nom  de  Pilvelin.  —  Faut-il  voir  dans 
Pilvelin  le  véritable  nom  du  poète  ?  Est-ce  au  con- 
traire unanagramme  sous  lequel  se  cache  un»  facteur» 
plus  célèbre?  On  ne  saurait  le  décider.  Pilvelin 
est  inconnu  à  La  Croix  du  Maine,  à  Du  Verdier,  et 
à  tous  les  autres  bibliographes.  Sans  hasarder  aucune 
supposition,  nous  nous  bornerons  à  signaler  une 
certaine  analogie  entre  le  Messager  d'Amours  et  les 
deux  petits  poèmes  de  Bertrand  des  Marins  de 
Masan  que  nous  avons  réimprimés  dans  ce  Recueil. 
La  strophe  :  0  Par  amours  se  font  festes,  dances...  » 
ressemble  bien,  sous  le  rapport  des  idées  et  du  tour, 
à  celle  du  Rosier  des  Dames  :   «  Par  doulx   regard 

P.  F.  XI  I 


'^r^ 


2  Le  Messaigier 

on  suyt  amours...  '  ».  Le  rondeau  :  «  Les  biens 
qui  sont  en  vous,  ma  Dame  »  est  reproduit  mot 
pour  mot  dans  le  Procès  des  Deux  Amans  ;  enfin 
la  forme  bizarre  des  rimes  enchaînées,  et  des 
rimes  à  double  queue,  dont  les  règles  nous  ont  été 
conservées  par  Henry  de  Croy,  dans  son  Art  de 
Rhétorique,  se  retrouve  également  dans  le  Messager 
et  dans  les  deux  pièces  de  Des  Marins  de  Masan. 
Est-ce  une  simple  coïncidence?  Le  lecteur  en 
jugera. 

Voici  la  description  des  diverses  éditions  de  cette 
pièce  qui  nous  sont  connues  : 

A.  Le  Messaigier  damours.  S.  l.  n.  d.  [vers  1490]. 
In-4  goth.  de  16  ff.  de  27  lignes  à  la  page  pleine, 
sign.  a-b. 

Au  titre,  un  bois  représentant  un  jeune  homme  et 
une  femme  debout  dans  un  jardin,  près  des  murs 
d'un  château.  La  femme  porte  une  robe  drapée  et 
un  voile;  l'homme  est  vêtu  d'une  longue  robe 
ouverte  sur  le  devant  et  laissant  voir  une  grande 
botte  ;  sur  ses  longs  cheveux  flottants  repose  un 
petit  chaperon  ;  une  chaîne  est  passée  autour  de  son 
cou. 

Le  même  bois  est  répété  au  verso  du  titre  et  au 
verso  du  dernier  f. 

Bibl.  nat.,  Y.  6143,  Rés. 

B.  Le  Messagier  damours.  S.  /.  n.  d.  [Paris?, 
vers  1500].  In-4  goth.  de  14  fî.  de  32  lignes  à  la 
page,  sign.  a  par  8,  b  par  6. 

Au  titre,  une  figure  en  bois  à  mi-page,  qui  repré- 
sente un  personnage  assis  surun  banc  près  d'unedame. 
Ce  personnage  est  nu  ;  il  est  pourvu  de  grandes  ailes 
et  tient  à  la  main  une  longue  flèche  ;  il  porte  sur  la 
tête  une  couronne  de  verdure;  des  rameaux  d'olivier, 

I.  Voy.  t.  V,  p.  188. 


d'Amours.  3 

qui  s'enlacent  autour  de  son  corps,  cachent  sa 
nudité.  La  dame  porte  une  coiffe  relevée  de  chaque 
côté,  un  corsage  serré,  dont  les  manches  se  ter- 
minent par  des  manchettes,  et  une  longue  jupe.  Au- 
près de  ces  deux  personnages  se  tiennent  deux 
amoureux  :  une  jeune  fille,  dont  le  costume  indique 
une  simple  bourgeoise,  et  un  jeune  homme  vêtu 
comme  les  écoliers  ou  les  pages. 

La  même  figure  est  répétée  au  verso  du  titre. 

Le  texte  commence  au  recto  du  2''  f. ,  en  tête 
duquel  se  trouve  un  titre  de  départ  ainsi  conçu  : 
Le  petit  messagier  damours.  Il  se  termine  au  recto 
du  13c  f.  (recto  qui  contient  13  lignes).  Ces 
13  lignes  ne  sont  suivies  d'aucune  indication,  pas 
même  du  mot  Finis. 

Le  verso  du  13^  f.  est  blanc,  ainsi  que  le  :4e  f. 

Un  détail  bibliographique  qui  aidera  encore  à 
reconnaître  cette  édition,  c'est  que  les  ff.  aiij  et  biij 
sont  signés  par  erreur  aii  et  bii. 

Bibliothèque  de  M.  le  baron  de  la  Roche  la 
Carelle  (exemplaire  provenant  de  la  vente  Solar, 
n»  1077  du  Catalogue). 

L'exemplaire,  porté  au  Catalogue  de  M.  Crozet, 
en  1 841,  et  décrit  comme  n'ayant  que  13  ff.  de 
32  lignes  à  la  page,  était  sans  doute  un  exemplaire 
de  cette  même  édition,  auquel  manquait  le  f.  blanc 
de  la  fin. 

C.  Le  Messagier  damours.  S.  l.  n.  d.  (?).  In-4 
goth.  de  16  ff.  de  25  lignes  à  la  page,  sign.  a-b. 

Le  titre  et  le  f.  correspondant  [a  viij)  manquent 
à  l'exemplaire  de  cette  édition  que  nous  avons  vu  à 
la  Bibliothèque  nationale  (Y.  6156  B  (4),  Rés.i; 
il  est  probable  que  le  titre  contenait  un  bois  ou  une 
marque  de  libraire. 

Cette  édition,  imprimée  en  gros  caractères,  repro- 
duit le  texte  de  l'édition  B  ;  elle  en  reproduit  même 
les  fautes. 


4  Le  Messaigier 

D.  Le  Messagier  damours.  S.  l.  n.  d.  In-4  goth. 
de  16  fF.,  dont  le  dernier  est  blanc. 

Catalogue  Cigongne,  n»  691. 
Cette  édition  ne  doit  pas  être  confondue  avec  la 
précédente,  laquelle  ne  se  termine  pas  par  un  f.  blanc. 

E.  Le  Messagier  damours.  Imprime  nouudkmcnt  a 
Paris  [vers  1550J.  Pet.  in-8  g-oth.  de  16  ff. 

Un  exemplaire  de  cette  édition,  ayant  appartenu 
successivement  à  Guyon  de  Sardière,  à  La  Vallière, 
à  Hibbert  et  à  R.  Heber,  a  figuré  à  la  vente  Brunet 
(n"  285  du  Catalogue). 

F.  En  ensui  //  uant  le  iugement  //  Damours,  // 
icy  commence  //  Le  Messagier  Damours.  //  ÎJ  On  les 
vend  a  Paris,  Au  mont  //  sainct  Hylaire,  A  Ihostel 
Dalbret,  //  Par  Anthoync  Bonne  mcre.  jj  S.  d.  [vers 
1535].  In-i6  de  20  ff.  non  chiff.  de  25  lignes  à  la 
page  pleine,  sign.  a-c,  impr.  en  lettres  rondes. 

Cette  édition,  qui  reproduit  le  texte  de  l'édition 
A,  est  la  seconde  partie  d'un  volume  qui  commence 
par  la  pièce  suivante  : 

Le  Iugement  Damour,  auquel  est  racomplée 
Ihystoire  de  Ysabel,  fille  du  roy  Descosse,  trâslatée 
de  langaige  espaignol  [de  Jean  de  Flores]  en  langue 
françoyse.  A  Paris,  Pour  Anthoine  Bonne  mère,  etc. 
In-i6  de  72  ff.  non  chiff.,  impr.  en  lettres  rondes. 

La  Bibliothèque  nationale  (Y.  4508,  Rés.)  ne 
possède  que  la  seconde  partie  de  ce  volume,  dont 
on  trouvera  une  description  complète  au  Manuel 
du  Libraire,  t.  II,  col.  1502.  Un  exemplaire  des  deux 
parties,  avec  la  date  de  1533,  figure  au  catalogue 
Bearzi  (n"  2828). 

Le  Messagier  d'amours  a  été  partiellement  repro- 
duit dans  le  Conservateur  du  mois  de  septembre  1757, 
pp.  3-15.  Cette  reproduction,  faite  sur  l'édition  C, 
n'est  accompagnée  d'aucune  note.  L'éditeur  n'a  pas 
même  relevé  l'acrostiche  final. 


d'Amours.  j 

Le  Messaigier  d'Amours. 

L'Acteur  '. 

rstant  seullet,  chantantau  coing  d'ung  bois, 
|En  cheminant  et  faisant  plusieurs  tours, 
)Veys  Cupide  tenant  son  arc  Turquoys  2 
■Avec  Vénus,  la  Déesse  d'Amours, 

Honnestement  parez  ^  de  grans  atours, 

Pleins^  de  perles  et  de  pierres  vermeilles  ; 

L'un  de  drap  d'or  et  l'autre  de  velours 

Estoient  vestus,  reluisans  à  merveilles. 

Et  en  marchant  comme ^  ung  aventureux, 
Qui  va  jouer  cherchant  son  avantaige, 
Je  m'aprochay,  et,  quant  je  fus  près  de  eulx, 
Les  saluay  en  mon  rude  langaige. 
Mais  Cupido  me  feist  ung  peu  d'oultraige, 
Car  de  son  arc,  comme  j'aprochoye  près, 
II  me  perça"  tout  oultre  le  couraige". 
En  me  tirant  deux  ou  troys  de  ses  traictz. 


1.  Au  lieu  de  ce  mot  L'Acteur  les  éditions  b  et  c  con- 
tiennent un  titre  de  départ  ainsi  conçu  ;  Le  petit  Messagier 
d'Amours. 

2.  Nicot  cite  le  mot  Arc  Tur^juoii,  après  le  mot  Tur- 
quin  «  espèce  de  couleur  esclatant  entre  bleu  et  azur  », 
et  comme  il  n'en  donne  pas  l'explication,  on  pourrait 
croire  qu'il  s'agit  d'un  «  arc  azuré  » ,  mais  Cotgrave 
indique  le  véritable  sens  de  cette  expression,  V  Arc  et  V 
Turquois  ;  il  la  traduit  par  «  A  Turkish  long-bow  »;  c'est 
donc  une  arme  orientale  que  le  poète  donne  à  Cupidon. 

3.  A  :  parées.  —  4.  a  :  Plain.  —  j.  b  et  c  écrivent 
constamment:  com.  —  6.  b  ipercea.  —  7.  Au  sens  de  cœur. 


6  Le  Messaigier 

Quant  je  senty  le  trait  qui  point  et  mord 
Du  Dieu  d'Amours,  qui  cueurs  de  amans  assault, 
Je  dys  à  moy  :  «  Qu'est  cecy?  Je  suis  mort  !  » 
Par  tout  mon  corps  je  tastay  bas  et  hault  ; 
Je  ne  veis  rien,  mais  mon  cueur  fut  si  chault, 
Qui  par  avant  estoit  plus  froit  que  glace, 
Que  fuz  contrainct,  après  ce  grant  assault, 
Dire  deux  motz  affin  d'estre  en  sa  grâce. 

Je  saluay  le  haultain  Dieu  d'Amours, 
Où  nobles  cueurs  sont  toujours  bien  venus. 
Après  ces  motz,  sans  faire  nulz  séjours. 
Je  fuz  assis  entre  lui  et  Vénus. 
Nous  parlasmes  de  mains  propos  menus 
Honnestement,  comme  estoit  de  raison. 
Mieulx  festoyez  ne  mieulx  entretenus 
Ne  furent  jamais  Troylus  ^  ne  Jason. 

Alors  me  print  par  la  main  doulcement 
Dame  Vénus,  la  Déesse  haultaine. 
En  devisant  d'amours  honnestement, 
Sans  raconter  nulle  chose  villaine  ; 
Nostre  devis  fut  chose  souveraine  ; 
Nous  parlasmes  des  faiz  de  Pégasus, 
Et  de  l'amour  de  Paris  et  de  Hélaine, 
Et  de  celle  de  Eco  et  Narcisus  ; 

Puys  des  nopces  Pelléus  et  Thétis, 
Où  la  feste  fut  si  très  somptueuse 
Qu'on  y  pria  les  Dieux  grans  et  petis 
Et  Déesses  à  l'assemblée  jouyeuse 
Pour  comparoir  ;  mais  Discorde  envieuse 

I.  Fils  de  Priam  et  d'Hécube. 


d'Amours.  7 

Qui  point  n'estoit  priée,  lorde^  et  salle, 
Feist  l'assemblée  en  la  fin  doloureuse 
D'une  pomme  qu'elle  gecta  en  salle. 

La  pomme  d'or,  que  gecta  par  cautelle 
Discorde,  ainsi  que  tous  plaisirs,  abat 
Pour  la  donner  à  celle  qui  plus  belle 
Seroit  tenue,  affin  que  aucun  débat 
Sordist^  entre  eulx,  dont  Jupiter,  tout  plat, 
Dist  que  du  cas  d'en  jugier  n'avoit  cure, 
Et  que  à  Paris  les  Déesses  menast, 
Pour  en  jugier,  le  noble  Dieu  Mercure. 

Il  3  les  mena,  et,  quant  furent  venus 
Devers  Paris,  ilz  contèrent  leur  cas 
L'une  après  l'autre,  et,  nonobstant,  Vénus 
Eut  la  pomme,  car-^  Juno  ne  l'eut  pas; 
Aussi  n'eut  point  la  déesse  Palas; 
Pour^  promesses  que  à  Paris  peussent*»  faire 
Touchant  force,  richesses,  ne  solas  "^  ; 
A  la  plus  belle  il  voulut  satisfaire  ^. 

Et  quant  Vénus  eut  la  pomme  par  don, 
Que  luy  en  feist  ^  Paris,  sans  longs  séjours, 
Elle  donna  à  Paris  ^^  pour  guerdon  " 

1.  B  c  :  lourde.  —  Cotgrave  donne  encore  lordault , 
lorderie,  à  côté  de  lourdault  et  lourderie. 

2.  Le  poète  dit  sordist,  au  lieu  de  sourdist,  de  même 
qu'il  préfère  lorde  à  lourde  et  solas  à  soûlas. 

3.  B  :  Hz.  —  4.  B  c  :  €f.  —  5.  B  c  :  Par.  —  6.  b  c  : 
sceussent.  —  7.  b  c  :  soûlas.  Ce  mot,  qui  correspond  au 
latin  solatium,  «  consolation,  plaisir,  réjouissance  »,  s'est 
conservé  dans  la  langue  poétique  anglaise  :  solace.  — 
8.  A  :  satlfaire.  —  9.  b  c  :  fait.  —  10.  b  :  par.  —  11. 
Récompense. 


8  Le  Messaigier 

Pluseurs  moult  beaux  ^  commandemens  d'amours. 
«  Dea^j  Cupido,.dis-je,  en  deux  motz  leurs, 
»  Où  pourrai-je  coppier^  ceste  chose?  » 

—  «  Regarde  Ovide,  il  te  fera  secours 

»  En  l'unziesme  de  son  Métamor phase '^.  » 

«  — Trop  bien  cela;  mais  ne  est-il^  point  notoire 
»  Qu'il  ait  esté  des  gens  aucunement 
»  Soit  en  cronicque,  en  rommant  ''  ou  "  hystoire 
»  Qui  se  soient  aimez  parfaictement, 
»  Sans  fiction,  congneu  l'empeschement 
»  De  Fortune,  d'Envie  et  de  Discorde?  » 

—  «  Tu  trouveras  à  Paris  seurement 

»  Deux  vraiz  amans  :  de  cela  te  recorde.  » 

—  «  Ha  !  Cupido^,  vous  me  faictes  joyeulx; 
»  Je  vous  prometz  que  j'ay  fait  maint  passaige, 
»  Tant  seullement  pour  veoir  deux  amoureux 
))  Qui  se  aimassent  de  noble  et  franc  couraige. 
))  Puis  qu'à  Paris  trouveray  personnaige 
))  Si  très  loyal,  congé  je  vous  requiers  ; 
»  Laisser  vous  veulx  auprès  de  ce  bocaige^  ; 
»  Je  vueil  cerchier  ce  que  de  long  temps  quiers. 

»  Depuys  le  temps  que  je  fuz  né  sur  terre, 
»  Je  ne  cessay  que  mon  entendement 
»  Ne  s'enclinast  à  cercher  et  enquerre 

I.  B  c  :  De  plusieurs  beaux.  —  2.  Dea,  ou  da.  Nous 
n'avons  conservé  cette  interjection  que  dans  la  locution 
oui-da. 

j.  A  :  Où  pourraye  coppier.  —  4.  a  :  En  le  xi  de  son 
Mathamorphose.  —  $.  b  c  :  mais  //  n'est  point.  —  6.  a  : 
roumant.  —  7.  b  c  :  ou  en.  —  8.  b  :  Cupidon.  —  9. 
a  c  :  bosquaige. 


d^Amours.  9 

»  Pour  veoir  amours  régner  parfaitement, 

»  Sans  fiction  ne  faulte  aucunement, 

»  En  deux  amans  d'une  amour  bonne  et  grande  ; 

»  Mais  je  n'ay  peu  trouver  certainement 

»  Parfaicte  amour,  comme  je  la  demande.  » 

Dame  Venus  si  me  dist  de  rechief  : 
a  Puis  que  tu  veulx  estre  mon  serviteur, 
»  Je  te  aideray,  par  quoy  viendras  '  à  chief 
»  De  tout  ton  fait.  Sans  doubte,  soies  seur 
»  Que  Cupido  sera  médiateur 
»  De  l'entreprise  à  laquelle  labeure,  » 
Je  prins  congé  de  la  dame  de  honeur, 
En  cognoissant  ma  besoigne  estre  seure. 

Comme  au  printemps  après  la  fin  d'iver, 
De  sens  rassis,  sans  estre  variable, 
Droit  à  Paris  je  m'en  vins  arriver, 
Et  me  logeay  ^  cheux  ung  homme  notable, 
Et  en  prenant  mes  despens  à  sa  table, 
Mon  hoste  dit  :  «  A  propos  de  amoureux, 
»  J'en  congnois  deux  qui  d'un  amour  estable 
»  S'entraiment  tant  qu'en  amours  sont  eureux.  » 

Après  disner,  ne  feis  semblant  de  rien, 
Veins  à  mon  hoste ^  en  lui  disant  :  «  Beau  Sire'', 
»  Je  vous  prie  qu'advisez  le  moyen 
»  De  me  trouver  service  pour  escripre 
»  Avec  les  gens  que  vous  ay  ouy  dire 
»  Huy,  en  disnant  à  vostre  table,  maistre; 
»  Tout  mon  vouloir  en  ce  lieu  se  retire, 
»  Car  aultre  part  pour  servir  ne  veul  estre.  » 

I.  A  :  veudras.  —  2.  a  :  Et  me  logaysus. 
j.  B  c  :  Mais  vins  à  luy.  —  4.  a  :  btusire. 


10  Le  Messaigier 

Il  me  respond  :  «  Je  croy  que  en  ce  royaume 
»  N'y  a  aucun  qui  ait  plus  d'habitude 
»  Que  moy  ;  pourtant  volentiers  à  ma  dame 
»  En  parleray,  sans  point  d'ingratitude. 
»  Je  vous  prometz  d'y  bouter  tel  estude 
»  Que  y  '  demourrez  ;  j'en  trouveray  moyen. 
»  Soyez  loyal  en-  telle  servitude; 
»  C'est  ung  hostel  où  vous  aurez  du  bien.  » 

Par  mon  hoste  fus  mené  à  l'ostel 
De  la  dame  dont  l'avoie  prié  ; 
Oncques  logis  par  ma  foy  ne  veis  tel, 
Plus  hault,  plus  beau,  ne  mieulx  ediffié  : 
Ung  droit  palais,  ung  lieu  gloriffié. 
Assez  propre  quant  seroit  pour  ung  roy. 
Mon  hoste,  en  qui  tousjours  m'estoye  fié, 
Je  luy  requis  que  bien  parlast  pour  moy. 

li  respondit  :  «  Ne  vous  donnez  ^  soucy 
»  De  vostre  cas;  je  sçay  ce  qu'il  fault  dire.  » 

11  salua  ma  dame  par  tel  cy  ''  :  [Sire!  » 
«  Dieu  gard,  Dame  !»  —  «  Et  Dieu  vous  gard.  Beau 

—  «  Vécy  ung  clerc,  qui  scet  très  bien  escrire, 
»  Qui  a  longtemps  d'Amours  suivy  la  court.  » 
En  me  voyant  elle  se  print  à  rire 

Et  me  retint,  pour  le  vous  faire  court. 

Je  rendy"»  grâce  à  l'oste  que  j'ay  dit, 
Comme  dévoie  ,  aussi  c'estoit  raison  ; 
Il  me  laissa  à  l'ostel  et  partit. 
Vêla  comment  je  fus  en  f'  la  maison 

I.  A  :  Qu'il  dtmourerez.  —  2.  b  :  s'tn.  —  j.  a  :  donner. 

—  j\.  E  c  :  sy.  —  j.  B  c  :  Ven  rendis.  —  6.  b  c  :  ^. 


d'Amours,  h 

Par  son  moïen,  pour  avoir  achoison  ^ 

De  veoir  deux  gens  en  amour-  tant  confeiz; 

Jamais  Jason,  qui  conquist  la  toison, 

Ne  employa  mieulx  ses  pas  comme  je  feis. 

Ma  chambre  fut  sur  la  porte  devant 
Bien  tendue  de  sarge^  de  pers  brun'*; 
Il  n'y  eust  sçeu  entrer  homme  vivant, 
Sans  estre  veu  de  moy,  il  est  commun. 
En  cest  hostel,  fuz  aimé  de  chascun  ; 
Je  y  demeuré^  environ  par  l'espace 
De  quinze  mois,  si  bien  qu'il  n'y  eust  ung 
Seul  serviteur  dont  je  ne  fusse  en  grâce. 

Pour  achever  mon  entreprinse  en  somme 
Touchant  Amours  et  faire  l'escripture. 
Je  vis  léans*»  entrer  ung  si  bel  homme 
Que  tous  aultres  passoit  oultre  mesure  ; 
Pareillement  je  cuyde  que  Nature 
Ne  feist  jamais  pour  dieu  ne  pour  déesse 
Ung  corps  qui  fust  de  plus  belle  figure 
Comme  celuy  que  portoit  ma  maistresse. 

En  son  maintien,  elle  estoit  fort  honneste, 
Saige  et  prudente  ",  en  ses  faiz  autentique, 

I.  Occasion.  —  2.  a  :  ûmor. 

3.  L'ancienne  forme  sarge  pour  serge  se  conserva  jus- 
qu'au milieu  du  xvn<=  siècle.  Voy.  Vaugelas,  Remarques 
sur  la  Langue  Françoise,  avec  des  Notes  de  Messieurs 
Patru  et  T.  Corneille  (Paris,  1738,  3  vol.  in-12),  t.  Il, 
p.  167  sq.  —  La  serge,  tissu  de  laine  ou  de  soie,  était 
employée  comme  tenture  dans  les  appartements  élégants. 
Voy.  t.  II,  p.  14  de  ce  Recueil. 

4.  D'un  bleu  tirant  sur  le  brun. 

j.  B  c  :  demouray.  —  6.  Là-dedans.  —  7.  b  c  :  Saige^ 
prudent. 


12  Le  Messaigier 

Gorgiase^,  mignongne,  propre  et  2  nette 

Comme  celle  qui  à  tout  bien  se  aplique  ; 

Ung  beau  corps  gent,  aussi  droit  que  une  picque, 

Blanche  poitrine,  et  petite  mamelle  ; 

De  son  visaige^  une  chose  angélique  : 

Dedens  Paris  n'y  en  a  point  de  telle. 

Ung  jour  je  veis  cest  homme  avecq  ma  dame, 
En  une  chambre  entre  eulx  deux  à  requoy'', 
Parlans  d'amours,  cuidant^  n'estre  veuz*»  de  ame, 
Au  banc  assiz,  tournez  le  dos  vers  moy  ; 
J'entray  dedens  tout  doulx  sans  faire  efFroy 
Et  me  cachay  derrière  une  custode'^  ; 
Ce  que  j'ouys  je  l'escrips  par  ma  foy. 
Touz  leurs  devis  furent  8  en  ceste  mode  : 

L'Omme. 
«  Ma  seulle  amye  et  mon  espoir, 
»  D'un  petit  serf  serez  servie  ; 
■»  Pour  observer  vostre  vouloir 
»  Je^  serviray  toute  ma  vie. 
»  En  servant  avez  desservie  '^ 
»  Le  service  d'un  bon  servant; 
»  De  vous  servir  m'est  prins  envie, 
»  Pour  vostre  honneur  estre  observant.  » 

La  Femme. 
«  Mon  doulx  amy,  je  congnois  bien 

1 .  Elégante,  richement  parée. 

2.  Et  manque  dans  b  et  dans  c. 

3.  B  c  :  Du  visaige.  —  4.   Tranquillement,  en   paix,  en 
repos.  —  5.  B  c  :  cuidans.  —  6.  a  :  veu. 

7.  Rideau  de  fenêtre,  portière.   —  8.  b  c  :  Tout  leur 
devis  fut  dit.  —  9.  b  c  :  Vous  serviray.  —  10.  Mérité. 


d'Amou  rs. 

»  Que  servez  Amours  en  honneur 

»  Et  que  jamais  ne  feistes  rien 

»  Dont  peult  sortir  nul  deshonneur; 

»  Mais  avez  mis  vostre  labeur 

»  En  vertuz,  dont  tel  bruit ^  redonde 

»  Qu'on  dit  que  plus  honneste  cueur 

»  Dieu  ne  créa  jamais  au  monde.  » 

L'Omme. 
«  Se  j'ay  cueur  honneste  et  parfait, 
»  Ce  sont  des  biens  d'Amours,  m'amye  ; 
»  Ce  n'est  pas  de  mon  propre  fait, 
»  C'est  tout  par  vous,  n'en  doubtez  mie, 
»  Car  sans  vous  heure  ne  demie 
»  N'est  mon  cueur  que  à  vous  il  ne  pense 
»  Ou  autrement  tousjours  frémie 
»  Quant  il  pert  de  vous  la  présence.  » 

La  Femme. 
«  Puisque  vous  dictes  en  ce  point 
»  Que  vostre  cueur  ainsi  se  met, 
»  Qu'il  est  avec  le  mien  conjoint, 
»  C'est  tout  par  Amours  qui  permet 
»  Que  vostre  vouloir  se  submet 
»  A  le  servir  en  plusieurs  tours  ; 
»  Pensez^que  ung  grant  plaisir  ce  me  est 
»  De  veoir  si  bien  servir  Amours.  » 

L'Omme. 
«  Par  amours  se  font  festes,  dances, 
»  Par  amours  choses  à  plaisir, 

B  c  :  bien. 


14  L.E  Messaigier 

»  Par  amours,  joustes,  rompre  lances, 

»  Par  amours  on  a  son  désir, 

»  Par  amours  on  se  peut  saisir, 

»  Par  amours  font  chapeaulx  '  de  roses, 

»  Par  amours  nul  n'a  desplaisir, 

»  Par  amours  on  fait  mille  choses.  » 

La  Femme. 
«  Par  amours  se  assemblent  tous  cueurs, 
»  Par  amours  on  a  ses  plaisances, 
»  Par  amours  sont  grans  -  serviteurs, 
»  Par  amours  se  font  aliances  ; 
»  Par  amours  pluseurs  espérances 
»  Ont  de  tousjours  vivre  en  liesse"* 
»  Et  d'anichiller  les  puissances 
»  D'Envie,  dont  amoureux  blesse.  » 

L'Omme. 
«  Amour  on  ne  peult  trop  louer, 
»  C'est  une  vertu  trop  haultaine  ; 
»  D'amour  Dieu  nous  volut  douer"*, 
.  »  Pour  racheter  nature  humaine  ; 
»  Geste  chose  est  toute  certaine  ; 
»  De  amour  procède  charité  : 
»  Il  a  la  pensée  villaine 
»  Q_ui  blasme  amour  en  vérité.  » 

La  Femme. 
«  Puis  qu'en  amours  a  tant  de  biens 
»  Que  nulle  vertu  n'en  atouche, 


2.    A 

liesse. 


Couronnes,  guirlandes.  Voy.  t.  X,  p.  211,  note  7. 
*  :  grans  sont.  —  3.  b  c  :  On   a   de  vivre  en  grant 
—  4.  A  B  c  :  donner. 


d'Amours.  15 

»  Cupido  deust  en  ses  liens 
»  Tenir  Dangier  et  Malle-Bouche, 
»  Et  Envye  de  tout  mal  souche', 
»  Qui  2  nous  livrent  si  fort[e]  guerre  ; 
»  Marrye  suys  qu'on  ne  les  touche 
»  Et  qu'on  ne  les  abbat  à  terre.   » 

L'Omme. 
«  O  Vénus,  dame  principaile 
»  D'Amours  et  déesse  haultaine, 
»  Tu  as  puissance  généralle 
»  Sur  Malle-Bouche  tant  villaine, 
»  Qui  nous  cuide  de  ton  demaine** 
»  Par  Faulx  Rapport  faire  emmener  ; 
»  Puis  qu'elle  nous  fait  tant  de  paine 
»  Pourquoy  la  seuffres  tu  régner?  » 

La  Femme. 
«  Mon  amy,  vous  debvez  savoir 
»  Qu'il  fault  que  chascun  ait  son  cours  ; 
»  Se  les  biens  qu'on  vouldroit  avoir 
»  En  amours  on  avoit  tousjours, 
»  On  ne  tiendroit  compte  d'Amours. 
»  La  raison  est  assez  certaine 
»  Qu'après  qu'on  a  fait  plusieurs  tours 
»  On  tient  chier  ce  que  on  gaigne  à  peine  ^.  » 

L'Omme. 
«  Vénus,  sumptueuse  princesse, 
»  Cesse  les  motz  de  Malle-Bouche, 
»  Bouche  son  bec  par  grande  opresse  ; 

I.  Cause  de  tout   mal.  —  2.    a  :  Qa'ilz.  —   5.   b   c; 
dommaine.  —  4.  Avec  peine. 


i6  Le  Messaigier  - 

»  Presse-le  ^  par  quelque  escarmouche  ; 

»  Mouche  luy  le  nés^  de  ta  touche; 

»  Touche  son  corps  d'un  dart  mortel 

»  Tel  qu'i  luy  fault  pour  mestre  en  couche  ; 

»  Couche  le  hors  de  ton  hostel  ■"'.  » 

La  Femme. 
«  Male-Bouche  on  doit  bien  mauldirc*, 
»  Dire  le  puis  certainement  ; 
»  Menteur"'  ne  cesse  de  mesdire, 
»  Ire  aussi  tout  •*  pareillement  : 
»  Elle  ment  si  très  aprement 
»  Menterie  oii  elle  se  aplique, 
»  Que  plaisir  abat  plainement  ; 
»  Menteurs  font  ung  mal  qui  duplique.  » 

L'Omme. 
«  Maulvaise  langue  comme  espine 
»  Tousjours  point  sur  moy  et  sur  vous  ; 
»  Par  quoy  esse  qu'elle  s'encline 
»  A  dire  tant  de  maulx  de  nous? 

I.  A  :  lay.  —  2.  a  :  ntfz.  —  3.  Cette  strophe  et  la 
strophe  suivante  sont  écrites  en  rimes  enchaînées  (voyez 
L'Art  de  Rhéthoricque  pour  rimer  en  plusieurs  sortes  de 
rimes,  t.  III,  p.  120  de  ce  Recueil).  Henry  de  Croy,  dans 
son  Art  et  Science  de  Rhétorique  pour  faire  Rimes  et  Bal- 
lades, qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  pièce  citée  plus 
haut  et  qui  a  été  réimprimé  dans  les  Poésies  du  XV  et 
XVI'  siècles  éditées  par  Silvestre  (Paris,  Crapelet,  1832, 
in-8)  définit  ainsi  cette  forme  singulière  :  «  taille  de  rime 
qui  se  nomme  queue  anriuée  pour  ce  que  la  fin  du  mettre 
est  pareille  en  voix  au  commencement  de  l'autre  et  est 
diverse  en  signification,  et  se  peut  ceste  taille  causer  en 
balades,  vers  huitains  et  rondeaulx  de  chanson.  » 

4.  B  G  :  Male-Bouche  doit-on.  —  5.  a  :  Mentir.  —  6. 
Tout  est  omis  dans  b. 


d'Amours.  17 

»  Elle  cuide  que  par  courrous 
»  Ou  rapport  nous  face  ^  aulcun  mal  ; 
»  On  la  deveroit  pour  tels  coups  ^ 
»  Fort  fricasser^  en  réagal  '•.  » 

La  Femme. 
«  Notez  qu'il  fault  considérer 
»  Que  son  fait  contre  Amours  repune-»; 
»  C'est  pour  nous  faire  séparer 
»  Par  sa  seur  maudite  Rancune, 
»  Qui  fait  que  la  roue  Fortune 
»  Nous  baille  souvent  de  ses^"'  tours; 
»  Ne  leur  donnons  puissance  aucune 
»  De  pouvoir  séparer  Amours.  » 

L'Omme. 
«  A  ce  me  veulx  délibérer 
»  Contre  Male-Bouche  et  Envye, 
»  Qu'ilz  n'ont  garde  de  séparer 
»  L'amour  de  nous  deux  sur  ma  vie; 
»  Ayons  la  pencée  ravie 
»  En  amours  dehors  et  dedans  ; 
»  Nous  ferons  toute  nostre  vie 
»  En  nostre  entier  maugré"  leurs  dens.  » 

La  Femme. 
«  A  ce,  mon  amy,  je  me  acorde, 

I.  A  c  :  faire.  —  2.  b  :  On  la  debroit  tuer  de  coups.  — 
3.  B  :  Et  la  fricasser. 

4.  Réagal,  ou  riagas  est  le  synonyme  de  l'aconit.  Villon 
dit  de  même  dans  la  ballade  qui  suit  la  strophe  cxxxi  du 
Grand  Testament  (éd.  Jannet,  1867,  p.  76)  : 

En  réagal,  en  arsenic  rocher.... 
Soient  frittes  ces  langues  envieuses  ! 

5.  Combat,  lat.  répugnât  —  6.  a  :  ces. —  7.  b  :  malgré. 

P.  F.  XI  2 


i8  Le  Messaigier 

»  Car  ce  sont  très  bonnes  raisons 
»  D'estre  tousjours  sains  '  de  la  corde 
»  Vraye  Amour  en  toutes  ^  saisons. 
»  Malle-Bouche,  ne  ses  poisons, 
»  Il  ne  nous  fault  doubler  en  rien, 
»  Mais  à  tousjours  ainsi  faisons; 
»  Nous  servirons  Amours  très  bien.  » 

L'Omme. 
»  Laissons  régner  les  mesdisans, 
»  Lesquelz  ne  cessent  de  mal  dire  ; 
»  Je  cuide  que  depuys  dix  ans 
»  Meilleure  raison  ne  ouy  ''  dire  ; 
»  Ainsi  ne  aurons  ne  courroux  ne  ire, 
»  Mais  le  plaisir  d'Amours  complet. 
»  Il  est  temps  que  je  me  retire  ; 
»  Donnez  moy  congié,  s'il  vous  plest.  » 

La  Femme. 
«  Puis  que  c'est  vostre  bon  plaisir 
»  De  partir,  je  suis^  bien  contente  ; 
»  Mais  que  vous  soiez  de  loisir,  . 

»  Revenez  moy  veoir  à  ma  sente  <>; 
»  Je  ne  puys  vivre  ainsi  absente 
»  De  vous,  car,  vous  devez  savoir, 
»  Longue  me  sera  votre  attente 
»  Par  le  désir  que  ay  de  vous  veoir.  » 

L'Omme. 
«  Je  vous  viendray  veoir  tous  les  jours, 
»  Ne  vous  doubtez  en  vérité. 

I.  B  :  ceintz.  —  2.  a  :  toute.  —  3.  b  :  ce.  —  4.  b  :  je 
n'ouy.  —  j.  B  -.j'en  suys.  —  6.  Sentier,  voie,  chemin. 


d'Amours.  19 

Adieu,  l'excellent  bruit  d'amours, 

L'eslite  de  toute  bonté; 

Je  prie  à  la  Divinité 

Que  en  tous  biens  vous  vueille  garder, 

Car  il  est  de  nécessité  ^ 

De  partir  sans  plus  cy  tarder.  » 

L'Acteur  2. 

Au  départir,  vis  que  on  luy  présenta 
Ung  doulx  baisier  fort  gracieusement. 
Après  le  adieu  •*,  ma  dame  remonta 
En  sa  chambre  pour  fermer  vistement 
L'huys  au  verrou  ',  pour  plus  secrètement 
Parler  seulle  de  son  amy  l'istoire; 
Ce  qu'elle  dist  je  escrips  totalement 
En  mes  papiers,  et  mis  tout  par  mémoire. 

Premièrement  remercioit  Amours, 
Puis  son  amy  jusqu'au  ciel  exsaulsoit; 
Je  ne  bougeay-*  de  mon  quignet''  tousjours. 
Pour  veoir  le  train  ;  pas  on  ne  m'y  savoit. 
En  escripvant  je  me  tins  tousjours  droit, 
Le  pié  posé  dessus  une  sellette". 
Dieu  sçait  les  motz  que  madame  disoit. 
En  sa  chambre  cuidant  estre  seulette. 

La  Femme. 
«  Puisque  je  suys  toute  seulle  à  parmoy  ^, 
»  En  ma  chambre  fermée,  je  prétens 

I.  A  :  neccessitè.  —  2.  b  c  :  Le  Messagier.  —  3.  b  c  : 
Et  congé  prins.  —  4.  a  c  :  L'uys  au  verroil. 

j.  A  :  bougay.  —  6.  Petit  coin.  —  7.  Tabouret.  —  8. 
B  c  :  À  part  moy. 


20  Le  Messaigier 

»  De  reciter  aucuns  biens  que  je  voy 
»  En  mon  amy,  car  je  sçay  et  entens 
»  Qu'il  est  digne  de  louer  en  tous  temps, 
»  Car  sa  bonté  l'a  piéçà  desservie  ; 
»  Il  est  celuy  que  j'espère  et  attens 
»  Finablement  me  aimer  toute  sa  vie. 

»  Se  à  le  louer  ^  nul  ne  pouroit  soufire, 
»  Tant  prononçast  ses  motz  élégamment, 
»  Trop  peu  de  bien  ma  bouche  en  poura  dire, 
»  Considéré  mon  simple  entendement, 
»  Qui  ne  sçaroit  atoucher  -  nullement 
»  A  la  maindre  vertu  ne  au  maindre  bien 
»  Qui  soit  en  luy  ;  par  quoy  petitement 
»  Ce  qu'en  diray  ce  sera  meins^  que  rien. 

»  Car  Nature,  comme  il  est  tout  commun, 

»  A  son  trésor  dessus  luy  descouvert  ; 

»  Plus  beau  n'y  a,  sans  en  excepter  ung, 

»  Dessoubz  le  ciel  :  la  raison  en  apert  ; 

»  Car  de  beauté  est  en  tous  lieux  couvert 

»  Si  amplement  que  dire  ne  sçaroie''  ; 

»  Mon  sens  n'est  pas  aucunement  ouvert 

»  Pour  en  parler  ainsi  que  je  vouldroie. 

»  Condicions  "■'  il  a  selon  bonté  : 
»  Courtoys,  begnin,  vray,  amoureulx,  loyal, 
»  Saige  en  parler,  tout  en  honnesteté, 
»  Tardif  à  prendre,  à  donner  libéral, 
»  Cueur  sans  orgueil,  mais  humble  et  cordial, 

I.  B  G  :  ^  le  louer.  —  2.  Toucher  doucement. 
3.    B  c  :   moins.  —   4.    b  c  :  sauroye.    —  5.  Mœurs, 
dispositions,  manière  d'être. 


d'Amours.  21 

))  Doulx  à  chascun,  pensée  pure  et  monde; 

»  Les  cognoissans  dient  '  en  général 

»  Qu'il  est  le  chois  des  vivans  de^  ce  monde. 

»  II  est  remply  de  bonté  et  valeur 
»  Si  largement  qu'on  ne  peult  estimer 
»  Son  bruit 3,  son  los  tant  confit  en  honneur; 
»  Par  quoy  conclus  qu'il  est  digne  de  aimer; 
»  Il  ^  voulu  son  noble  cueur  fermer 
»  Au  clos  Vénus,  pour  servir  la  Déesse, 
»  Oij  de  vertu  il  l'a  voulu  armer  '♦, 
»  Considérant  que  honneur  passe  richesse. 

»  On  voit  au  bois  ou  prez^  courir  ung  cerf  6, 
»  Ou  en  plains  champs,  tout  à  sa  volunté  ; 
»  Pareillement  s'est  voulu  faire  serf 
»  Qui  estoit  franc  ;  car,  â  la  vérité, 
»  Il  a  voulu  de  son  auctorité 
»  Franc  arbitre,  dont  jouissoit  tousjours, 
»  Estre  mué  par  son  humilité 
»  En  servaige,  pour  estre  serf  d'Amours. 

»  Dame  Vénus,  Déesse  sumptueuse, 
»  A  qui  mon  cueur  de  tous  temps  est  donné, 
»  Je  me  répute  en  fais  d'amours  heureuse, 
»  Quant  de  ton  bien  ainsi  as  ordonné 
»  Qu'un  cueur  léal  ^  se  soit  habandonné 
»  A  mon  vouloir  :  tel  cueur  est  à  aimer  ^  ; 
»  Oncques  plus  franc  ne  fut  de  mère  né; 
»  Mon  seul  parfait  je  le  puis  bien  nommer. 

I.  B  c  :  disent.  —  2.  e  c  :  en.  —  3.  Renommée. 

4.  B  c  :  Ou  de  vertu  elle  l'a  fait  armer.  —  j.  b  c  :  aux 
bois  et  prez.  —  6.  b  c  :  serf.  —  7.  a  b  c  :  c'est.  —  8.  b  c  : 
loyal,  —  Ç).  B  c  :  est  bien  rf'armer. 


22  Le  Messaigier 

»  J'ay  un  grant  heur  par  le  moyen  d'amours; 
»  Incessamment  mon  propre  bien  pourchasse 
»  Plus  que  à  nulle,  je  le  voy  touz  les  jours, 
»  Par  celuy  seul  de  qui  je  suis  en  grâce. 
»  Amours  me  feist  tel  heur  en  peu  d'espace, 
»  La  journée  que  à  moy  se  vint  tenir, 
»  Que  cest  heur  cy  tous  aultres  biens  il  passe, 
»  Tant  soient  grans,  je  le  puis  maintenir. 

»  Je  me  doy  bien  tenir  pour  assouvie 
»  D'avoir  ce  bien  en  ma  pocession  ; 
»  Je  l'aimeray  tout  le  temps  de  ma  vie 
»  Parfaitement,  sans  nulle  fiction  ; 
»  Je  l'ai  tousjours  en  mon  intention, 
»  Si  fermement  qu'il  me  met  hors  d'ennuy; 
»  A  toute  heure  prens  consolation 
»  Quant  puis  penser  aulx  ^  biens  qui  sont  en  luy. 

»  Et  si  congnois  que  de  ses  parfais  fais 
»  Nul  n'a  en  sa  conscience  science, 
»  Pour  le  louer  comme  il  fault  jamais,  mais 
»  Il  y  a  trop  de  différence  en  ce; 
»  En  tout  honneur  de  sa  despence  pence; 
»  A  tous  amans  je  leur  assigne  signe 
»  De  faire  ainsi  de  ma  sentence  tence  ; 
»  Ce  n'est  qu'Amour  qui  détermine  mine^.  » 

L'Acteur?. 
Après  plusieurs  aultres  menuz  propos 
Là  recitez,  elle  descend  en  bas  ''  ; 

I.  Bc  :  «.  —  2.  Cette  strophe  est  en  Rimes  à  double 
queue  (voy.  Henry  de  Croy,  op.  et  loc.  cit.)- 
3.  B  c  :  Le  Messagier.  — 4.  b  c  :  embas. 


d'Amours.  23 

Adonc  partis  ^  sans  estre  plus  enclos 
Et  m'en  alay,  marchant  à  petiz  ?  pas, 
En  la  3  chambre.  Pensez  je  ne  feis  ''  pas 
Noise 5  des  piez  meins^  que  chat  qui  s'en  fuit; 
Oncques  grue  n'ala  mieux  par  compas  '' 
Comme  je  fis  de  paour  qu'on  ne^  me  ouyst. 

En  mon  dressouer  ^  mes  papiers  alay  mettre 
Bien  enfermez  où  j'avoie  escript  :  Basme, 
Puys  presentay  ma  teste  à  la  fenestre 
Dessus  la  court,  là  où  estoit  ma  dame  ; 
Puis  me  hucha  "^  et  me  dist,  par  mon  ame, 
Que  je  portasse  ung  cueur  de  diamant 
A  son  amy,  le  plus  beau  du  royaume, 
Que  savoye  qu'elle  estoit  tant  aimant. 

Ce^'  diamant,  en  ung  anneau  ^-  posé 
De  beau  fin  or,  en  papier  le  ala  mettre, 
Où  elle  avoit  ung  beau  dit  composé 
De  réthorique  et  escript  de  sa  lettre  ; 
Puis  ce  papier  ploya  '^  comme  il  doibt  estre 
Et  le  ferma  d'ung  peu  de  blanche  cyre 
Et  m'enseigna  à  destre  et  à  senestre 
Là  ou  je  yroye  et  que  debvoie  dire. 

Ce  dyamant  tant  bel  et  gracieux 
Je  alloy  porter  pour 'résolution  ; 

I.  A  :  parti.  —  2.  b  c  :  petit.  —  3.  b  c:  ma.  —  4.  u: 
vis.  —  5.  Ce  mot  a  ici  !e  sens  de  bruit;  il  a  conservé 
cette  signification  dans  la  langue  anglaise. 

6.  B  c  :  moins. 

7.  D'une  façon  régulière  et  mesurée. 

8.  Ne  est  omis  dans  e.  —  9.  b  c  :  dressoir. 

10.  M'appela  en  criant. 

11.  B  c  :  Qui.  —  12.  B  c  :  annel,  —  13.  b  c  :  plia. 


24  Le  Messaigier 

De  ma  vie  je  ne  fus  plus  joyeux 

Que  d'accepter  cette  commission, 

Pour  parvenir  à  mon  entention 

Touchant  Amours,  où  mise  estoit  ma  cure  ; 

Ce  fut  à  moy  grant  consolation, 

Car  je  trouvay  l'huys  ouvert  d'aventure. 

J'entray  dedens,  demandant  Monseigneur; 
Les  serviteurs  me  disrent  qu'il  dormoit  ; 
Je  dis  que  non,  et  que  estoie  bien  seur 
Que  aucunement  nouvelles  attendoit  ; 
Incontinent  ung  serviteur  tout  droit 
Fut  à  son  lit,  lequel  se  humilia 
Quant  il  eust  dit  comme  on  le  demandoit  '  ; 
Me  fist  monter  2  pour  savoir  qu'il  y  a. 

Je  le  trouvay  couché  dedens  son  lit. 
Quasi  transi  comme  ung  homme  remis^; 
Je  luy  baillay  ce  dyamant  petit 
En  ung  papier  où  elle  l'avoit  mis. 
Le  saluant  comme  on  fait  ses  amys. 
Quant  il  ouvrit  le  papier,  je  prins  cure 
De  me  aprocher  comme  font  ces  frémis''*, 
Affin  de  veoir  comme '^  fut  l'escripture. 

Dit  la  lecîre  '  : 

«  Plus  que  tous  aymer  je  le  doy 
»  Sans  que  mon  honneur  en  empire, 

I.  B  c  :  Et  quant  il  sceut  que  l'on  le  demandoit.  —  2. 
B  c  :  venir. 

3.  Froid,  triste  (Voy,  t.  X,  p.  206,  note  4). 

4.  Fourmis. 

5.  B  c  :  comment.  —  6.  b  c  :  Lay. 


d'Amours.  25 

»  Car  en  luy  n'y  a  que  redire; 
»  Assez,  de  ^  pieçà,  le  congnoy. 

»  Il  m'a  défendu  par  ma  foy, 
»  Quant  envyeux  m'ont  voulu  nuire  ; 
»  II  m'a  deffendu  par  ma  foy  ^ 
»  Plus  que  tous. 

»  Puis  que  si  léal  '^  je  le  voy, 
»  Que  son  cueur  au  près  du  mien  tire 
»  Et  qu'il  endure  grief  martire, 
»  Pour  estre  en  grâce  devers  moy, 
»   Plus  que  tous  aymer  je  le  doy'.  » 

Quant  il  eut  veu  ce  dit  que  j'aportoie, 
Baisa  l'anneau  ^  et  le  mist  à  son  doy  ; 
Il  eut  le  cueur  si  très  remply  de  joie 
Que  à  grant  peine  savoit  parler  à  moy  ; 
L'escriptoire  demanda  par  eifroy  " 
Pour  escrire  deux  motz  à  sa  plaisance  ; 
J'estoie  fourny  de  cela  par  ma  foy  ; 
Encre  et  papier  je  avoie  en  habondance 

Et,  quant  eut  fait'^,  alla  clore  sa  lettre, 
D'un  beau  tiret  de  papier  bien  et  bel, 
Mais  ung  rubis  voulut  au  dedens  mettre 
Et  dist  :  «  Portez  à  ma  dame  à  l'ostel.  » 

I.  B  c  :  dès.  —  2.  Ce  vers  est  omis  dans  b.  —  3.  b  c: 
loyal.  —  4.  B  et  c  ne  donnent  ici  que  les  trois  premiers 
mots  :  Plus  que  tous.  Les  mêmes  éditions  ajoutent  ensuite 
en  forme  de  titre  :  Le  Messagier.  —  5.  b  c  :  annel. 

6.  Ce  mot  est  pris  ici  dans  le  sefis  de  saisissement,  sur- 
prise, émotion. 

7.  B  c  :  Quant  ce  fut  fait. 


•  26  Le  Messaigier 

Dessus  la  lettre  avoit  bouté  son  sel  ^. 
Je  prins  congé  quant  le  vis  recoucher, 
Mais  en  effet  je  luy  fis  ung  cas  tel 
Que  le  premier-,  car^  je  m'allay  cacher. 

Je  fermay  l'huis  ;  d'ont  cuidoit  le  bon  corps 
Estre  tout  seul,  d'ont  '•  se  print  à  parler. 
Il  lui  sembloit  que  je  estoie  dehors  : 
Je  n'avoie  garde  en  ce  point  m'en  aller,  * 

Auprès  du  lit  m'en  allay  devaller, 
Pour  escouter  se  d'amours  diroit  rien  ; 
Son  grant  amour  ne  povoit  plus  celer; 
Il  commença  parler  par  tel  moien  : 

L'Omme. 
«  Pleurs  et  souspirs,  desplaisir  et  courroux, 
»  Regretz,  chagrin,  fantasie  et^  dennoy'^, 
»  De  ma  présence  en  effect  ostés-vous  ; 
»  Il  n'est  pas  temps  que  soiez  entour  moy; 
»  Ne  me  aprochez  puisque  suis  à  requoy  ^, 
»  Seul  en  mon  lit,  passé  heure  et  demye. 
»  Parfait  vouloir  me  amonneste,  je  croy, 
»  De  ung  peu  parler  de  ma  léalle^  amye. 

I.  Sceau.  —  2.  Je  fis  comme  la  première  fois,  j'allai  me 
cacher. 

5 .  B  c  :  Qu'à  ma  dame.  —  4.  b  c  si.  —  j .  b  c  :  Mais 
je  n'avoy  garde  de  m'en  aller.  —  6.  Et  manque  dans  b. 

7.  Au  vieux  mot  noyer  {=  nier.,  negare)  correspondait 
le  substantif  noy,  employé  par  exemple  dans  cette  locution 
mettre  en  noy  (contester)  ;  le  mot  dennoy  paraît  corres- 
pondre de  même  au  verbe  denoier,  deneier  (=  dénier, 
dcnegare)^  et  l'on  peut  lui  donner  le  sens  de  «  refus  n  et 
peut-être  de  «  doute  ».  Nous  ne  croyons  pas  que  ce  mot 
doive  être  rattaché  en  aucune  manière  au  mot  annoy  {= 
ennui,  lat.  in  odio). 

8.  A  l'aise,  tranquille.  —  9.  b  c  :  loyale. 


d'Amours.  27  ■ 

»  Je  me  doy  bien  contenter,  ce  '  me  semble, 
»  Du  Dieu  2  d'amours,  quant  il  fait  de  son  bien 
»  Deux  cueurs  léaulx  conjoinctement^  ensemble 
»  Qu'ilz  sont  uniz  sans  varier  en  rien. 
»  Se  elle  a  mon  cueur,  aussi  ay-je  le  sien; 
»  Heureux  je  fus  quant  j'en  eulx  l'acointance, 
»  Du  bien  d'elle,  non  point  ■''  par  mon  moïen, 
»  Nommer  me  puis  le  plus  heureulx  de  France. 

»  Et  qu'il  soit  vray  en  rommant  ou  ^  cronique, 
»  Ne  en  histoire,  tant  soit  haulte,  n'en  lettre, 
»  On  ne  trouva  euvre  si  manifique 
»  Que  ma  dame,  dont  heureux  je  puis  estre, 
»  De  volunté  ^  fort  constante  et  discrète; 
»  De  sa  beaulté  faulte  n'y  a  de  ung  trait  ; 
»  Pigmalion  ne  fist  jamais  en  Crette 
»  De  marbre  blanc  ymaige  mieux  portrait^. 

»  Veulx-je  parler  de  ses  ^  conditions, 

»  De  son  estât  et  de  son  noble  fait, 

»  De  son  maintien,  des  opérations  ^ 

»  Qui  sont  en  elle^o^  où  Nature  a  parfait 

»  Tout  ce  qu'elle  a  sans  rien  estre  imparfait, 

»  Où  tout  mon  sens  ne  peult  faire  ouverture? 

»  Nenni.  Pourquoy-^' .?  Je  ne  auroie  meshuy  fait, 

»  Tant  est  parfaite'-  aux  grans  biens  de  nature. 

I.  A  :  se.  —  2.  B  :  bien.  —  3.  b  c  :  loiaulx  estre 
conjoinctz.  —  4.  a  c  :  C'est  de  son  bien-  non  pas.  —  5. 
B  c  :  n'en.  —  6.  b  c  :  Qui  est  saige.  —  7.  Ymaige  est 
indifféremment  des  deux  genres  dans  la  langue  du  moyen 
âge.  Au  xvi°  siècle,  Marot  et  La  Boëtie  emploient  ce  mot 
au  masculin;  Bonaventure  Despériers  préfère  au  contraire 
le  féminin.  —  8.  b:  pourtrait  —  9.  a  :  ces.  —  10.  b  c  : 
Qu'en  elle  sont.  —  11.  b  c  :  Raison  pourquoy.  —  12. 
B  c  :  Tant  parfaite  est. 


28  Le  Messaigier 

»  Pour  la  cause  que  elle  est  si  débonnaire ' 
»  Que  en  tous  ses  fais  n'y  a  à  dire  ung  si, 
»  Je  ne  veul  point  estre  usant  du  contraire, 
»  Mais  en  tous  temps  estre  loial  ainsi, 
)),Sans  vivre  en  deul,  tristesse  ne  soucy, 
»  Qui  me  pourroit  tourner  en  grant  misère  ; 
»  Il  me  appartient  de  estre  loyal  ;  aussi 
»  Je  le  prometz  ;  à  ce  me  délibère.  » 

L'Acteur. 
Et,  quant  il  eut  deschargé  son  courage. 
Sommeil  le  print,  c'est  chose  naturelle  ; 
Incontinent  hucha  ^  son  petit  paige 
Pour  estaindre  le  feu  et  la  chandelle. 
Et,  en  ce  point,  comme  il  tenoit  la  pelle 
A  couvrir  feu,  de  la  chambre  partis 
Et  vins  en  bas  ;  pour  ouvrir  l'huis,  je  appelle  ; 
Je  fus  mis  hors  :  adieu  grans  et  petis. 

Quant  je  fus  hors,  je  cheminay  tout  droit 
A  nostre  hostel,  sans  point  estre  fétart*; 
Ma  dame  estoit  en  corset,  qui  tardoit 
A  se  coucher,  non  obstant  qu'il  fut  tart. 
Quant  je  la  vis  :  «  Madame,  Dieu  vous  gard! 
»  A  mon  seigneur  j'ai  baillé  vostre  lettre. 
»  Il  vous  prie  que  vous  aiez  regard 
»  De  veoir  que  c'est  qu'il  a  voulu  cy  mettre.  » 

«  —  Voyons  que  c'est  maintenant,  ce  ^  dist  elle; 
»  Ce*^  sont  lettres  ;  il  faut  rompre  le  seau 

\ .  B  c  :  de  si  bonnaire.  —  2.  b  c  :  Le  Messagier.  — 
3.  Appela. 

4.  Sans  être  paresseux,  endormi,  c.-à-d.  en  toute  hâte. 

5.  B  c  :  je.  —  6.  A  :  Se. 


d'Amours.  29 

»  Pour  veoir  que  c'est.  »  Je  tenoie  la  chandelle  : 

Ung  fin  rubis  y  avoit  bon  et  beau 

En  fermeillet  ',  ung  très  noble  joiau  ; 

Elle  le  print,  à  son  col  ^  le  pendit  ; 

Mais  au  papier  avoit  ung  dit  nouveau, 

Qu'il  avoit  fait,  ainsi  comme  j'ay  dit  : 

Les  dictz  de  la  lettre  5  : 

«  Les  biens  qui  sont  en  vous,  ma  dame  '', 
»  Ont  mon  cueur  si  très  fort  espris 
»  Qu'ilz  ont  ravy  tous  mes  espritz  ^ 
»  A  vous  aimer  plus  qu'autre  femme". 

»  De  vostre  bon  regnom  c'est  basme, 
»  Car  jamais  on  n'auroit  compris 
»  Les  biens  qui  sont  en  vous,  ma  dame'. 

»  Se  Faulx  Rapport  vous  porte  blasme, 
»  C'est  raison  qu'il  en  soit  repris 
»  De  soy  monstrer  si  mal  apris, 

I .  B  G  :  En  fermailkt.  a  Fermeillet,  qu'on  escrit  aussi 
fermailUt,  est  une  chaîne  ou  quarquan  d'or  enrichi  de 
perles  ou  de  pierres  précieuses,  ou  d'émail,  que  les  damoi- 
selles  mettent  autour  de  la  teste,  sur  leur  coiffeure,  pour 
la  tenir  arrestée  et  ferme,  ainsi  qu'elles  disent,  l'appelans 
à  présens  serre-teste,  mais  c'est  pour  enrichir  leur  coif- 
feure davantage...  Et  a  ce  nom  parce  qu'il  ferme  à  une 
petite  boucle,  laquelle  est  appelée  fermeille,  ou  fermaille.  » 
NicoT  {Thrésor  de  la  langue  Françoise,  Pms,  1606,  in-fol,). 
Voy.  aussi  :  Glossaire  français  du  moyen-âge  par  M.  Léon 
de  Laborde,  v"  Fermait.  —  2.  b  :  coul.  —  3.  b  c:   Lay. 

4.  Ce  rondeau  se  retrouve  vers  pour  vers  et  mot  pour 
mot  dans  le  Procès  des  deux  Amans  de  Bertrand  des 
Marins  de  Masan.  Voy.  t.  X,  p.  190  de  ce  Recueil. 

5.  A  :  esperilz;  b  c  :  esperitz.  —  6.  a  :  famé,  —  7.  b 
et  c  ne  donnent  que  les  deux  premiers  mots  :  Les  biens. 


50  Le  Messaigier 

»  De  non  cognoistre,  par  mon  ame, 

»  Les  biens  qui  sont  en  vous,  ma  dame.  i> 

L'Acteur. 
Il  n'estoit  point  saison  de  plus  prescher, 
Raison  pourquoy?  L'eure  estoit  desjà  tarde; 
Je  prins^  congé  et  m'en  allay  coucher. 
Quant  fus  en  hault,  à  mes  papiers  regarde 
Que  avoie  fait,  que  pour  amour  je  garde 
A  mon  dressoer^,  comme  avoie  de  coustume; 
A  les  serrer  tous  ensemble  je  tarde 
De  paour  de  perdre^  ung  tout  seul  traict  de  plume. 

Velà  comment  trouvay  deux  personnaiges 
Servant  Amours,  sans  nulle  fiction. 
Qui  ont  vaincu  par  leurs  nobles  couraiges 
Tous  envieux  plains  de  déception, 
Tousjours  disant  pour  resolution  : 
«  Contre  Rapport  il  faut  tenir  bon  terme.  « 
Notez  ce  mot  pour  la  conclusion  ; 
C'est  la  cause  par  quoy  l'amour  est  ferme. 

Puis  l'endemain,  si  tost  que  fuz  levé, 
Prins  mes  papiers  pesans  plus  que  une''  livre; 
De  grant  amour  que  en  eulx  avoie  trouvé  ; 
Pour  passer  temps,  j'ay  composé  ce  livre. 
Pour  Cupido  ses  commandemens  suyvre. 
Qui  sont  plus  doulx  à  garder  que  une  rose  ; 
La  personne  n'est  pas  digne  de  vivre 
Qui  ne  se  aplicque  à  faire  quelque  chose. 

I.  B  c  :  Le  Messagier.  —  2.  a  :  prens.  —  }.  b  c:  E/î 
mon  dressoir.  —  4.  b  c  ;  Sans  en  perdre.  —  5.  a  c  : 
plus  d'une. 


d'Amours.  ji 

Excusez-moy,  s'il  vous  plaist,  mes  signeurs  ^, 
Qui  vous  mectez  à  lire  ceste  histoire  ; 
Pour  passer  temps  je  l'ay  fait,  soyez  saurs, 
Non  pour  argent  ne  pour  en  avoir  gloire, 
Mais  pour  l'onneur,  ainsi  le  devez  croire, 
De  Cupido,  que  j'ay  servy  tousjours  ; 
Quant  me  verrez,  mectez  Jsien  en  mémoire 
De  me  nommer  le  Messagier  d'amours. 

Pour  passetemps,  se  bien  je  me  remembre, 
le  feiz  cecy  pour  ceulx  à  qui  il  duit  '^, 
L'an  quatre  vingtz  et  neuf,  xv  en  novembre. 
Veillant  ce  soir  jusques  après  mynuit. 
En  contemplant  quel  plaisir  et  déduit 
L'on  a  d'amours.  Gens  aux  penséez  haultes, 
le  vous  prie,  pour  ester  ce  qui  nuist 
N'oubliez  point  de  corriger  les  fautes. 

Explicit  des  dictz  et  des  tours 
Du  petit  Messagier  d'Amours^. 


Balade. 

Haultain  Pana'',  puissant  Dieu  des  pastours, 
Telz  bons  pastours  ne  feront-ilz  pas  tours  ? 
Tu  congnoys  bien  que  nous  ne  dormons  mye; 
Se  Neptunus  met  le  temps  à  rebours, 
Faiz  resveiller  Zephirus,  Dieu  des  flours, 
Pour  amener  Flora,  sa  doulce  amye  ; 

I.  B  c  :  mes  seigneurs.  —  2.  duire,  plaire.  —  5.  b  c  : 
Cy  fine  le  petit  Messagier  d'Amours. 

4.  Pan,  Dieu  des  bergers,  est  toujours  pris  par  les 
poètes  de  cette  époque  pour  personnifier  la  Paix. 


^2  Le  Messaigier 

Faiz  que  Orpheus  ait  son  harpe  ^  jolie, 
Affin  que  soit  Proserpine  endormie, 
Se  elle  vouloit  icy  troubler  la  dance, 
Et  que  Amphion,  sans  heure  ne  demie, 
Face  sonner  sa  douice  chalemie 2, 
Pour  resjouir  les  bons  pasteurs  de  France. 

0  Jupiter,  qui  excèdes  les  Dieux 
En  gouvernant  la  terre  avec  les  cieulx, 
Préserve-nous  que  Mars  point  ne  nous  blesse; 
Envoie-nous  le  Dieu  Mercurius , 
Qui  endormit  Argus  et  tous  ses  yeulx 
Par  l'instrument  dont  il  joua  sans  cesse; 
Fais  que  Hercules,  qui  par  sa  ^  hardiesse 
Combatit  tant  Sagitaires  en  Gresse 
Qu'il  les  bouta  en  son  obéissance'', 
Viengne  jouster  devant  nostre  maistresse, 
Dame  Venus,  d'Amours  noble  Déesse, 
Pour  resjouir  les  bons  pasteurs  de  France. 

Où  est  Paris,  lequel  son  amour  meist 

1 .  On  remarquera  que  le  poète  n'aspire  pas  \'h  du  mot 
harpe.  Cotgrave  dit  de  même,  en  i6ii,  l'harpe  (la  griffe) 
d'un  chien.  Cette  prononciation  est  curieuse  à  noter , 
parce  qu'elle  est  contraire  à  la  tendance  générale  de  la 
langue  française,  où  \'h  aspirée  a  plutôt  de  la  propension 
à  devenir  muette. 

2.  Son  doulx  pipeau. 

3.  B  c  :  son.  Cette  leçon,  si  ce  n'est  pas  une  simple 
faute,  est  encore  plus  curieuse  que  les  mots  «  son  harpe  » 
que  nous  avons  relevés  ci-dessus.  Peut-être  faut-il  y 
voir  une  influence  méridionale  ;  le  provençal  disait  :  ardit, 
ardideza,  ardimen,  etc. 

4.  C'est  en  poursuivant  le  sanglier  d'Érimanthe  qu'Her- 
cule rencontra  les  Centaures  qu'il  extermina.  Chiron  lui- 
même  périt  dans  la  bataille. 


d'Amours.  33 

En  Helaine  quant  si  belle  la  veist, 

D'ont  fut  prinse  Troie  de  Aguaménon, 

Se  grant  proesse  et  honneur  il  aquist  ? 

II  me  fait  mal  que  Philis  se  pendist 

Par  désespoir  que  elle  eut  de  Démophon  '  ; 

0  Cupido,  meclz  Cacus  le  larron 

Sur  la  haulte  montaigne  Chicheron  ^, 

Et  que  larsin  soit  mis  en  oubliance; 

Fais  nous  venir  en  jubilation 

Cest  ymaige,  que  feist  Pigmalion  ^, 

Pour  resjouir  les  bons  pasteurs  de  France. 

Prince,  chassés  aux  Enfers  Cerberus 
Et  le  borgne  géant  Tholomeus-*  ; 
Mais,  pour  jouer  en  ce  lieu  d'ingromance^, 
Faites  venir  le  noble  Acheloùs, 
Accompaigné  de  Eco  et  Narcisus, 
Pour  resjouir  les  bons  pasteurs  de  France. 

i.  Démophoon,  fils  de  Thésée  et  de  Phèdre,  fut  roi 
d'Athènes  ;  il  prit  part  à  la  guerre  de  Troie  et ,  à  son 
retour,  visita  la  Thrace  oii  il  fut  reçu  et  tendrement  traité 
par  Phyllis,  fille  du  roi  Lycurgue,  mais  il  l'oublia  dès 
qu'il  fut  revenu  dans  ses  États.  C'est  alors  que  Phyllis  se 
pendit  de  désespoir.  Voy.  Onde,  Heroid.,  2;  de  Arteam.,  2. 

2.  La  caverne  de  Cacus  était  le  long  du  Tibre,  au  pied 
du  mont  Aventin.  Notre  poète,  pensant  à  Venus,  charge 
l'Amour  de  le  transporter  au  Cithéron  dont  l'imprimeur  a 
fait  Chicheron. 

3.  Voy.  Ovide,  Metam.,  lib.  X,  fab.  9. 

4.  Telemus,  que  le  poète  ne  cite  probablement  que  pour 
la  rin:e  et  dont  il  estropie  le  nom,  était  un  cyclope  qui 
avait  le  don  de  prévoir  l'avenir.  C'est  lui  qui  prédit  à 
Polyphéme  le  sort  que  lui  réservait  Ulysse. 

5 .  Ingromance  est  ici  pour  nigromance  :  en  ce  lieu  de 
«  magie  noire  »,  ou  plutôt  de  «  noirceur  ».  On  trouve 
aussi  ingremance,  dans  le  même  sens.  Voy.  Flûire  et  Blan- 
ceflor,  publ.  par  M,  Ed.  du  Méril,  p.  282. 

P.  F.  XI  } 


Monologue  d'ung  Clerc  de  Taverne. 


Les  tavernes  et  les  cabarets  ont  joué  de  tout  temps 
un  rôle  important  dans  la  vie  politique  etmorale 
du  peuple,  et  il  n'est  pas  étonnant  que  deux  savants 
ingénieux  aient  eu  l'idée  d'en  écrire  l'histoire  ^. 
Pendant  le  cours  du  moyen-âge,  c'est  dans  les 
tavernes  que  bourgeois  et  nianans  se  reposaient  de 
leurs  travaux  ;  c'est  là  qu'ils  traitaient  leurs  affaires; 
c'est  là  aussi  que  se  contaient  les  bons  contes  et  que 
se  chantaient  les  joyeuses  chansons,  seule  consola- 
tion des  petites  gens  à  une  époque  perpétuellement 
troublée.  Tous  ces  avantages  et  une  foule  d'autres 
sont  énumérés  dans  une  petite  pièce  dramatique  que 
nous  publions  ci-après:  le  Monologue  d'un  Clerc  de 
taverne. 

Les  tavernes  ne  furent  pas  seulement  un  lieu  de 
réunion  cher  aux  oisifs;  elles  virent  naître  la  vie  poli- 
tique dans  notre  pays.  Tandis  que  les  Anglais  occu- 

I.  Le  Livre  d'or  des  Métiers.  —  Histoire  des  Hôtelleries, 
Cabarets,  Courtilles  et  des  anciennes  Communautés  et 
Confréries  d'hôteliers,  de  taverniers,  de  marchands  de  vins, 
etc.,  par  Francisque  Michel  et  Edouard  Fournier  ;  Paris, 
Adolphe  Delahays,    1859,  2  vol.  gr.  in-8,  figg. 


Monologue  d'un  Clerc. 


?5 


paient  une  grande  partie  de  la  France,  ce  fut  dans 
les  cabarets  que  se  conserva  l'esprit  national.  Les 
buveurs  attablés  dans  les  hôtelleries  s'échauffaient  en 
discourant  de  l'invasion  étrangère  et  nourrissaient 
ces  projets  de  délivrance  que  Jeanne  d'Arc  devait 
plus  tard  mettre  à  exécution.  L'ordonnance  du 
23  février  1429,  par  laquelle  Henri  VI,  ou  plutôt 
son  tuteur  Bedford,  édicta  des  peines  contre  ceux 
qui  faisaient  du  désordre  dans  les  tavernes  et  réduisit 
de  soixante  à  trente-quatre  le  nombre  des  cabaretiers 
de  Paris,  semble  n'avoir  eu  d'autre  but  que  celui 
de  mettre  fin  à  des  agitations  politiques. 

Au  siècle  suivant,  quand  les  idées  de  réforme 
religieuse  se  répandirent  dans  les  esprits,  les  tavernes 
devinrent  le  rendez-vous  des  catholiques  et  des  pro- 
testants ;  on  s'y  livra  aux  discussions  théologiques, 
qui  souvent  dégénérèrent  en  luttes  sanglantes. 

Ces  faits  et  beaucoup  d'autres  que  nous  pourrions 
rappeler  expliquent  que  nos  anciens  auteurs  popu- 
laires, Villon  '  et  Rabelais,  par  exemple,  célèbrent  à 
l'envi  les  mérites  du  cabaret.  Ils  ne  se  contentent 
pas  comme  Horace  de  chanter  le  vin  ;  ils  aiment  la 
taverne  pour  elle-même,  car,  s'ils  en  font  l'éloge, 
ils  ne  s'exagèrent  pas  pour  cela  le  mérite  du  liquide 
qui  s'y  débite.  Malgré  la  vogue  dont  jouissaient  les 
hôtelleries  et  les  tavernes,  les  hôteliers  avaient  la 
plus  fâcheuse  réputation  ;  c'étaient  des  pillards,  des 
coupeurs  de  bourse,  des  assassins,  et,  ce  qui  était 
plus  grave  encore  aux  yeux  des  buveurs ,  des 
«  brouilleurs  de  vin  ». 

Les  plaintes  du  public  contre  la  cherté  du  vin  et 
contre  les  sophistications  employées  par  les  mar- 
chands doivent  être  aussi  anciennes  que  l'usage  du 
jus  de  la  vigne.  Notre  ancien  droit  est  plein  d'or- 
donnances et  de  règlements  relatifs  à  la  police  des 

I.  Voy.  surtout  le  Recueil  des  Repues  franches  qu'on 
ajoute  à  ses  œuvres  et  sa  Ballade  des  Taverniers. 


36  Monologue  d'un  Clerc 

cabarets',  mais  les  fraudes  des  taverniers  sont  de 
celles  que  le  législateur  peut  le  moins  atteindre.  Les 
ordonnances  de  juillet  1495  et  de  mars  1498  établi- 
rent une  taxe  sur  les  denrées  débitées  dans  les  hôtel- 
leries afin  que  le  public  cessât  de  payer  un  prix 
aussi  élevé  qu'au  temps  où  il  y  avait  disette.  Malgré 
ces  prescriptions  légales,  les  hôteliers  continuèrent 
à  exploiter  les  chalands  ;  ces  abus  sont  dénoncés 
avec  une  solennité  comique  par  Eloi  Damerval  dans 
le  Livre  de  la  Diablerie,  et  par  Laurens  Desmoulins 
dans  son  Cathoticon  des  Maladvisez.  François  h''' 
remit  en  vigueur  les  ordonnances  de  ses  prédéces- 
seurs par  un  édit  du  21  novembre  1519^,  dont  la 
poésie  populaire  nous  a  conservé  le  souvenir.  C'est 
à  l'édit  de  1519  que  se  rapportent  en  effet  deux  des 
pièces  précédemment  publiées  dans  ce  Recueil  :  La 
Réjormation  des  Tavernes  et  Destruction  de  Gourman- 
dise en  forme  de  dialogue  (t.  II,  pp.  223-229)  et  La 
Plainte  du  Commun  contre  les  boulengers  et  ces  brouil- 
lons Taverniers  ou  Cabaretiez  et  autres,  avec  la  Désespé- 
rance des  Usuriers  (ibid.,  pp.  230-237)  5. 

1 .  A  propos  de  tavernes  et  de  cabarets,  il  n'est  pas  inu- 
file  de  rappeler  la  distinction  indiquée  par  Deiamarre 
[Traité  de  la  Police,  t.  111%  p.  719)  : 

«  C'est  une  erreur  populaire,  qu'un  mauvais  usage  a 
introduit,  de  confondre  les  tavernes  avec  les  cabarets.  Ces 
deux  lieux,  à  la  vérité,  ont  cela  de  commun  que  l'on  y 
vend  du  vin,  mais  avec  cette  différence  essentielle  qui  les 
distingue,  que  dans  les  tavernes,  l'on  y  doit  vendre  le  vin 
à  pot,  de  même  que  dans  les  caves  de  gros  marchands  de 
vin...,  et  que  dans  les  cabarets  l'on  y  met  la  nappe  et 
les  assiettes,   et  qu'avec  le  vin  l'on  y  donne  à  manger.  » 

En  fait  les  cabarets  et  les  tavernes  furent  souvent  con- 
fondus avec  les  hôtelleries.  En  1587,  les  trois  professions 
furent  réunies  et  reçurent  du  roi  des  statuts. 

2.  Voy.  Recueil  général  des  anciennes  Lois  françaises 
depuis  l'an  420  jusqu'à  la  Révolution  de  1789;  par 
MM.  Isambert,  Decrusy,  Armet  (Paris,  1822-33,  29  vol. 
in-8),  t.  XII. 

3.  M.   de  Beaurepaire  dit  dans  un  opuscule  que  nous 


DE  Taverne.  37 

La  «  réformation  des  tavernes  »  ne  fut  pas  très- 
efficace.  Malgré  les  défenses  royales,  les  hôteliers 
continuèrent  de  rançonner  leurs  clients;  aussi  FVan- 
çois  I*^""  fut-il  amené  à  renouveler,  en  1532  et  1538, 
les  dispositions  de  l'édit  de  1 5 19.  La  ta.xe  ne  parais- 
sant pas  une  mesure  suffisante,  les  autorités  chargées 
de  la  police  à  Paris  et  dans  les  provinces  imagi- 
nèrent de  défendre  aux  habitants  de  la  ville  de 
hanter  les  tavernes.  >  C'est  à  cette  défense,  qui 
remonte  à  l'année  1 546,  que  se  rapporte  une  pièce 
que  nous  reproduisons  plus  loin  :  Les  Complaintes 
des  Monniers  aux  apprentis  des  Taverniers  ^.  Dix  ans 
plus  tard  (1556),  Henri  II  voulut  généraliser  cette 
mesure  et  rendit  une  ordonnance  par  laquelle  il  était 
fait  défense  aux  taverniers  et  cabaretiers  «  d'asseoir 
ny  bailler  à  boire  ny  à  manger  en  leurs  maisons 
aux  gens  de  mestier  et  habitans  »  des  villes  où  ils 
étaient  établis.  Les  hôtelleries  devaient  revenir  à 
leur  destination  primitive,  qui  était  de  recevoir 
les  gens  du  dehors,  «.  les  passans  et  repassans  2  ». 

Nous  avons  reproduit  dans  le  t.  VI*^  de  ce  Recueil 
l'extrait  de  l'ordonnance  de  1556  qui  fut  publié 
à  Troyes,  en  même  temps  que  nous  avons  réim- 
primé deux  petits  poèmes  satiriques  inspirés  par 
cette  ordonnance  :  La  Vengence  des  femmes  contre 
leurs  maris,  à  cause  de  l'abolition  des  tavernes,  et  Le 
plaisant  Quaquet  et  Resjuyssance  des  femmes  pource  que 

aurons  l'occasion  de  citer  plus  loin  que  «  la  liberté  des 
tavernes  fut  maintenue  jusqu'au  milieu  du  xvi^  siècle  »  ; 
on  voit  que  cette  assertion  est  inexacte. 

1.  Peut-être  faut-il  également  rattacher  à  l'ordonnance 
de  1519  la  jolie  pièce  farcie  insérée  dans  le  tome  I  de  ce 
Recueil  (pp.  116-124),  le  Dialogue  d'ung  Tavernier  et  d'ung 
Pyon.  Les  deux  interlocuteurs  s'y  disputent  longuement 
sur  le  prix  de  la  consommation. 

2.  C'est  également  en  ijjô  qu'Henri  II  institua  à  Paris 
trente-quatre  jurés  vendeurs  de  vin,  en  vue  de  prévenir 
les  «  brouilleries  »  des  taverniers. 


38  Monologue  d'un  Clerc 

leurs  maris  n'yvrongnent  plus  en  la  taverne^.  Empêcher 
les  hôteliers  de  recevoir  les  habitants  du  lieu,  c'était 
ruiner  leur  commerce  ,  et  il  n'est  pas  surprenant  que 
plusieurs  poètes  populaires  nous  aient  eux-mêmes 
conservé  le  souvenir  d'un  aussi  grave  événement. 
Nous  publions  ci-après  une  nouvelle  pièce  inspi- 
rée par  l'ordonnance  de  1556  : 

Le  Discours  démonstrant  sans  feincte 
Comme  maints  pions  font  leur  plaincte. 

Cette  pièce  est  une  composition  rouennaise  et  l'on 
ne  peut  douter  que  plusieurs  villes  aient  vu  éclore 
des  poésies  du  même  genre.  Nous  aurons  peut-être 
l'occasion  d'en  publier  d'autres  plus  tard. 

Si  le  roi  pouvait  d'un  trait  de  plume  limiter  la 
clientèle  des  tavernes,  il  n'était  pas  aussi  facile  aux 
autorités  chargées  de  la  police  de  faire  exécuter  la 
volonté  royale.  Nous  avons  eu  entre  les  mains  une 
série  de  règlements  parisiens  relatifs  aux  cabarets 
qui  ne  sont  cités  nulle  part.  Nos  lecteurs  nous  sau- 
ront peut-être  gré  de  les  leur  indiquer  : 

A.  Ordonnance  //  sur  le  reiglement  //  des  Tauer- 
niei-s,  Cabaretiers ,  Rôtis-  //  seurs,  pâtissiers,  et 
maistres  des  ieux  //  de  paulmes  :  &  defences  à  tous 
manâs  //  et  habitas  de  la  ville  &  faulxbourgs  //  de 
Paris  de  n'aller  aux  tauernes  pour  //  boire  &  man- 
ger, sur  les  peines  y  con-  //  tenues.  //  Imprimé  à 
Paris  par  Guillaume  Niuerd  jj  Imprimeur  &  Libraire, 
demeurât  au  bout  jj  du  pont  aux  Huniers,  vers  le  Chas- 
telet.  Il  1 560.  //  Auec  priuilege.  ln-8  de  4  ff. ,  avec 
des  bois  des  armes  de  France  au  titre  et  au  verso 
du  dernier  f. 

Ce  règlement  de  police,  daté  du  26  avril  1 560  et 
'oigne  Bertrand,  est  ainsi  conçu  : 

«  De  par  le  Roy  nostre  Sire,  et  Monsieur  le 
Prévost  de  Paris^  ou  son  Lieutenant  Criminel, 

1.  Voy.  t.  VI,  pp.  171-189. 


DE  Taverne.  39 

»  On  faict  assavoir  que  défenses  sont  faictes  à 
tous  taverniers  et  cabaretiers  de  la  ville  etfauibourgs 
de  Paris,  d'asseoir,  bailler  à  boire  ne  à  manger  en 
leursdictes  tavernes  et  cabaretz  à  aucunes  gens  de 
niestier,  manans  et  habitans  de  ceste  dicte  ville  et 
faulxbourgs,  sur  peine  de  prison,  d'amende  arbitraire, 
et  de  punition  corporelle,  si  mestier  est,  et  il  y 
eschet. 

»  Aussi  défences  sont  faictes  à  tous  les  gens  des- 
dictz  mestiers,  manans  et  habitans  d'icelle  ville  et 
faulxbourgs,  d'aller  n'entrer  esdictes  tavernes  ne 
cabaretz  pour  boire  et  manger,  sur  lesdictes 
peines.  » 

Les  rôtisseurs,  pâtissiers,  etc.,  ne  peuvent  donner 
à  boire  ni  à  manger  aux  habitants  de  Paris.  Même 
défense  est  faite  aux  maîtres  de  jeux  de  paume. 

Les  cabaretiers  et  taverniers  sont  tenus  de  se 
faire  inscrire  sur  un  registre  spécial. 

B.  Arrest  de  la  //  Court  de  Parle-  //  ment,  con- 
formemët  suyuant  le  vou  //  loir  &  intention  du  Roy, 
sur  le  faict  //  de  la  police,  des  superfluitez  de  tou- 
//  tes  sortes  d'abits  :  et  reiglement  //  des  maistres 
lurez  des  me-  //  stiers,  Tauerniers  &  Ca-  //  bares- 
tiers,  et  vacabons  //  estants  en  ceste  //  ville.  //  A 
Paris,  jl  Pour  lean  Dallkr  libraire,  demou-  //  rant  sur 
le  pont  sainct  Michel,  à  jj  l'enseigne  de  ta  Rose  blanche. 
Il  1565.  //  Auec  priuilege  de  la  Court.  In-8  de  6  if. 
non  chiff.  et  2  ff.  blancs. 

Cet  arrêt,  pris  en  Parlement  le  19  décembre  1 565 
et  publié  à  Paris  le  22  du  même  mois,  défend  aux 
taverniers  de  recevoir  «  aucunes  personnes  domici- 
liera [sic]  et  tenant  mesnage  »,  en  même  temps 
qu'il  interdit  «  à  tous  artisans  et  maistres  des  mes- 
tiers, de  ne  faire  aucuns  banquetz,  soit  pour  faire 
les  maistres  du  mestier,  chef  d'œuvre,  visitations, 
rapports,  eslections  de  maistres  jurez,  etc.  » 

C.  Ordonnance  du  //   Roy,    du    Preuost  //  de 


40  Monologue  d'un  Clerc 

Paris  et  ses  Lieu-  //  tenans,  sur  le  taux  &  pris 
raisonna-  //  ble  des  viures,  depuis  le  XIII.  iour  // 
d'Octobre  iusqu'au  iour  de  Pasques  //  prochaines 
M.  D.  LXVII  [1567].  //  Contenant  //  Défenses _à 
toutes  personnes,  mettre,  //  ne  faire  mettre  aucùs 
bleds  en  gre-  //  niers,  destinez  à  estre  vendus  es 
mar  //  chez  de  ceste  ville  :  Et  aussi  de  n'aller  // 
boire  ne  m.anger  aux  tauernes.  //  A  Paris,  jj  Par 
Robert  Esticnne  Imprimeur  du  Roy.  //  M.  D.  LXVI 
[1566].  //  Auec  priuilege  dudict  Seigneur.  In-8  de 
8  ff.  non  chiff. 

Ce  règlement,  daté  du  1 1  octobre  1 566,  fut 
publié  à  son  de  trompe  le  lendemain  12  octobre. 

D,  Ordonnance  //  de  la  Police,  por-  //  tant 
défense  de  iurer  ne  blasphe-  //  mer,  de  porter 
veloux,  soyes,  ny  //  armes  prohibées  :  auec  vn  rei- 
//  glement  sur  le  faict  des  hosteliers,  //  tauerniers, 
cabarestiers,  chande-  //  liers,  &  autres  marchands 
de  ceste  //  ville  &  faulx-bourgs.  //  A  Paris.  //  De 
l'imprimerie  de  Federic  Morel  //  Imprimeur  ordinaire  du 
Roy.  Il  M.  D.  LXXI  [1571].  //  Avec  priuilege 
dudit  Seigneur.  In-8  de  8  ff.  non  chiff,,  avec  la 
marque  de  l'imprimeur  au  titre. 

Ce  règlement,  pris  «  sur  la  requeste  faitte  par  le 
Procureur  du  Roy  nostresireau  Chastelet  de  Paris  », 
et  daté  du  29  novembre  i  ^71,  contient  la  disposition 
suivante  : 

«  Aussi  sont  faittes  défenses  à  tous  hosteliers, 
taverniers  et  cabarestiers  de  ceste  ditte  ville  et 
faulxbùurgs  de  Paris  de  recevoir  en  leurs  hostelle- 
ries,  tavernes  et  cabarests,  aucuns  des  manants  et 
habitants  d'icelle  ville  et  faulx-bourgs,  ne  leur  bailler 
à  boire  ou  à  manger  en  quelque  sorte  ou  manière 
que  ce  soit;  et  ausdits  habitants,  artisans,  gens  de 
mestier,  serviteurs  ou  autres,  ne  eulx  trans- 
porter esdittes  tavernes  et  cabarests  pour  y  boire  ou 
manger,  mesmement  es  jours  de  festes,  et  pendant 


DE  Taverne.  41 

le  service  divin,  sur  peine  aux  contrevenants  de 
vingt  livres  parisis  d'amende,  pour  la  première  fois, 
et  de  prison  et  punition  exemplaire  pour  les  seconde 
et  tierce  fois.  Et  ne  pourront  lesdits  hostelliers, 
taverniers  et  cabarestiers  bailler  à  boire  sinon  aux 
passants  et  estrangers,  non  habitans  ne  domiciliers 
deladitte  ville  et  faulx-bourgs,  » 

E.  Ordonnâce  des  luges  //  députez  par  le  Roy  // 
pour  la  Police,  par  laquelle  est  défendu  à  tous  // 
bourgeois,  manans  &  habitas  de  la  ville,  faux-  // 
bourgs,  'preuosté  et  viconté  de  Paris,  leurs  //  gens 
&  seruiteurs,  &  mesmes  aux  gens  des  vil-  //  lages, 
d'aller  ny  eux  transporter  es  tauernes  &  //  cabarests  : 
et  à  toutes  personnes,  de  les  y  rece-  //  uoir  :  de 
vendre  vin  emmy  les  rues,  bleds  ou  //  grains  ailleurs 
que  es  marchez  ordinaires  :  &  //de  iurer  ne  blas- 
phémer le  nom  de  Dieu  :  sur  //  les  peines  contenues 
en  laditte  ordonnance.  //  A  Paris,  jj  De  l'Imprimerie 
de  Federic  Morel  //  Imprimeur  ordinaire  du  Roy,  // 
M._  D.  LXXIII  [1575J.  //  Auec  Priuilege  dudict 
Seigneur.  In-8  de  4  fï.  non  chiff. 

Règlement  fait  à  Paris  le  13  octobre  1573  et 
publié  à  son  de  trompe  le  17  du  même  mois. 

F.  Ordonnâce  de  la  //  police  générale, // contenât 
défenses  iteratiûes  à  tous  //  Tauerniers,  Hostelliers 
&  autres,  //  de  ne  receuoir  à  boire  &  mâger  en  // 
leurs  Tauernes  &  Cabarests  au-  //  cuns  bourgeois, 
gens  de  mestier,  //  seruiteurs  &  valets  :  &  aux  sus- 
dicts,  //  de  ne  aller  ny  eux  transporter  esdi-  //  tes 
Tauernes.  //  A  Paris,  jj  De  l'Imprimerie  de  Federic 
Morel  jj  Imprimeur  ordinaire  du  Roy.  jj  M.  D. 
LXXIIIÏ  [n74].  //  Auec  Priuilege  dudict  Seigneur. 
In-8  de  3  ff.  et  1  f.  blanc. 

Ce  règlement,  daté  du  20  septembre  1 574,  renou- 
velle en  quelques  mots  les  défenses  précédemment 
faites. 


42  Monologue  d'un  Clerc 

G.  Ordonnance  //  de  Monsieur  le  //  Lieutenant 
Ciuil,  Portant  deffences  //  a  tous  Tauerniers,  Caba- 
retiers  &  au-  //  très  Marchands  de  vins,  de  donner 
à  boire,  ny  associer  en  leurs  maisons  au-  //  cuns 
Bourgeois  et  Habitans  de  ceste-  //  dite  Ville  & 
Fauxbourgs,  à  peine  de  //  quatre  cens  liures 
d'amende  pour  la  //  première  fois,  &  de  punition 
pour  la  //  seconde,  &  ausdits  Bourgeois  et  Habi- 
tans d'y  aller,  à  peine  de  quarante  //  huict  liures 
parisis  d'amende.  //  A  Paris,  jj  Par  Pierre  Mettayer, 
Impri-  jl  meur  et  Libraire  ordinaire  du  Roy.  jj  M.  DC. 
XXIX  [1629].  //  Auec  Priuilege  de  Sa  Majesté. 
In-8  de  8  pp.  avec  un  bois  des  armes  de  France  et 
de  Navarre  au  titre. 

Règlement  daté  du  mercredi  10  octobre  1629  ^ 

Ainsi  du  temps  de  Louis  XIII,  les  ordonnances 
interdisaient  encore  aux  bourgeois  des  villes  d'entrer 
dans  les  tavernes,  et  cependant  que  de  dispositions 
restrictives  avaient  été  accumulées  sur  la  tête  des 
malheureux  hôteliers!  L'édit  de  1556  n'avait  pas  fait 
tomber  en  désuétude  la  taxe  des  cabarets.  Aux  or- 
donnances de  1 5 19,  de  i  $32  et  1538  avaient  suc- 
cédé celles  de  1551^,  1557,  '0i,  '5^3i  '5^4» 
I  $66^,  1 567  et  1 572'*. 

1 .  Voy.  aussi  dans  les  Variétés  historiques  et  littéraires  de 
M.  E.  Fournier  (t.  X,  pp.  17J-185)  une  pièce  relative  à 
une  ordonnance  de  161 3. 

2.  Nous  citerons  en  passant  la  publication  de  l'ordon- 
nance de  1 5  5 1  faite  par  le  Prévôt  de  Paris  : 

Estât  et  Poli-  //  ce  sur  la  Chair  vendable  -a  la  liure  // 
par  les  Bouchers,  Reuêdeurs,  //  Charcutiers,  &  Hostelliers, 
//  pour  l'exécution  de  l'E-  //  dict  du  Roy  no-  //  stre  sire. 
//  Auec  priuilege.  //  A  Paris  par  Galiot  du  Pré,  libraire 
iuré  II  de  l'Vniuersité,  au  premier  pillier  de  //  la  grand 
salle  du  Palais.  //  155'-  In-8  ^^  8  ff-  non  chiff.,  avec  un 
bois  des  armes  de  France  au  verso  du  8=  f. 

Publication  de  l'édit  signé  à  Nantes  le  14  juillet  15  Ji. 
Le  prévôt  de  Paris,   en  vertu  des  pouvoirs  à  lui  conférés 


DE  Taverne.  43 

Ce  n'est  pas  tout.  Une  ordonnance  du  21  mars 
1577  porta  que  nul  ne  pourrait  tenir  hôtellerie, 
cabaret  ou  taverne,  sans  avoir  obtenu  du  roi  des 
lettres  de  permission.  L'hôtelier  devait  pourvoir  à  ce 
que  les  passants  fussent  bien  reçus  et  à  ce  que  les 
vivres  leur  fussent  servis  moyennant  un  prix  raison- 
nable. Les  difficultés  entre  les  passants  et  les  taver- 
niers  étaient  attribuées  aux  juridictions  locales,  qui 
devaient  en  connaître  dans  les  formes  sommaires. 
Les  jeux  de  cartes,  de  dés  et  généralement  tous  jeux 
de  hasard  étaient  interdits;  il  était  enjoint  aux  offi- 

par  le  Roi,  taxe  la  viande  débitée  par  les  bouchers,  reven- 
deurs, charcutiers,  hôteliers,  etc. 

5.  C'est  l'art.  82  de  la  grande  ordonnance  de  Moulins 
qui  renouvela  les  dispositions  prises  précédemment  à 
l'égard  des  hôteliers  et  édicta  de  nouvelles  peines  contre  les 
contrevenants.  Cet  article  donna  lieu  à  la  publication  suivante  : 

Edict  et  De-  //  claration  du  Roy  pour  / /  faire  entretenir, 
garder,  &  obseruer  l'or-  /  donnance  faicte  par  sa  maiesté 
au  moys  de  //  lâuier,  mil  cinq  ces  soixâte  troys  pour 
pour  //  ueoir  aux  prix  excessiiz  que  les  hosteliers,  //  & 
cabaretiers  de  ce  Royaume  exigent  or-  //  dinairement  de 
leurs  hostes  &  a  l'excessi-  7  ue  charte  de  toutes  sortes  de 
viures.  //  Publiez  à  Rouen  le  traiziesme  iour  //  d'Anril 
veille  de  Pasques,  Mil  cinq  cens//  soixante  six.  Jl  A  Rouen. 
Il  Chez  Martin  le  Megissier  Libraire,  //  &  Imprimeur, 
tenant  sa  boutique  //  au  hault  des  degrez  du  Palais.  // 
Auec  Priuilege.  ln-8  de  12  ff.  non  chiff. ,  avec  un  petit 
bois  des  armes  de  France  au  titre,  et  un  autre  plus  grand 
des  mêmes  armes  au  verso  du  dernier  f. 

Publication    de    l'ordonnance     signée    à     Moulins     le 

19  février    1566,  en  confirmation    de    l'ordonnance    du 

20  janvier  i  $63. 

4.  L'ordonnance  de  1572  fut  d'autant  moins  suivie 
d'effet  que  l'année  1573  f^^  ^'^^  année  de  disette,  oîi  le 
prix  du  pain  et  du  vin.  subit  une  grande  augmentation  ; 
mais,  en  1574,  on  vit  renaître  l'abondance.  Voy.  à  ce 
sujet  La  Boutique  des  usuriers,  avec  le  Recouvrement  et 
Abondance  des  vins,  composé  par  M.  Claude  Merrnet, 
notaire  ducal  de  Sainct-Rambert,  en  Savoie,  dans  le  t.  II 
de  ce  Recueil,  pp.  169-186. 


44  Monologue  d'un  Clerc 

ciers  et  justiciers  du  roi  de  tenir  pour  nulles  et  non 
avenues  les  promesses,  cédules  ou  obligations  inter- 
venues ou  contractées  dans  les  tavernes.  Les  taver- 
niers  étaient  tenus  de  prendre  les  noms  des  voyageurs 
et  de  les  communiquer  aux  officiers  du  roi.  Diverses 
immunités  étaient  destinées  à  compenser  les  charges 
qui  leur  étaient  imposées'. 

Il  ne  semble  pas  que  les  taverniers  aient  tenu 
grand  compte  de  toutes  ces  prescriptions.  Dès  l'an- 
née 1 578,  c'est-à-dire  un  an  après  l'ordonnance  de 
Blois,  nous  rencontrons  un  long  poëme  d'Artus 
Désiré  qui  se  plaint  non-seulement  de  la  sophistica- 
tion des  vins,  mais  encore  de  la  mauvaise  réception 
faite  aux  étrangers  dans  les  tavernes. 

Le  poëme  d'Artus  Désiré  excède  de  beaucoup  les 
proportions  des  pièces  que  nous  nous  sommes  pro- 
posé de  reproduire  dans  notre  Recueil;  aussi  devrons- 
nous  nous  contenter  d'en  donner  une  description  ^r 

1.  Pour  cette  ordonnance,  comme  pour  toutes  celles  qui 
ont  été  citées  ci-dessus,  nous  renverrons  au  recueil  de 
MM.  Isambért,  Decrusy  et  Armet,  où  l'on  en  trouvera  le 
texte,  ou  tout  au  moins  un  résumé,  à  la  date  indiquée. 

Une  chanson  qui  figure  dans  la  Fleur  des  Chansons 
(p.  6  de  la  réimpression  donnée  par  Techener  dans  les 
Joyeusetez)  et  que  M.  Le  Roux  de  Lincy  a  reproduite  dans 
son  Recueil  de  Chants  historiques  français  (t.  II',  pp.  324- 
328)  contient  une  très-curieuse  paraphrase  de  l'ordonnance 
de  1577.  Cette  pièce,  intitulée  Chanson  nouvelle  du  Discours 
del'ordonnance  du  Roy  sur  le  fait  delà  police  générale  de  son 
royaume,  sur  le  chant  du  Soldat  de  Poitiers,  commence  ainsi  : 

Le  noble  roy  Henry  troisiesme 

Ayant  mis  paix  en  son  pays, 

A  sur  la  monnoye  luy-mesme, 

Reiglement  et  police  mis,  etc. 

2.  On  peut  rapprocher  du  poëme  d'Artus  Désiré  une 
Chanson  nouvelle  des  Taverniers  et  Tavernieres,  sur  le  chant 
Enfans,  prenez  courage,  etc.,  qui  figure  dans  la  Fleur  des 
Chansons  nouvelles  (à  Lyon,  par  Benoist  Rigaud,  1586, 
in- 16),  pp.  91-97  de  la  réimpression  donnée  par  Techener 
dans  les  Joyeusetez. 


DE  Taverne.  45 

Les  //  Grans  Abus  //  et  Barbouille-  //  ries  des 
Tauerniers  //  &  Tauernieres,  qui  meslent  &  // 
brouillent  le  vin.  //  Auec  la  feinte  réception  &  ruse 
des  //  Hostesses  &  chambrières  en-  //  uers  leurs 
Hostes.  //  Plus  une  reformation  des  Tauerniers  // 
&  gourmandise.  //  A  Rouen,  jj  Chez  Nicolas  Lcscuycr, 
rue  II  aux  hiifs,  à  la  Prudence.  //  1 578.  Pet.  in-8  de 
93  pp.  et  I  f.  blanc. 

La  page  pleine  contient  28  lignes,  non  compris 
le  titre  courant. 

Au  titre,  la  marque  du  libraire  représentant  une 
tête  de  Janus,  entourée  de  la  devise  îrapôvta  xal 
(j.£),),ovTa,  le  tout  enfermé  dans  un  cercle  formé  de 
deux  serpents. 

Au  verso  du  titre,  deux  strophes  qui  contien- 
nent l'acrostiche  d'Artus  Désiré. 

Bibliothèque  nationale.  Y,  4740.  A,  Rés. 

Les  plaintes  d'Artus  Désiré  répondaient  sans  doute 
au  sentiment  public,  car,  dès  l'année  1579,  une 
ordonnance  datée  4"  21  mars  édicta  un  nouveau 
règlement  sur  les  tavernes.  Cette  fois  le  roi  introdui- 
sait une  taxe  plus  générale  que  les  précédentes  et 
rendait  plus  sévères  encore  les  peines  portées  contre 
les  délinquants,  mais  rien  ne  prouve  qu'il  ait  été 
mieux  obéi. 

Une  pièce  qui  a  été  reproduite  dans  le  t.  V  de 
notre  Recueil  (pp.  94-105),  La  Complainte  du  Com- 
mun Peuple  à  rencontre  des  Boulangers  qui  font  du 
petit  pain  et  des  Tavernicrs  qui  brouillent  le  bon  vin, 
contient  les  mêmes  reproches  à  l'adresse  des  taver- 
niers  que  le  poëme  d'Artus  Désiré,  et,  bien  que 
nous  l'ayons  réimprimée  d'après  une  édition  de 
1 588,  elle  est  très-probablement  du  même  temps. 
Il  est  difficile  d'en  préciser  la  date,  car  les  faits  que 
l'auteur  déplore  se  reproduisaient  sans  cesse,  mal- 
gré le  renouvellement  des  ordonnances. 

Nous  avons   passé    en    revue    la  législation    des 


46  Monologue  d'un  Clerc 

tavernes  au  XVI"  siècle.  Le  siècle  suivant  vit  publier 
divers  autres  règlements,  destinés,  sinon  à  faire  des 
tavernes  le  sanctuaire  de  la  vertu,  du  moins  à  en 
bannir  l'ivrognerie,  le  jeu  et  les  blasphèmes.  Il 
nous  suffira  de  rappeler  l'édit  de  1604;  on  trouvera 
dans  le  Traite  de  la  Police  de  Delamarre  rindication 
des  textes  postérieurs. 


Le  rapide  coup  d'œil  que  nous  avons  jeté  sur  la 
législation  des  tavernes  et  cabarets  peut  servir  de 
commentaire  aux  trois  petits  poèmes  qui  suivent. 
Nous  les  rangerons  dans  l'ordre  chronologique. 

Monologue  d'ung  Clerc  de  Taverne. 

Voici  la  description  bibliographique  de  cette  pièce  : 

Monologue  //  dùg  Clerc  de  ta  //  uerne.  S.  l.  n. 
d.  [Paris  ?  vers  i^^oj.  Pet.  in-8  goth.  de  4  ff.  de 
23  lignes  à  la  page. 

Au  titre,  le  bois  de  l'homme  à  longue  robe  par- 
lant à  un  homme  vêtu  d'une  tunique  à  larges  manches 
et  d'un  haut  de  chausses.  Le  texte  commence  au 
verso  du  titre. 

Bibliothèque  nationale  :  Y,  6144  B,  Rés. 

Monologue  d'ung  clerc  de  Taverne  '. 

y.-^ousjours  gay,  joyeulx  d'esperit, 

^^La  plaisance  l'homme  nourrist 

^  iflEn  partie  plus  que  la  viande. 

..^.^..^^Si  aucun  mon  nom  [me]  demande, 

Devenu  suis  clerc  de  taverne  : 

1.  Artus  Désiré  définit  ainsi  les  «  clercs  de  taverne  »  : 

Dedans  Rouen,   Varlel:  sont  appelez 
Et  à  Paris  nommez  Clcrcz  de  taverne, 
Clercz  d'yvrongnise,  ordoux  et  vérolez, 
Qui  ont  la  chair  toute  puante  et  terne; 


DE  Taverne.  47 

Congneu  que  qui  bien  se  gouverne 
11  devient  riche  en  peu  de  temps, 
Car  Taverniers,  comme  j'entens, 
Furent  jadis  instituez, 
Permis  et  [puis]  constituez, 
Par  gens  meurs  et  de  grant  advis, 
Qui  les  eussent  permis  envis  ' 
S'iiz  n'eussent  esté  d'équité. 
Doncques,  quant  gens  d'auctorité, 
Politicques,  gubernateurs, 
En  ont  esté  les  inventeurs. 
Homme  ne  les  doit  despriser, 
Mais  aymer,  hanter  et  priser 
A  toutes  heures,  jour  et  nuyct. 
Pour  le  [très]  grant  bien  qui  s'ensuyt. 
En  dangier  d'en  faire  ung  essay. 
Tout  premier  2,  si  vous  avez  soif 
De  boire  une  foys  de  vin, 
Pour  gecter  dehors  le  venin  ^, 
Ne  reste  que,  pour  en  goûter, 
En  cul  de  Taverne  bouter  ^. 

Promptement  sont  les  clercz  de  Maugouverne, 
Les  clercz  du  Diable,  où  tout  péché  abonde, 
Au  demeurant  les  meilleurs  filz  du  monde. 
En  outre  plus,  l'esprit  si  maling  ont 
Qu'il  n'y  a  gentz  soubz  la  machine  ronde 
Plus  adonnez  à  mal  faire  qu'ilz  sont. 
La  qualification  de  clerc  de  Taverne  atteste  donc  l'ori- 
gine parisienne  de  notre  pièce. 

1.  Avec  peine,  malgré  soi,  lat.  invitas;  c'est-à-dire 
que  ces  hotr.mes  sages  n'eussent  pas  toléré  les  cabarets, 
s'ils  les  avaient  regardés  comme  des  endroits  dangereux. 

2.  Et  d'abord.  —  3.  Le  pe-jple  dit  aujourd'hui,  dans  le 
même  sens,  tuer  le  ver. 

4.  C'est-à-dire,  vous  n'avez  pas  autre  chose  à  faire  que 
de  vous  mettre  dans  le  coin  d'une  taverne,  etc. 


48  Monologue  d'un  Clerc 

Avez  fain  ?  vous  y  mengerez  ; 
Avez  vous  soif?  vous  y  burez; 
A-t-on  froit  ?  on  s'i  chauffera  ; 
Ou  chault  ?  on  s'i  rafreschira. 
En  tavernes,  pour  abréger, 
Vous  trouverez  boire  et  menger, 
Pain,  vin,  feu  et  tout  bon  repos, 
Bruyt  de  choppines  et  de  potz, 
De  tasses  d'argent  et  vesselle, 
Et,  quant  on  en  part',  on  chancelle, 
Et  est  on  par  foys  si  joyeulx 
Que  les  larmes  viennent  aux  yeulx 
Plus  grosses  que  pépins  de  poire, 
Mais,  au  fort,  ce  n'est  que  de  boire. 
S'en  2  tavernes  vous  abordez, 
Tout  premièrement  demandez 
Aux  taverniers  d'entendement 
Bastard^,  roménie-',  mouscadet"^, 
Du  bœuf,  du  mouton,  du  brésil  ^  : 
Jamais  feu  n'issit  "^  du  fusil  ^ 
Si  soubdain  que  de  tout  aurez  ^, 
Et  si  ne  crirez,  ne  brairez. 
Oultre,  se  quelque  gaudisseur 
Veult  pâtissier  ou  rostisseur, 
Du  beurre  frays,  ou  [bien]  salle, 

I.  Imp.  :  pcrt.  —  2.  Imp.  :  Si  en.  —  }.  Le  bastard, 
la  rommanie  et  le  muscadeau  sont  cités  dans  la  Farce  du 
Gaudisseur  [Ancien  Théâtre  franc.,  t.  II,  p.  300):  \tbas- 
tard  et  le  muscadet  ^gurent  en  outre  dans  la  Farce  de 
Folle  Bobance  (ibid.,  p.  286). 

4.  Vin  des  îles  de  la  Grèce.  —  5.  Muscat. 

6.  Bœuf  salé  et  fumé.  Cotgrave.  —  7.  Imp.  :  n'en 
issit.  —  8.  Pierre  à  feu.  —  9.  Imp.  :  auras. 


DE  Taverne.      .  49 

A  moins  que  on  ne  seroit  allé 
D'icy  là,  deux  ou  trois  varletz 
Ont  l'oreille  ouverte  [tout]  prestz 
De  vous  contenter  et  servir  ; 
Voyre  dea',  qu'i  est  ung  plaisir 
D'estre  servy  pour  son  argent  ! 
Aussi,  se  ung  clerc  n'est  diligent 
En  tel  cas,  ne  vault  une  maille. 
Après  y  a,  que  je  ne  faille, 
Belles  mignonnes  chamberières, 
Qui  aux  gens,  par  doulces  manières, 
Jectent  regars  et  ris  vollans 
Pour  attraire  tousjours  chalans. 
Puis,  sur  le  banc,  sont  les  maistresses  -. 
D'aful^  de  teste,  et  de  habitz, 
—  Aux  doys  dyamans  et  rubis,  — 
Tenans  façons  [et]  tenans  gestes 
Tant  habilles  et  [tant]  honnestes 
Que  ung  homme,  si  n'estoit  rusé, 
Seroit  tout  soubdain  abusé, 
Tant  sont  de  belle  contenance. 
D'aucuns  y  treuve[nt]  accointance 
Par  argent  ou  par  ambassades, 
Par  amoureuses  osculades  : 
C'est  tout  ung  ;  de  cela  me  tais. 
Les  marys  '  sont  là  toutesfoys  : 

i.  Voy.  p.  8,  note  2. 

2.  Il  manque  ici  un  vers. 

5.  Aful,  voile,  àefibula;  d'oii  afabkr,  etc. 

4.  Imp.  :  Puis  les  marys.  —  Il  s'agit  ici  des  maris  des 
«  maîtresses  »,  c'est-à-dire  des  taverniers  eux-mêmes,  qui 
donnent  des  ordres  pendant  que  les  clients  courtisent  leurs 
femmes. 

P.  F.  XI  4 


50  Monologue  d'un  Clerc 

«  Jeti  Geuffin',  parlés  à  ces^  gens.  » 

—  «  Il  n'y  a  ame  »  —  «  Mettez  les 

»  A  Sainct  Jehan,  ou  à  Sainct  Laurens. 
»  Soyez  six'^;  pensez  là  dedans.  » 

—  Avez-vous  bien  beu  et  mengé, 
Ris,  quaquetté  et  passé  temps, 
Payez,  et  puis  prenez  congé. 

Se  l'estomac  n'est  trop  chargé, 

Reste  pour  le  desennuyer 

A  coup  •*,  sans  qu'il  y  ait  songé"', 

Cartes  ou  [bien]  dez  manyer  «. 

Et  [puis],  sans  de  là  desvoyer, 

Se  le  clerc  de  là  est  abille 

Il  doit  estre  comme  ung  mercier, 

Bien  fourny  de  fil  et  de  esguille  "i, 

Deux,  trois  8  escus  à  la  coquille^, 

1.  Jean  Jeu-Fin;  imp.  :  genffin.  Dans  ce  nom  que  le 
tavernier  donne  au  garçon   de  cabaret  se  résument  toutes 

.  les  qualités  que  le  patron  attend  de  lui. 

2.  Imp.  :  ses.  ~  3.  Soyez  six,  c'est-à-dire  multipliez- 
vous,  dit  le  maître  au  garçon.  Plus  loin  le  clerc  de  taverne 
parle  de  ses  trois  mains. 

4.  Aussitôt.  Nous  ne  disons  plus  que  «  tout  à  coup  », 
tandis  que  l'expression  à  coup  s'est  conservée  dans  le  patois 
normand. 

5.  Imipr.  :  chargé.  Nous  croyons  cette  correction  cer- 
taine, car  la  leçon  de  l'imprimé  ne  présente  aucun  sens. 
Le  compositeur,  comme  cela  se  voit  si  souvent  dans  les 
livrets  gothiques,  a  répété  par  inadvertance  le  mot  chargé 
qui  se  trouve  deux  vers  plus  haut.  Au  vers  suivant,  on 
trouve  de  même  le  mot  beaucoup  qui  est  une  répétition 
maladroite  des  mots  A  coup. 

6.  Imp.  :  cartes  ou  beaucoup  de  dez  maynez. 

7.  Cette  expression  proverbiale,  citée  par  Cotgrave, 
signifie  :  fourni  de  toutes  les  choses  nécessaires. —  8.  Imp.: 
Deux  ou  trois. — 9.  Dans  sa  bourse,  sans  doute  pour 
pouvoir  prêter  aux  joueurs. 


DE  Taverne.  5 1 

De  trois  mains  l'une  à  la  sallière  ; 
Puis  après  à  la  chamberière, 
Qu\  apporte  force  chandelle, 
On  avance  '  pièce  derrière, 
Voulentiers  la  coustume  est  telle, 
Et,  se  c'est  une  pipernelle- 
Qui  vueille  entendre  la  raison 
On  essaye  s'elle^  est  fumelle  — 
En  quelque  coing  sans  grant  blason. 
Et  puis,  en  vault  pis  la  maison? 
Nenny  :  ce  sont  faitz  de  faisance, 
Car,  en  tout  temps,  lieu  et  saison, 
Chascun  appete  sa  plaisance. 
Brief  il  n'y  a  si  grant  en  France, 
S'il  veult  faire  quelque  banquet, 
Q^il  ne  soit  beaucoup  plus  tost  faict 
En  la  taverne,  par  raison'*. 
Que  en  nul  autre  lieu  ou  maison. 
Car  rien  n'y  a  qui  y  guerroyé; 
Il  souffist  seullement  que  on  paye. 
Mais  une  femme,  à  ung  hostel, 
Esmouvera  plus  de  frestel  •', 

I.  Imp.  :  On  luy  avance.  —  2.  Elégante.  Voy.  Du 
Cange,  v  pipernella  ;  cf.  Littré,  V  pimpant  tipimprenelk. 
—  3.  Imp.  :  Ou  essayer  celle.  —  4.  :mp.  :  par /^î. 

5.  Fera   plus  de  tapage.   Imp.  :  hestel.    La  correction 
paraîtra  certaine  si  l'on  compare  les  passages  suivants  : 
La  bourgeoyse  est  à  l'hostel 
Qui  demaine  ung  tel  freslel 
Et  fait  au  mary  tel  tourment... 

(T.  1,  p.  29  de  ce  Hecneil)  ; 
Que  tu  viengnes  à  mon  hostel 
Pour  ouir  ung  peu  le  frelel 
De  ma  femme... 

[Ancien  Théâtre  françois,  t.  \,  p.    iSg). 

Le  frestel,  ou  frcstele  paraît  avoir  été  primitivement  une 


52  Monologue  d'un  Clerc 

Pour  ung  peu  de  lart  ou  de  beurre, 
Pour  ung  oygnon,  [ou]  pour  du  feurre\ 
Ty  ty,  ta  ta,  tant  de  riotte  ^ 
Qu'il  semble  qu'elle  soit  ydiotte, 
Hors  du  sens,  ou  dyabolicque  ^  ; 
Mais  en  la  taverne  publicque, 
Tout  y  est  beau,  tout  y  est  bon. 
Aussi  communément  voit-on 
Q_uant  ung  quidem  reçeu  veult  estre 
A  chief  d'œuvre  pour  estre  Maistre'*, 

flûte  de  Pan  (voy,  Burguy,  t.  Ill,p.  172),  maisil  futemployé 
dans  l'usage  ordinaire  pour  désigner  une  flûte,  un  flageo- 
let, un  sifflet,  et  de  là,  comme  le  prouvent  nos  exemples, 
un  bruit  désagréable.  Cotgrave  (v°  Fretel)  s'exprime  ainsi  : 
«  A  kind  of  whistle  which  the  Sowgelders  (les  châtreurs 
de  pourceaux)  of  France  usually  carrie  about  them.  » 

I.  Feutre  ou  foare,  paille.  —  2.  Bavardage  bruyant, 
cris  ;  ce  mot  s'est  conservé  dans  l'anglais  Riot.  Voy.  sur 
ce  mot  une  note  très-complète  de  M.  Le  Roux  de  Lincy 
dans  son  Livre  des  Proverbes  français,  2''édit.,t.  11, p.  132. 

3.  Atteinte  de  folie  démoniaque,  possédée. 

4.  Pour  être  reçu  à  la  Maîtrise,  le  compagnon  devait 
exécuter  une  pièce  importante  de  son  métier,  un  objet 
dont  le  mérite  décidait  de  son  admission  dans  la  corpora- 
tion, c'est  ce  qu'on  appelait  le  chef-d'œuvre.  On  voit  ici 
que  la  réception  était  accompagnée  d'un  banquet.  Ces 
repas,  qui  dégénéraient  en  orgie,  furent  interdits  par  le 
règlement  de  1565  (voy.  p.  39)  et  par  l'ordonnance  de 
1577.  La  chanson  que  nous  avons  déjà  citée  (voy.  p.  44) 
s'exprime  ainsi  : 

Banquets  ne  feront  ne  despense 

Les  Jurez  de  chacun  mestier. 

En  passant  Maistre  en  ceste  France 

Ny  d'eulx  prendre  aucun  denier...,  etc. 

Cette  interdiction  ne  fut  sans  doute  pas  mieux  observée 
que  les  autres  défenses  de  même  nature.  Au  milieu  du 
xvui"  siècle,  les  réceptions  de  maîtres  se  faisaient  encore 
inter  pocula.  «  Le  principal  point  est  de  bien  arroser  le 


DE  Taverne.  55 

Notez  et  retenez  ce  pas, 
Q^ue  les  disners  ne  se  font  pas 
En  ung  four,  ou  une  caverne, 
Mais  en  cul  de  belle  taverne. 
Comme  aux  Trois  maris,  au  '  Fardel^, 
A  la  Berge  ou  au  Vert  hostel^ 
A  la  Harpe  ou  au  Pot  aEstain  3, 
Car  on  y  est  servy  soubdain 
De  clercz  ydoines  ■'•  et  habilles  : 
Tavernes  dont  sont  [très]  utilles 
Aux  taverniers  d'entendement. 
S'en  vivent  très  honnestement. 
J'en  sçay  de  riches  et  de  plains 
A  Paris,  sans  aller  plus  loing^, 
A  Rouen,  et  en  d'aultres  lieux. 
Aussi  en  sçay  [-jej  pour  le  mieulx 
Qui,  par  voiler  de  trop  grans^  elles, 
Payent  en  belles  quinquernelles'' 

chef-d'œuvre,  c'est-à-dire  de  bien  faire  boire  les  jurés,  » 
disent  les  auteurs  du  Dictionnaire  de  Trévoux  (V  Chef- 
d'œuvre)  . 

1.  Imp.  :  ou  au. 

2.  Fardel,  sorte  de  vin  récolté  dans  le  Beauvoisis  (Corblet, 
Glossaire  du  patois  picard).  —  Peut-être  tout  simplement 
au  Fagot,  plus  facile  à  représenter  dans  une  enseigne 
qu'une  espèce  particulière  de  vin. 

?.  Plusieurs  de  ces  enseignes  se  retroiivaient  à  Rouen, 
comme  nous  l'apprend  le  Discours  que  nous  reproduisons 
ci-après  : 

Ln  Barge  en  l'eau  est  eschouée. 

in  Verle  Maison  {le  Vert  Hoslel)  est  dépainte. 

Le  Pot  d'Estain,  dont  l'on  murmure. 

N'est  plus  de  gauge  ou  de  mesure. 

4.  Experts,  de  idoneus. 

5.  Ce  vers  semble  confirmer  l'origine  parisienne  du 
Monologue.  —  6.  Imp.  :  grant. 

7.  Payent  en  monnaie  de  banqueroutiers.  La  quinquer- 


54  Monologue  d'un  Clerc. 

Leurs  déb[i]teurs  en  cessions', 

De  quoy  on  voit  les  questions 

Souvent  à  Paris  advenir; 

Et  les  aultres,  au  pis  venir, 

S'en  vont  mettant  la  clef  soubz  l'huis. 

C'est  assez  je  n'en  diray  plus  ; 
Se-  j'ay  dit  chose  qui  ennuyé, 
Pardonnez-nioy,  je  vous  emprie^. 

Finis. 


nelk  ou  plutôt  la  quinquennelle  était  le  délai  de  cinq  ans 
accordé  aux  commerçants  qui  ne  pouvaient  remplir  leurs 
engagements. 

1 .  Après  avoir  fait  cession  de  biens,  le  débiteur  ne  pou- 
vait être  contraint  de  payer  à  ses  créanciers  une  somme 
supérieure  à  celle  que  la  vente  de  ces  biens  avait  produite  ; 
il  demeurait  libéré. 

2.  Imp.  :  Ce. 

5 .  Formule  finale,  qui  montre  que  la"pièce  est  un  mono- 
logue dramatique  écrit  pour  le  théâtre. 


55 


Les  Complaintes  des  Monniers 
aux   Apprentiz    des    Taverniers. 


Cette  pièce  se  rapporte  à  deux  règlements  de  po- 
lice publiés  en  1 546.  Nous  ne  connaissons  ces 
règlements  que  par  la  publication  qui  en  fut  faite  à 
Paris,  au  mois  de  novembre  de  la  même  année,  mais 
notre  poème  lui-même  nous  apprend  qu'ils  furent 
appliqués  à  tous  les  pays  situés  au  nord  de  la  Loire 
(voy.  p.  65J.  Les  Complaintes  sont  une  composition 
rouennaise  ;  les  garçons  de  cabaret  y  sont  appelés 
non  plus  «  clers  de  taverne  »,  mais  «  valets  »,  et 
suivant  la  distinction  que  nous  avons  indiquée  d'après 
Artus  Désiré  (voy.  p.  46),  c'est  lindice  d'une 
origine  normande;  mais  il  y  a  d'autres  détails  qui 
nous  reportent  à  la  Normandie,  notamment  les  mots 
conihoat  (p.  63),  run  (p.  61),  etc. 

A  défaut  des  ordonnances  rouennaises,  nous  repro- 
duirons le  texte  des  deux  règlements  parisiens.  Le 
premier  est  relatif  aux  taverniers  et  aux  cabaretiers  : 

«  Par  délibération  de  Conseil  en  Police,  ouquel  estoient 
plusieurs  bourgeois  et  marchans  de  ceste  ville  de  Paris, 
inhibitions  et  deffenses  sont  faictes  à  tous  taverniers,  caba- 
retiers, qui  asséent  en  ceste  ville  et  fauxbourgs  de  Paris, 
ne  vendre  vin,  de  quelque  creu  que  ce   soit,  à  ceulx  aus- 


^6  Les  Complaintes 

quels  ils  tiennent  assiette,  pour  plus  haut  et  plus  grand 
prix  que  de  douze  deniers  par  la  pinte,  et  au  dessoubs  ; 
et  ce  par  provision,  et  jusques  à  ce  que  aultrement  par 
Justice  ayt  esté  ordonné; 

»  Aussi  de  ne  prendre  doresnavant  des  Bollengiers  pain  à 
treze  pour  douze,  et  tenir  pain  à  fenestre,  ou  vendre  et 
débiter  pain,  sinon  pour  l'usaige  des  personnes  qui  seront 
en  leur  assiette; 

»  Et  encores  de  ne  débiter  en  ladite  assiette  pain  qu'on 
appelle  pain  de  chapitre; 

»  De  ne  tenir  assiette  esdites  villes  et  faulxbourgs  es  jours 
de  feste  à  gens  et  personnes  domiciliaires,  et  qui  sont 
logez  en  ceste  ville  et  faulxbourgs,  ains  seullement  esdits 
jours  de  feste  pouvant  tenir  assiette  pour  les  forains  et 
estrangers,  qui  ne  habitent  en  ceste  ville  et  faulxbourgs; 

»  De  ne  asseoir  à  quelque  jour  que  ce  soit  après  l'heure 
de  sept  heures  du  soir,  depuis  le  jour  saint  Remy  jusques 
à  Pasques  ;  et  après  huict  heures,  depuis  lesdites  Pasques 
audit  jour  de  saint  Remy. 

»  Et  néantmoings  sont  faictes  deffences  ausdits  taverniers 
et  cabaretiers,  de  ne  souffrir  jeux  de  hazard  en  leursdits 
cabarets,  et  de  jurer  et  blasphémer. 

»  Le  tout,  quant  ausdits  taverniers  et  cabaretiers,  sur 
peine  de  dix  livres  parisis  d'amende,  et  autres  plus  grandes 
peynes  s'ils  rechiéent  ;  dont  le  dénonciateur  à  Justice  aura 
le  tiers.  Faict  en  la  Chambre  de  la  Police  le  mardy  sei- 
ziesme  jour  de  novembre,  l'an  mil  cinq  cens  quarente-six. 
Signé  :  Lormier.  —  Delamarre,  Traité  de  la  Police,  2' 
édit,,  t.  III,  p.  725.  » 

Le  second  règlement,  relatif  à  la  police  du  pain, 
fut  rendu  par  le  Châtelet  de  Paris,  à  la  date  du 
23  novembre  1546;  il  est  trop  long  pour  que  nous 
puissions  en  rapporter  toutes  les  dispositions.  Nous 
nous  bornerons  à  en  extraire  celles  qui  concernent 
les  meuniers: 

«  Suivant  les  ordonnances,  le  poids  ordonné  pour  peser 
bleds  et  farine  en  ladite  ville,  sera  mis,  restably  et  entre- 
tenu. 

»  Tous  boulangers  et  fariniers  de  ladite  ville  seront  tenus 
et  contraints  de  faire  peser  dudit  poids  les  grains  qu'ils 


DES    MONNIERS.  57 

feront  moudre,  et  aussi  iceux  cribler  auparavant  la  mou- 
ture d'iceux,  sur  peine  d'amende  arbitraire. 

n  Au  regard  des  bourgeois  et  autres  qui  voudront  faire 
moudre  pour  leur  dépense,  les  pourront  faire  peser  audit 
poids,  si  bon  leur  semble. 

»  Aussi  que  tous  meusniers  feront  moudre  diligemment, 
tant  pour  les  bourgeois,  mesnagers  et  autres,  comme  pour 
les  boulangers ,  et  ne  pourront  prendre  salaire  excessif 
outre  ni  au  dessus  du  prix  à  eux  autrefois  ordonné, 

»  C'est  à  sçavoir  de  ceux  qui  leur  porteront,  ou  mène- 
ront, ou  feront  porter  et  mener  bleds,  ou  autres  grains  à 
leurs  moulins,  et  eux-mêmes  apporteront,  ou  feront  appor- 
ter leurs  farines,  et  non  par  les  meusniers,  seize  deniers 
pûrisis  pour  le  sestier, 

»  Et  du  bled,  ou  grain,  que  iceux  meusniers  iront  ou 
envoyeront  quérir  pour  moudre,  et,  quand  i!  sera  mou'u, 
rapporteront  la  farine  es  hostels  de  ceux  à  qui  seront  les 
bleds  moulus,  deux  sous  parisis  pour  le  sestier,  et  au-des- 
sous dudit  prix,  selon  ce  qu'il  y  aura  de  bled,  à  et  sur 
peine  d'estre  mis  au  pilory,  ou  autrement  estre  punis  à  la 
volonté  de  Justice. 

»  Item.  Et  au  cas  que  ceux  qui  ainsi  feront  moudre 
leurs  bleds,  soient  plus  contens  de  payer  en  bled  qu'en 
argent,  pourront  bailler  pour  chacun  sestier,  pour  mouture, 
un  boisseau  de  bled  raz,  lequel  lesdits  meusniers  seront 
tenus  de  prendre  sans  refus,  au  cas  qu'il  plaira  à  ceux  qui 
feront  moudre,  sur  peine  d'amende  arbitraire. 

»  Et  seront  mouluz  et  délivrez  esdits  moulins  par  les 
meusniers  les  grains  pesez,  paravant  les  grains  non  pesez. 

»  Et  seront  tenus  les  meusniers  rendre  les  farines  en 
pareil  poids  que  seront  trouvez  les  grains,  excepté  deux 
livres  ordonnées  pour  le  déchet  du  sestier,  sur  peine 
d'amende  arbitraire. 

»  Si  aucuns  veulent  faire  cribler  leurs  grains,  faire  le 
pourront,  et  seront  les  criblures  déduites  du  poids,  outre 
ledit  déchet  de  deux  livres  sur  le  sestier. 

»  Et  si  en  la  mouture  est  trouvé  faute,  les  meusniers 
seront  tenus  rendre  la  farine,  si  elle  est  en  nature  ;  et  sinon 
seront  tenus  payer  pour  chacune  livre  de  farine  quatre 
deniers  parisis,  si  le  pain  vaut  quatre  deniers  tournois,  et 
de  plus,  plus,  et  de  moins,  moins,  selon  la  livre  de 
pain. 

»  Et  auront  les  gardes   et   commis   audit  poids,  pour 


$8  Les  Complaintes 

ledit  prix  d'un  chacun  septier  de  grain  pesé,  un  denier 
tournois,  et  autant  pour  peser  la  farine  ;  de  plus,  plus, 
et  de  moins,  moins,  des  prix  dessusdits....  »  Delamarre, 
Traité  de  la  Police,  t.  H,  p.  906  ;  2'  édit.,   t.  Il,  p.  258. 

Voici  maintenant  !a  description  de  l'édition  que 
nous  reproduisons  : 

Les  //  Complaintes//  des  Monniers  aux  //  Apprentifz 
des  Tauerniers.  //  îl  Les  Apprentifz  des  Tauerniers 
//  Qui  font  leur  complaintes  \sic]  aux  Monniers  //  Et 
les  Monniers  (dont  c'est  pitié)  //  Se  plaingnent  plus 
qu'eux  la  moytié.  /j  A  Rouen/ j  Chez  Abraham  Cousturicr, 
Libraire  :  tenant  /j  sa  boutiijue,  près  la  grand'  porte  du 
Il  Palais,  au  Sacrifice  d'Abraham,  S.  d.  [vers  1600], 
pet.  in-8  de  8  ff.  de  24  lignes  à  la  page,  sans  sign. 

Au  titre,  un  petit  personnage  grotesque,  coiffé 
d'un  chapeau  à  plumes  et  les  deux  bras  étendus  (le 
même  qui  se  trouve  sur  le  titre  du  Discours  publié 
ci-après).  Le  verso  du  titre  est  blanc,  ainsi  que  le 
dernier  f. 

Bibl.  nat.,  Y.  4796.  A.  (art.  8),  Rés.,  dansun 
recueil  contenant  10  pièces  imprimées  parCousturier. 

Nous  avons  à  peine  besoin  de  faire  remarauer 
que  cette  édition  rouennaise  avait  dû  être  précédée 
de  diverses  éditions  parisiennes. 


DES    MONNIERS.  59 

Les  Complaintes  des  Monniers 
aux  Apprentifz  des  Taverniers. 

Les  Apprentifz  des  Taverniers 

Qui  font  leur  complainte  '  aux  Monniers, 

Et  les  Monniers,  dont  c'est  pitié, 

Se  plaingnent  plus  qu'eux  la  moytié. 

A  Rouen  j 

Chez  Abraham  Cousturier,  libraire,  tenant  sa  boutique 

pris  la  grand'  porte  du  Palais,  au 

Sacrifice  d'Abraham. 


[Les]  Valletz  des  Taverniers 

joyaux  Monniers-,  que  ferons-nous? 
raMÊdAu  lieu  d'amasser  quelque  bien, 
^i^Nous  n'avons  gaigné  que  des  poulx, 
Anx  tavernes,  qui  ne  font  rien. 

Nous,  dont  sommes  très  mal  contentz, 
Aux  tavernes,  qu'on  void  deffaire. 
Avons  perdu  jeunesse  et  temps 
Et  ne  sçavons  quel  mestier  faire. 

Quant  premier  ^  je  vins  chez  mon  maistre 
Tavernier,  homme  de  façon. 
Il  me  vint  à  grandz  biens  promettre, 
Mais  que  je  fusses  bon  garson. 

1 .  Imp.  :  complaintes. 

2.  On  trouve  indistinctement  au  xvi*^  siècle  les   formes 
meunier,  mounier  et  monnier. 

3.  D'abord. 


6o  Les  Complaintes 

Premier,  les  pots  me  feist  porter, 
Qui  me  sembloit  chose  assez  ville, 
Et  argent  ou  vin  rapporter 
De  chez  les  bourgeois  de  la  ville. 

J'ai  fait  par  longtemps  le  mestier, 
Portant  du  vin  et  tost  et  tart 
Par  la  ville,  où  en  maint  cartier 
L'on  me  donnoit  le  petit  lyart. 

Après,  il  m'aprint  à  conter 
Dessus  les  escotz  '  assez  haut, 
Dissant  :  «  Qui  ne  sçait  mesconter^ 
»  A  la  taverne  rien  ne  vaut.  » 

Quant  à  conter  fuz  bien  apprins 
Que  i'estimoys  à  grand  science, 
Il  m'a  apprins  à  brouiller  vins 
Voire  contre  ma  conscience. 

Quant  il  m'a  appris  le  mestier, 
Congnu  que  bien  je  m'y  gouverne, 
Maistre  m'a  fait  de  son  celier, 
Faisant  de  trois  vins  sa  taverne^. 

Quant  le  vin  est  un  peu  poussé'' 
Ou  qu'i  sent  le  gras^  ou  l'esvent'', 

1 .  Exagérer  le  prix  de  la  consommation  ;  l'écot  était  ce 
qu'on  appelle  aujourd'hui  dans  les  restaurants  de  Paris 
V  addition. 

2.  Mal  compter.  Imp.  :  m'esconter.  —  3.  C'est-à-dire 
qu'il  ne  débitait  que  trois  sortes  de  vins,  celles  qui  sont 
énumérées   dans   la  strophe  suivante. 

4.  Vin  gâté  par  une  chaleur  qui  l'a  t'ait  fermenter  à 
contre-temps.  —  $.  Altération  dans  laquelle  le  vin  prend 
une  apparence  huileuse,  on  dit  encore  aujourd'hui  que  le 
vin  tourne  à  la  graisse. 

6.  Altération  du  vin  qui  a  été   trop  longtemps  exposé  à 


DES    MONNIERS.  6l 

Du  conihoult  '  il  est  brassé 
Ou  du  rappé  -  le  plus  souvent. 

Quant  le  vin  clairet  nous  deffaut, 
Ayant  du  blanc  et  du  vermeil 
Je  sçay  brasser,  tout  d'un  plain  saut, 
Du  bon  vin  clairet  nompareil. 

Quant  j'ai  sçeu  toute  la  finesse 
De  la  taverne  et  le  brassage, 
Par  le  moyen  de  ma  maistresse 
J'ay  esté  hors  d'apprentissage. 

l'air.  Voyez  pour  ces  maladies  des  vins,  Laboulaye,  Dict. 
des  Arts  et  Manu/.,  v°  vin,  et  les  recherches  de  MM.  Pas- 
teur et  Dumas. 

1 .  Conihout  est  un  village  situé  près  de  Jumièges,  en 
Normandie,  et  dont  les  vins  eurent  jadis  une  grande  répu- 
tation. Voy.  Canel,  Blason  pjpulaire  de  la  Normandie 
(Rouen  et  Caen,  1859,  2  vol.  in-S"),  t.  I,  p.  127.  Plus 
tard,  il  semble  que  le  mot  conihout  ait  été  employé  pour 
désigner  une  boisson  qui  n'avait  rien  de  commun  avec 
le  vin,  du  cidre,  peut-être.  C'est  ce  qu'on  est  tenté  de 
croire  ici  et  dans  un  passage  cité  par  M.  de  Beaurepaire, 

p.   XXIV. 

2.  La  râpe  c'est  la  grappe  de  raisin  dont  tous  les  grains 
sont  enlevés  ;  le  râpé  est  la  boisson  obtenue  avec  de  l'eau 
jetée  sur  le  marc  et  sur  la  râpe.  Depuis,  le  mot  Rapt  a  été 
appliqué  à  désigner  diverses  sophistications  employées  par 
les  marchands  de  vin. 

1°  Râpé  de  raisin.  C'était  du  raisin  nouveau  qu'on  met- 
tait dans  un  tonneau  pour  raccommoder  le  vin  quand  il 
était  gâté.  On  mettait  aussi  des  raisins  séchés  ou  des  sar- 
ments et  branchages  dans  le  pressoir  entre  les  lits  de  raisins. 

2''  Râpe  de  copeaux.  C'étaient  des  copeaux  et  fragments 
de  bois  qu'on  jetait  au  fond  des  barriques  pour  édaircir  le 
vin.  Un  arrêt  du  Conseil  du  Roi  du  6  août  1720  (art.  IX) 
interdit  cet  usage. 

Enfin  on  nomme  rapè  dans  les  cabarets  un  mélange  des 
restes  de  toutes  sortes  de  vins  qu'on  rassemble  dans  un 
tonneau  et  qui  se  débite  à  nouveau. 


\ 


62  Les  Complaintes 

J'ay  esté  fait  maistre  valet. 
Je  me  monstrois  en  parler  grave  ; 
Je  troussoys  droict  le  gobelet, 
Voire  du  meilleur  de  la  cave. 

Le  plus  souvent,  souppoys,  disnoys 
Avec  ma  maistresse  et  mon  maistre, 
Et  tant  glorieux  devenoys 
Que  prenois  à  me  descongnoistre. 

Le  plus  souvent  sur  un  escot 
Parloys  audacieusement  ; 
Si  l'on  me  disoit  quelque  mot 
Je  respondois  plus  fièrement. 

Si  venoit  quelque  grand  bancquet. 
Premier  de  bon  vin  je  bailloys; 
Pendant  qu'ilz  menoient  grant  caquet, 
Pour  eulx  plusieurs  vins  je  brouilloys. 

Las  !  j'ai  perdu  proffit  et  peine. 
Dont  c'est  grant  desplaisir  pour  moy. 
Car  avec  la  bouteille  pleine 
Je  n'yray  plus  jouer  au  moy  ^. 

Vous  aussi,  fière[s]  chamberieres, 
Vous  n'aurez  du  blanc  et  du  bys  ; 
Il  vous  fault  devenir  porchères 
Ou  gardiennes  de  brebis. 

Vous  perdrez  beaucoup  de  voz  grâces 
Avant  que  finisse  l'esté  ; 
Tant  ne  seront  ^  voz  barbes  grasses 
A  l'advenir  qu'ilz  ont  esté. 

1 .  Au  mai.  Voy.  sur  les  plantations  de  mai  la  Collection 
de  pièces  curieuses  de  Leber,  t.  VllI,  p.  356. 

2,  imp.  :  serons. 


DES    MONNIERS.  6^ 

J'ay  tant  servy  et  reservy 
Aprentif  pour  devenir  maistre, 
Cela  ne  m'a  de  rien  servy  ; 
Aller  me  convient  aux  champs  paistre. 

A  qui  fault-il  que  je  m'adresse  ? 
De  ma  perte,  qu'au  cler  je  voy, 
M'en  prendray-je  à  maistre  ou  maistresse? 
Non;  il[s]  y  perdent  plus  que  moy. 

J'ay  acoustumé  bon  vin  boire, 
A  menger  de  friantz  morceaux  ; 
Las  !  tost  s'en  perdra  la  mémoire, 
Car  j'ay  perdu  lettres  et  seaux  \ 

Encor  ne  me  fault-il  pas  pendre  ; 
Je  suis  jeune,  la  Dieu  mercy  ; 
Autre  mestier  me  faut  aprendre, 
Qui  m'est  un  merveilleux  soucy. 

Boulengiers,  vous  perdez  beaucoup; 
Rôtisseurs,  vous  n'y  gaignez  pas. 
Cela  est  venu  bien  a  coup 
D'ont  je  perds  maintz  friantz  repas. 


C'est  assez  parlé  des  complainctes 
Des  maistres  valetz  taverniers  ; 
C'est  assez  déchiffré  leur  plaintes, 
Veu  qu'ilz  y  perdent  maintz  deniers. 

Aux  Monniers  donner  run^  il  faut  : 
Car  veu  leur  grande  loyauté 

I.  Voy.  I,  p.  1 52.  —  2.  Il  faut  céder  la  place  nux  meu- 
niers. Run  ou  rum  est  le  Scandinave  rum,  ail,  raum,  angl. 
mod.  room. 


64  Les  Complaintes 

Il  n'y  a  cil  qui  ne  le  vaut 
Et  qui  ne  l'ayt  bien  mérité. 

Fin  des  Taverniers,  et  commencent 
Les  Monniers  qui  jà  mal  ne  pensent. 


Les  Monniers 
parlant!  aux  Serviteurs  des  Tavernes. 

Gentilz  serviteurs  de  Taverne, 
Hélas,  de  quoy  vous  plaingnez-vous  ? 
Vous  n'avez  tant  en  vos  cavernes 
Cause  de  plaindre  comme  nous. 

Nostre  mestier  est  en  ruyne 
Bien  plus  que  n'est  vostre  housseP; 
Oij  nous  avions  deux  soubz  pour  minne  2 
N'avons  qu'un  double  pour  boissel  ^. 

Il  nous  vaut  mieux  soubz  une  couldre* 
Aller  prendre  et  chasser,  des  noix, 
Que  nous  assubgetir  à  mouldre 
Le  bleid  pour  le  rendre  par  poix. 

Quel  proffit  y  pourrons-nous  prendre.? 

1 .  En  parlant  d'un  homme  mort,  le  peuple  disait  :  «  il  a 
laissé  ses  housseaux.  »  Voy.  sur  cette  expression  prover- 
biale Le  Roux  de  Lincy,  Livre  des  Proverbes  franc.,  2°  édit., 
t.  II,  p.  170. 

2.  La  mine  était  la  moitié  du  setier  et  la  vingt-quatrième 
partie  du  muid,  soit  environ  78  litres. 

3.  Le  boisseau  parisien  était  le  douzième  du  setier;  or, 
le  prix  d'un  double,  c'est-à-dire  de  deux  deniers  pour  un 
boisseau  de  grain,  correspond  exactement  au  prix  de  deux 
sous  parisis  pour  le  setier  (voy.  p.   J7). 

4.  Coudrier,  noisetier.  ^ 


DES    MONNIERS.  65 

Cela  ne  vient  à  nostre  apoint  ; 

Car  si  tout  le  bleid  nous  faut  rendre 

Il  ne  nous  en  demourra  point. 

Hélas,  nous  avions  la  puissance 
De  lyer  et  de  deslyer, 
Mais,  par  ceste  netve  Ordonnance 
Cela  il  nous  faut  oubliera 

Pour  bien  esnouler^  après  ^  boire 
Nous  estions  maistres  en  cela, 
Mais  par  delà  le  cours  de  Loyre-*, 
Jusques  au  saffren  "^  nous  voylà. 

Si  nous  avons  la  coule[u]r  palle, 
Hélas,  il  n'en  faut  point  parler, 
Car  nous''  n'allons  ponit  à  la  halle. 
Et  il  nous  y  faudra  aller. 

On  dit  que  nous  sommes  larrons, 
Mais  ceste  parolle'  est  bien  sotte, 
Car  rien  d'autruy  nous  ne  prenons 
Que  ce  que  chez  nous  on  aporte. 

Adieu  tartes,  tourteaux,  pastez  ! 
Las,  plus  d'en  faire  il  ne  nous  chault  ! 
Maintenant,  nous  sommes  gastez, 
Car  la  fleur  achapter  nous  faut. 

Où  es-tu,  monnier  Cardinal, 

I.  Imp.  :  oublie.  —  2.  Imp.  :  esmouter.  Esnouler  (\at. 
emickare),  que  nous  croyons  pouvoir  rétablir  ici,  s'emploie 
encore  en  Normandie  avec  le  sens  de  u  moudre  grossière- 
ment. 1)  —  ;.  Imp.  :  apers.  —  4.  Imp.  :  Loyere.—  (.  Aller 
au  saffran,  faire  banqueroute.  Cotcr.'WE. 

6.  Imp.  :  noms.  —  7.  Imp.  :  parrlle. 

P.  F.  XI  5 


6G  Les  Complaintes 

Dérobe-sac  de  loyauté  ; 
Si  tu  vivois,  à  nostre  mal 
Pourvoirroit  ton  auctorité  ^ 

Monniers,  qui  sonnez  la  musete, 
Plus  ne  dictes  en  voz  chantz  doux  : 
«  Aux  pouches^,  sus,  sus,  sobriété!  » 
Dansez;  aussi  bien  paierez- vous 3. 

En  faisant  les  hommes  bien  vivre. 
Dieu  premier  y  est  honoré 
Et  raesmes  bon  fera  revivre 
Encor'  un  coup  l'âge  doré. 

La  main  jà  a  mis  la  Justice 
Aux  Taverniers  et  aux  Monniers; 
Reste  de  mettre  la  police 
Aux  Tripotz  et  aux  Tripotiers. 

Les  enfants  sans  ordre  et  raison 
Avec  Gautier  ou  Philipot^ 
Robent''  le  bien  de  la  maison 
Pour  l'aller  jouer  au  tripot. 

1 .  Ce  passage  paraît  faire  allusion  au  fameux  cardinal 
de  la  Balue,  qui  passait  pour  être  le  fils  d'un  meunier  et 
dont  les  exactions  avaient  dû  laisser  un  souvenir  durable 
dans  la  mémoire  du  peuple. 

2.  Nous  ne  connaissons  pas  la  chanson  :  Aux  pouches, 
etc.,  mais  on  prétend  que  les  Normands  employèrent  jadis 
des  pouches,  ou  sacs,  suspendus  au  plancher,  pour  y  prépa- 
rer de  la  boisson  avec  le  marc  du  cidre.  Comme  il  s'agit 
ici  de  meuniers,  le  mot  pouches  peut  d'ailleurs  désigner 
simplement  des  sacs  de  farine. 

} .  Ce  vers  rappelle  le  mot  attribué  à  Mazarin  cent  ans 
pks  tard  :  «  Us  chantent,  ils  payeront.  »  Voy.  VEsprit 
dans  l'histoire  par  Edouard  Fournier,  2"  édit.,  p.  241. 

4.  Voy.  t.  1,  p.  29.  —  5.  Volent.  Dérivé  du  vieux  mot 
Robbe,  butin,  pillage.  Le  verbe  dérober  s'est  conservé. 


DES    MONNIERS.  67 

OÙ  sont  les  loix  de  Ligurgus, 
Roy  régnant  sur  Laceniens  '  ? 
S'il  2  vivoit  ce  temps,  tant  d'abus 
Ne  seroient  veuz  entre  chrestiens. 

Les  tavernes  il  deffendoit, 
Jeux  de  quilles,  tripotz,  bordeaux, 
Et  au  labeur  il  excitoit 
Les  filles  et  les  jouvenceaux. 

A  l'enfant,  tant  riche  fut-il, 
Faisoit  quelque  mestier  apprendre, 
Affin  qu'en  estant  innutil, 
Ne  vint  à  tous  ses^  biens  despendre; 

Il  deffendoit  marier  filles. 
S'ils'*  n'avoient  âge  compétent; 
Il  n'estoit  veu  tant  de  pupilles 
Ny  de  pauvre  peuple  impotent. 

Fut  en  guerre  ou  transquillité, 
Imposoit  aux  hommes  travaux, 
Pour  déchasser  oysiveté, 
Mère  nourrisse  de  tous  maux. 

Ce  Roy,  sage  et  d'honneur  vestu, 
A  son  peuple  qu'il  tenoit  cher 
Il  faisoit  le  vice  arracher 
Et  planter  au  lieu  la  vertu. 

Et,  pour  monstrer  le  zèle  ardant 
Qu'il  avoit  vers  le  peuple  sien, 
Affin  que  ces  loix  fût  gardant, 
Il  habandonna  tout  son  bien. 

I.  Lacédémoniens.  Imp.  :  l'Aceniens.  —  2.  Imp.  :  C'il. 
-  }.  Imp.  :  as.  —  4.  Imp.  :  C'il. 


68  Les  Complaintes 

Il  chassoit  de  luy  gents  noysifz  ^ , 
Il  honoroit  gents  vertueux, 
Il  faisoit  punir  gents  oysifz, 
Il  fuyoit  gents  voluptueux. 

Si  Justice  mect  la  police 
Aux  maux  comme  el'  a  commencé, 
Le  monde  sera  renversé, 
Car  vertu  confondra  le  vice. 

Mais  que  les  maulx  soient  deffendus 
Qui  causent  grande  adversité, 
Tous  biens  nous  seront  estendus 
Comme  en  Genèse  est  resité. 

Quand  Israël  à  Dieu  servoit, 
Marchant  à  ses  commandements  -, 
Le  ciel  sur  luy  manne  plouvoit 
Dont  il  prenoit  les  nutriments. 

Mais  quand  ^  son  Dieu  il  delaissoit 
Adorant  autres  Dieux  en  terre, 
Dieu  aigrement  le  punissoit 
Par  peste,  par  famine  et  guerre. 

Or  ne  délaisons  donques  Dieu, 
Qui  est  de  nous  tant  soucieux  ; 
Mais  adorons*  lay  en  tout  lieu, 
Louant  son  saint  nom  précieux. 

Ce  '">  faisant,  il  est  tant  humain  ^ 


I.  Nuisibles,  de  nocivus.  —  2.  Imp.  :  ces  commande^ 
mets.  —  3.  Imp.  :  qnand. 

4.  Imp.  :  adorant.  —  5.  Imp.  :  Se.  —  6.  Imp.  : 
hmmain. 


DES    M  ON  NI  ERS.  69 

Et  tant  ayme  sa  créature 
Q_u'i[l]  muera  la  pierre  en  pain 
Pour  nous  donner  la  nourriture. 

Fin. 

DIXAIN. 

Sus,  grand  esprit,  et  tous  voz  chiens  courtaux, 
Venez  vous  en  avec  nous  lamenter. 
Crainte,  plus  tost  que  faute  de  métaulx, 
Fait  que  n'osons  aux  tavernes  troter, 
Où  vous  faisiez  Proserpine  chanter 
Et  cabasser',  pour  un  morceau  de  pain. 
Bestes  et  gents  plustost  mourroient  de  faim 
Qu'un  Tavernier  leur  pref;cat  sa  taverne. 
Hélas,  Bacchus,  ton  pouvoir  est  bien  vain 
Quand  tes  subjectz  en  ce  point  on  gouverne. 

DIXAIN 

aux  Escorniffleurs^. 

Escorniffleurs  anciens  et  modernes, 
Voz  bulles  sont  demourez  interruptes; 
Trois  moys  y  a  qu'en  aucunnes  tavernes 
Par  beau  parler  sans  argent  ne  repustes  : 

1.  Imp.  :  Cabasset. 

2.  Parasites,  pique-assiettes,  nouvellistes  qui  vont  de 
porte  en  porte,  espérant  trouver  un  repas  en  échange  de 
leurs  récits.  Cotgrave.  —  C'est  le  nom  que  La  Fontaine 
donne  au  renard  : 

L'ccornifleur  étant  à  demi-quart  de  lieue; 
(Lps  deux  Rats,  le  Renard  et  l'Œuf,  livre  X,  fable  1.) 


70      Complaintes  des  Monniers. 

Heures  n'estoient  envers  vous  que  minutes 
Quant  vostre  ventre  estoit  plain  et  guédé^ 
Justice  à  droicl  ha  sus  vous  regardé, 
Sur  nous  aussi,  dont  sommes  mal  contendz 
Si  de  trop  près  le  statut  est  gardé  ; 
Pour  tant  ainsi  nous  faut  passer  le  temps. 


[Un]  Dixain  où  le  Mommain  donne 

Une  raison  sans  s'estonner 

Qu'il  ha  refusé  de  signer 

Pour  ce  que  l'Ordonnance  est  bonne. 

Allez,  allez,  allez  à  tous  les  Diables, 
Vous  qui  tenez  le  grant  train  en  taverne, 
Et  comme  moy  bien  doux  et  amyables 
Eussiez  esté  chacun  en  sa  caverne  ; 
Point  ne  fussions  subjectz  à  Maugouverne, 
Car  vous  pensiez  par  appellations 
Avoir  le  temps,  jusques  après  messions  - 
Tousjours  asseoir,  pour  vous  et  vostre  bende; 
Sans  nul  esgard  à  voz  dilations, 
La  Court  vous  ha  à  droict  mis  en  amende. 

Icy  prend  fin  la  Complainctc 
Contre  l'Ordonnance  saincte. 


1.  Rempli  de  nourriture.  «  Stuffed,  strouting,  crammed, 
full  of  méat  and  drinke.»  Cotcrave. 

2.  Les  vacances  des  hommes  de  loi,  des  clercs  et  des 
escholliers.  La  mession  correspondait  aux  vendanges  et 
commençait  le  7   septembre  pour  finir  vers  le  1 1  octobre. 

COTGRAVE. 


Le  Discours  demonstrant  sans  feincte 
Comme  maints  Pions  font  leur  plainte, 
Et  les  Tavernes  desbauchez, 
Par  quoy  Tavermcrs  sont  jaschez 

A  Rouen,  au  portail  des  Libraires,  par  Jehan  du  Gort 
et  J as  par  de  Remortier. 


Cette  pièce,  qui  contient  des  détails  curieux  pour 
l'histoire  de  Rouen,  a  été  pour  la  première  fois 
signalée  par  Charles  Nodier  dans  un  article  du 
Bulletin  du  Bibliophile  intitulé  :  Echantillons  curieux  de 
statistique  (août  185  5).  Le  spirituel  conteur,  qui  avait 
le  bonheur  d'en  posséder  le  seul  exemplaire  connu, 
crut  pouvoir  reconstituer  la  topographie  des  ta- 
vernes rouennaises.  Unissant  l'imagination  du  roman- 
cier aux  recherches  patientes  du  bibliographe,  il  avait 
trouvé  dans  la  complainte  des  buveurs  mainte  révé- 
lation piquante.  Ainsi  les  triballes,  dont  l'ordon- 
nance de  1 556  tolérait  l'existence,  tandis  qu'elle  sup- 
primait les  tavernes  et  les  cabarets,  étaient  pour  lui 
des  restaurants  ambulants  analogues  à  ceux  qui 
circulèrent  dans  Paris  après  1830.  Il  est  toujours 
séduisant  de  retrouver  dans  les  siècles  passés  les 
inventions    que    les    novateurs    nous    représentent 


72  Discours 

comme  un  progrès  récent  ;  aussi  Nodier  avait-il  été 
charmé  d'attribuer  aux  édiles  rouennais  du  XVI^  siècle 
l'idée  première  des  cuisines  roulantes. 

Bien  que  l'auteur  d'un  glossaire  normand'  ait 
accepté  l'explication  de  Nodier,  il  est  certain  que  les 
tnballes  n'avaient  rien  de  mobile  ;  nous  nous  en  expli- 
querons plus  loin. 

Voici  maintenant  la  description  du  seul  exemplaire 
connu  de  l'édition  originale.  Il  a  successivement 
appartenu  à  Dibdin,  à  Nodier,  à  M.  d'Auffay 
(n"  261  de  son  catalogue),  à  M.  Descq  (n"  569)  et 
à  M.  William  Martin.  Il  appartient  aujourd'hui  à 
M.  le  baron  de  la  Roche  la  Carelle. 

Le  Discours  demonstrant  sans  feincte  // 
Comme  maints  Pions  font  leur  plainte,  // 
Et  les  Tauernes  desbauchez  // 
Parquoy  Tauerniers  sont  faschez.  // 

A  Rouen  //  Au  portail  des  Libraires,  par  khan  du 
gort  II  et  laspar  de  remortier.  —  [A  la  fin  :J  f  Im- 
primé à  Rouen  par  II  lacune  aubin^.  S.  d.[vers  1 556], 
pet.  in-8  de  8  ff.  de  23  lignes  à  la  page  pleine,  impr. 
en  lettres  rondes,  sign.  A-B. 

Au  titre,  un  petit  bois  représentant  un  nain  les 
deux  bras  étendus,  qui  paraît  se  lamenter.  Ce  même 
bois  se  retrouve  sur  le  titre  de  plusieurs  éditions 
publiées  par  Abraham  Cousturier,  à  Rouen.  —  Le 
verso  du  titre  est  blanc,  ainsi  que  le  verso  du  der- 
nier f.  —  Le  recto  du  2'=  f.  contient  deux  petits 
fleurons~f  le  second   de  ces  fleurons   est  répété  au 

1 .  Dictionnaire  du  patois  du  pays  de  Bray,  par  l'abbé 
J.-E.  Decorde  (Paris,  1852,  in-8),  p.  130. 

2.  Robert  et  Jean  du  Gort,  irnprimeprs  et  libraires, 
exercèrent  de  1544  à  ij6}.  M.  E.  Frère,  qui  nous  donne 
ce  renseignement  [Manuel  du  Bibliographe  normand,  t.  I, 
p.  391),  ne  cite  ni  Gaspard  de  Remortier,  ni  l'imprimeur 
Jacques  Aubin. 


SUR  LES  Pions.        '  75 

recto  du  dernier  f.,  au-dessus  du   nom   de  l'impri- 
meur. 

Les  Discours  dcmonstranl  sans  feinte,  que  M.  Brunet 
a  traités  un  peu  à  la  légère  d'insignifiants,  ont  attiré 
tout  particulièrement  l'attention  des  bibliophiles 
rouennais  à  qui  nous  en  devons  deux  reproductions  : 

A.  Les  Tavernes  de  Rouen  au  XVI''  siècle.  Publié 
d'après  un  opuscule  rarissime  de  l'époque,  avec 
une  introduction  par  Charles  de  Robillard  de  Beau- 
repaire.  Rouen,  Imprimerie  de  Henry  Boisscl.  M.  DCCC. 
LXVII  [1867].  Pet.  in-4  de  4  ff.,  xxviij  pp.,  et  8  ff. 
pour  la  pièce. 

Tiré  à  60  exemplaires  pour  la  Société  des  Biblio- 
philes normands. 

B.  Les  Cabarets  de  Rouen  en  1556.  j"  édition, 
réimprimée  sur  les  deux  premières  et  accompagnée 
d'un  Avant-propos  par  un  bibliophile  du  quartier 
Martainville  [M.  Cohen].  A  Rouen,  chez  tous  les 
débitants,  [Vincent  Bona,  imprimeur  de  S.  M.  à  Turin], 
1870.  In-i6  de  19  pp.,  tiré  à  100  exempl.  numé- 
rotés (96  sur  papier  vélin  anglais  et  4  sur  papier  de 
Chine). 

Un  autre  auteur  rouennais,  M.  de  la  Quérière,  a 
inséré  une  partie  de  la  notice  de  Nodier  dans  un 
opuscule  intitulé:  Recherches  historiques  sur  les  enseignes 
des  maisons  particulières  (Paris  et  Rouen,  1852,  in-8, 
p.  6-10)  ;  il  y  a  joint  quelques  notes  que  nous  avons 
reproduites. 

HUICTAIN. 

Que  dictes  vous,  gents  de  boutique, 
Artisains,  gents  esperlucats ', 

I .  D'après  Cotgrave,  le  mot  esperlucat  a  le  sens  de 
«  boucle  de  cheveux  »,  puis  de  «  gai  compagnon  »,  enfin 
de  «  jeune  homme  mignard  et  précieux  ». 


74  '  Discours 

Cents  d'Esglise,  gents  de  Pratique, 
Et  vous  qui  cerchiez  altercas  ? 
Vous  avez  eu  maints  gras  repas 
Avec  les  Enfants  Maugouverne; 
C'est  faict,  de  telz  vous  n'aurez  pas  ; 
L'on  ne  va  plus  à  la  Taverne. 

Vous  qui  allez  au  bout  du  Pont, 
Plus  n'est  qui  de  l'escot  répond  ; 
Le  Croissant^  ha  perdu  son  cours, 
La  Pleine  Lune  est  en  décours, 
L'Ange  n'ha  plus  que  le  bavol^. 
Les  Pigeons  ont  perdu  le  vol  ; 
Pour  chambre  ou  salle  hault  monter, 
11  fault  les  Degrez  desconter. 
Flacons  n'ont  l'emboucheure  nette  ; 
Saind  Françoys  n'ha  plus  de  braguette  ; 
De  saincl  Jacques^  qui  comme  or  luyt, 
La  triballe^  est  encor  en  bruit; 

1 .  «  Cette  maison  est  indiquée  avec  son  enseigne  sur  les 
plans  du  précieux  et  très-curieux  Manuscrit  des  Fontaines 
de  Rouen,  dont  M.  de  Jolimont  a  publié  des  fac-similé 
reproduisant  les  originaux  avec  la  plus  scrupuleuse  exacti- 
tude. Elle  se  trouvait  en  ville  près  de  la  porte  Grand- 
Pont,  à  la  place  où  le  Théâtre-des-Arts  a  été  construit.  » 

La  QUÉRIÊRE. 

2.  Cotgrave  cite  le  verbe  bavoler  avec  le  sens  de  «  voler 
en  rasant  la  terre  »  ;  c'est  voler  bas. 

3.  M.  de  Beaurepaire  {loc.  cit.,  p.  xvj)  constate  que  le 
mot  triballe  a  été  en  usage  à  Rouen  pendant  plusieurs 
siècles.  Dans  le  Journal  de  l'Hôtel-de- Ville  de  Rouen,  on 
voit  mentionnée,  à  la  date  du  28  avril  ijs^i  l3  commis- 
sion donnée  par  les  échevins  à  un  particulier  pour  faire  la 
recette  des  aides  «  sur  les  taverniers  et  autres  trlballans 
vins.  »  Les  États  des  noms  et  surnoms  des  cabaretiers  du 
département  des  différentes  paroisses  de  Rouen,  dressés  en 


SUR  LES  Pions.  75 

Les  cabaretz  du  long  des  kais 
Seront  cages  pour  nourrir  gays  ; 
L'Espce  en  son  fourreau  se  rouille; 
Crédit  n'ha  le  Mont  de  la  Bouille  '  ; 
Le  Baril  d'or  est  bas  percé  ; 
Le  Barillet  est  défoncé  ; 
Le  trou  du  Grédil  ^  sent  l'esvent  ; 
Le  Penmret  ^  est  mis  au  vent  ; 

1742,  mentionnent  les  triballes  tenues  par  Jean-Baptiste 
Lefèvre,  dans  la  rue  de  la  Grosse-Bouteille  ;  par  Chouquet, 
rue  du  Petit  Mouton,  et  par  Bizet,  rue  de  la  Muette- 
Bouche. 

A  la  différence  des  tavernes  et  cabarets,  les  triballes 
vendaient  des  aliments  ou  du  vin  «  à  emporter  »  ;  les 
habitants  de  la  ville  ne  pouvaient  y  consommer  sur  place  ; 
ils  étaient  contraints  d'y  faire  quérir  le  vin  au  pot  (voy.  le 
dernier  dizain  de  notre  pièce  :  Or,  Dieu  merci,  etc.). 

Les  vers  suivants,  extraits  tie  l'Inventaire  général  de  la 
Muse  normande  de  David  Ferrand  (Rouen,  1655,  in-8, 
p.  141)  permettent  de  croire  que  les  triballes  n'étaient 
souvent  que  de  simples  celliers  : 

Le  temps  passé  les  Noble  et  Conseillers 
Tant  seulement  vendests  à  leu  cheliers 
Leti  vin  cleret  fait  tout  d'une  cuvée  ; 
Mais  à  présent  un  nombre  de  caleux 
Pour  trimballer  semblent  aver  queu  eux 
La  clef  du  vin  de  nouvel  retrouvée. 

Au  xviii"  siècle,  le  mot  triballe  se  retrouve  avec  le  sens 
de  «  chair  de  porc  frais  cuite  dans  la  graisse,  qui  se  vend 
dans  les  foires  »  (Dictionnaire  des  Arts,  1731).  Cette 
acception  particulière  peut  nous  donner  une  idée  de  la 
cuisine  qui  se  faisait  dans  les  triballes  de  Rouen. 

1.  La  Bouille,  village  situé  sur  la  Seine,  dans  le  canton 
de  Grand-Couronne,  à  19  kilomètres  de  Rouen. 

2.  Nicot  et  Cotgrave  enregistrent  le  verbe  grediller 
«  cresper  les  cheveux  avec  un  fer  chaud  »,  roussir,  replis- 
ser, raccornir  une  chose  mise  devant  le  feu.  (Voy.  un 
exemple  t.  III,  p.  308  de  ce  Recueil.)  Ce  verbe  suppose 
un  substantif  gredil  analogue  pour  le  sens  à  notre  mot  gril. 

3.  La  bannière. —  Il  y  avait  dans  le  quartier  de  Mar- 


76  Discours 

Le  cul  Agnès  s'amesgrit  fort  ; 
UElephant  ne  tient  plus  le  fort  ; 
VAgniis  Dei^,  ce  renouveau-, 
Convertira  son  vin  en  eau  ; 
Le  Hablc  ^  est  du  tout  accablé  ; 
Le  Cerf  tremble,  s'il  n'ha  tremblé  ; 
Le  Gros  Denier  n'est  plus  de  poix; 
Et  le  Monstier''  n'ha  plus  de  croix; 
Neptune  sur  l'Esturgeon  beau. 
Et  le  Daulphin  nagent  en  l'eau  ; 
Le  Chaulderon  est  tout  troué, 
Le  hola**  du  fîœu/escorné; 
A  présent  la  Chasse-Marée, 
Sa  monsture  est  bien  empirée  ; 

tainville  une  rue  du  Panneret.  Voy.  Taillepied,  Recueil  des 
antiquitez  et  singularitez  de  la  ville  de  Rouen  (Rouen,  1587, 
in-8),  p.  4J. 

1 .  «  Une  maison  de  VAgnus  Dei  est  désignée  ainsi  sur 
les  plans  dont  nous  venons  de  parler,  rue  Saint-Vincent,  à 
l'angle  de  la  rue  de  la  Vicomte.  Elle  a  été  rebâtie  en  1 542, 
et  M.  Barabé,  archiviste  du  département,  a  découvert  que 
cette  maison  avait  été  reconstruite  par  Robert  Becquet, 
architecte  de  l'admirable  pyramide  de  Rouen,  qui  fut  brû- 
lée par  le  feu  du  ciel  le  i  $  septembre  1822.  »  La  Quériêre. 

2.  Ce  printemps.  —  3.  Port,  havre.  —  4.  Couvent,  lat. 
Monasterium. 

5 .  Le  sens  le  plus  probable  du  mot  hola  est  celui  de 
«  trou  ».  Cette  expression,  qui  s'était  conservée  sans  doute 
dans  le  langage  des  purins,  paraît  provenir  de  l'ancien 
idiome  normand  et  se  rattacher  à  la  même  famille  que 
haule^  houle  (concavité  du  sol),  halot  (coque  de  châtaigne  ; 
terrier  du  lapin),  houkt  (brèche,  trou  du  terrier),  se  houler 
(se  glisser  dans  un  creux),  hvullier  (celui  qui  fréquente  les 
bouges),  etc.  Tous  ces  mots  se  rattachent  au  dan.  hdl, 
norse  hola,  ail.  hohl^  angl.  hole,  etc. 

On  remarquera  l'analogie  qui  existe  entre  le  «  trou  du 
bœuf  »  et  le  «  trou  du  grédil  ». 


SUR  LES  Pions.  77 

Au  lieu  de  blé,  le  Grand  Moulin 
Meult  la  paille  et  le  revolin  ^  ; 
La  Fontaine,  bouillante  Seine, 
Ha  perdu  sa  source  certaine  ; 
La  Pomme  d'or  perd  son  effort  ; 
La  Croix  blanche  se  ternist  fort; 
Les  Tavernes  de  Sainct-Gcrvais 
Sont  pour  les  Cauchois  et  Bouvueez-; 
Hors  le  Pont,  au  clos  des  Gallez  ^ 
Pour  Sannietz^  et  Portugallez''; 


1.  Le  DictiQttnaire  du  patois  normand  de  MM.  Duméril 
cite  le  mot  révalin  (arr.  de  Bayeux)  avec  le  sens  de  reste. 

2.  Le  poëte  ne  désigne-t-il  pas  sous  ce  nom  ceux  qui 
habitaient  en  dehors  de  la  porte  Bouvereul  ? 

3.  L'ancien  clos  aux  Calées,  qui  se  trouvait  sur  le  quai 
de  la  Seine  entre  les  rues  du  Vieux-Palais  et  de  Fonte- 
nelle,  avait  été  vendu  à  la  ville  par  Philippe  le  Hardi  dès 
1283,  et  un  nouveau  fut  établi,  quelque  temps  après,  de  l'au- 
tre côté  de  la  Seine  en  face  de  la  ville,  hors  le  pont,  comme 
dit  notre  pièce  (Fréville,  Mémoire  sur  le  commerce  maritime 
de  Rouen,  Rouen,  1857,  2  vol.  in-8,  t.   I,  pp.  201,  256). 

4.  Sanniers,  sauniers.  —  «  Le  sel  formait  une  branche 
importante  du  revenu  des  seigneurs  normands.  Dès  le 
milieu  du  xii"  siècle  il  y  avait  un  grenier  à  sel  féodal  à 
Graville.  Nos  plus  riches  salines  étaient  à  Bouteilles  et  à 
Dieppe,  à  Harfleur,  à  Leure,  à  Honfleur  et  à  Touques  ;  les 
salines  de  Caudecôte,  d'Oudalle,  d'Orcher  et  de  Varaville 
étaient  moins  productives.»  FréviWe,  Mémoire,  t.  I,  p.  123. 

5.  Les  Espagnols  et  Portugais  étaient  très-nombreux  à 
Rouen,  depuis  qu'ils  avaient  obtenu  les  privilèges  de  1364 
à  Harfleur  et  à  Leure.  Ils  faisaient  avec  la  Normandie  un 
commerce  très- étendu  :  ils  y  apportaient  surtout  leurs 
laines  dont  on  fabriquait  les  beaux  draps  de  Rouen.  Dans 
la  ville  même,  ils  formaient  un  quartier  spécial.  Voy.  Fré- 
ville, libro  cit.,  passim. 

Au  xvu*  siècle,  on  parlait  encore  des  Portugais  de  Rouen. 
David  Ferrand  {Inventaire  général  de  la  Muse  normande, 
p.  238),  rapporte  une  expression  proverbiale  à  laquelle  ils 


78  Discours 

L'on  n'y  assied  plus  les  voisin[s]  ^ 

Pour  boire  le  just  des  raisins  ; 

Cela  rend  assez-  et  vaincus 

Les  bons  champions  de  Baccus. 

Changer  fault  le  Port  de  Salut -^ 

Et  le  nommer  Sort  de  Fallut; 

Le  Salut  d'or''  perd  sa  valeur  ; 

La  Pensée  perd  sa  couleur  ; 

Présent "•  la  Teste  sarrazine*' 

N'ose  asseoir  voisin  ne  voisine  ; 

La  Verte  Maison  est  dépainte  ; 

Les  Pelottes  n'ont  haulte  attainte  ; 

L'y  mage  saincte  Katherine 

Petit  à  petit  se  décline, 

Et  de  Nostre  Dame  l'y  mage, 

Par  n'assoir  congnoist  son  dommage"; 

La  Salamandre^,  en  la  ruelle 

avaient  donné  naissance  : 

Se  bravant  comme  un  cocq  sieuvy  de  ses  gulline, 
O  comme  un  Portugais  dans  la  bourse  o  marchands. 

1 .  On  se  rappelle  que  l'ordonnance  défendait  aux  taver- 
niers  d'  «  asseoir  »  les  gens  de  la  ville. 

2.  N'est-ce  pas  une  simple  faute  d'impression  pour  cassez^ 
—  3.  Imp.  :  faulte. 

4.  Il  y  avait  dans  le  quartier  de  Martainville  une  rue  du 
petit  Salut.  Voy.  Taillepied,  /.  c,  p.  44.  —  5.  A  présent. 

6.  «  La  rue  Sarrazine,  appelée  aujourd'hui  rue  des  Iro- 
quois,  tirait  bien  certainement  son  nom  de  cette  enseigne. 
La  place  qu'elle  occupe  sur  les  plans  du  Manuscrit  des 
Fontaines  ne    laisse    aucun    doute    à   cet    égard.  »    La 

CiuÉRIÈRE. 

7.  Connaît  son  dommage  parce  que  personne  ne  vient 
s'y  asseoir. 

8.  «  La  rue  de  la  Salamandre  communique  de  la  rue 
du  Bac  à  la  rue  de  l'Épicerie;  de  plus  une  maison  rue 
Eau-de-Robec,  n"  13,  offre  sur  la  clé  de  voûte  de  la  porte 


SUR  LES  Pions.  79 

Sans  feu  se  brusle  à  la  chandelle  ; 
Le  petit  Lyon  est  passé  ; 
Le  Chaperon  est  trespassé  ; 
Près  la  Halle,  la  Feste-Dieu 
Ne  faict  miracles  en  son  lieu  ; 
La  Croix  Verte^  qui  fut  en  bruit, 
Et  le  Daulphin  ne  font  plus  fruict. 
Les  Saulciers  et  l'Ours,  sans  efforts, 
Se  tiendront  tousjours  les  plus  forts  : 
Tavernes  plus  l'honneur  n'auront, 
Les  Triballes  l'emporteront  ^. 
LeCoulomb-^  voile  par  accent  ; 
La  Coupe  encore  se  deffend  ; 
La  Fleur  de  Lys  est  encrouée  ; 
La  Barge'*  en  l'eau  est  eschouée  ; 
L'Escu  de  France  tient  bons  termes, 
Bien  gardant  ses  royalles  armes  ; 
Le  Grand  Grédil,  qu'on  dit  le  trou, 
Nourrist  chiens  pour  harer  au  loup  ^  ; 


une  Salamandre  sculptée,   avec   la  date   de    1601.  »    La 

Q.UÉRIÈRE. 

1.  «  Près  de  la  place  Saint-Ouen,  un  bout  de  rue  s'ap- 
pelle de  ce  nom.  »  La  Quérière. 

2.  C'est  assez  dire  que  les  Saulciers  et  l'Ours  étaient  des 
enseignes  de  triballes,  de  même  que  VEscu  de  France. 

5.  Le  pigeon.  Il  y  avait  à  Rouen  une  rue  du  Coulon, 
près  de  la  porte  Cauchoise.  Voy.  Taillepied,  lac.  cit.,  p.  42. 

4.  «  La  maison  de  la  Barge  existe  encore  rue  Grand- 
Pont  ;  elle  porte  le  n°  56.  L'enseigne  en  relief,  que  nous 
avons  eue  en  notre  possession,  a  été  transportée  par  nos 
soins  au  Musée  d'Antiquités  du  département.  Elle  surmon- 
tait le  pignon  de  la  porte  surbaissée  à  membrures  gothiques 
du  xv"  siècle.  Elle  représente  une  barque,  la  voile  enflée, 
et  voguant  sur  des  flots  agités.  »  La  0_uérière. 

$ .  Harer  un  fauve,  c'est  lancer  les  chiens  sur  la  béte. 


8o  Discours 

Le  Lôup\  qui  est  beste  robuste, 
Se  meurt  par  coup  de  haquebute  ; 
La  Hache,  la  Hure  et  Hureaux 
N'osent  plus  asseoir  les  Pureaux^, 
D'ont  à  présent  font  laide  mine, 
Avec  la  Teste  sarrazine. 
Dessus  Robec^  y  est  la  Pelle  : 
Nul  n'y  boira,  quoy  qu'on  l'apelle  ; 
Le  Chaperon  de  sainct  Nigaise'' 
N'est  pas,  tant  qu'il  fut,  à  son  aise. 
Bien  peult  avec  les  Avirons'=^ 
Dire  :  «  Plus  riens  ne  gaignerons  ». 
Le  Coq  qui  souloit  hault  chanter, 
Force  luy  est  de  déchanter; 
Perdu  il  ha  parolle  et  voix. 
Les  Balances  n'ont  plus  de  poix. 
Quand  de  la  Petite  Taverne, 
C'est  pour  les  enfans  Mau-Gouverne*'  ; 
Pour  le  présent,  ÏEscu  de  sabW 
Passe,  comme  aux  sacs  passe  sable; 

1 .  La  rue  du  Loup  était  dans  le  quartier  Saint-Hilaire. 
Voy.  Taillepied,  loc.  cit.,  p.  43. 

2.  Sur  ce  sobriquet  donné  aux  habitants  de  Martainville, 
de  Saint-Vivien  et  de  Saint-Nicaise  à  Rouen,  voy.  Canel, 
Blason  populaire  de  la  Normandie,  l.  II,  pp.  99-101. 

5.  Robec,  petite  rivière  qui  passe  à  Darnétai  et  se  jette 
dans  la  Seine  à  Rouen. 

4.  La  rue  Saint-Nigaise  était  dans  le  quartier  Saint- 
Hilaire.  Voy.  Taillepied,  loc.  cit.,  p.  43. 

5 .  «  La  rue  des  Avirons  débouche  dans  la  rue  Malpalu.  » 

La    Q.UÉR1ÈRE. 

6.  Voy.  t.  III,  p.  19  et  t.  VI,  p.  186  de  ce  Recueil. 

7.  Terme  de  blason  qui  désigne  le  noir.  On  en  fait  tou- 
jours une  couleur  ;  ce  serait  plutôt  une  fourrure  comme  le 
vair,  puisque  son  nom  vient  de  la  martre  zibeline. 


SUR  LES  Pions.  8i 

Mesme  son  voisin  l'Agnelet 

Ha  perdu  sa  mère  de  lait; 

Le  pot  d'Estain,  d'ont  l'on  murmure, 

N'est  plus  de  gauge^  ou  de  mesure  ; 

Le  Rosier  ha  perdu  ses  roses  ; 

La  Rose  ha  ces  feuilles  recloses  ; 

Par  défaulte  d'avoir  bon  vent 

Le  Moulinet  ne  meult,  ne  vend  ; 

Les  Maillots,  pour  les  gents  mutins, 

Rendre  s'en  vont  aux  maillotins  ; 

Sainct  Martin  y  va  par  le  val 

A  pied,  par  faulte  de  cheval  ; 

LaChièvrc^,  pour  menger  du  lierre 

Ha  rompu  sa  corde  et  son  tierre-*; 

Les  Signots''  en  l'Eau  sont  serrez; 

Vittecoqs  -^  sont  pris  en  la  retz  ; 

La  Cloche^,  avecques  l'Arbre  d'or, 

Ils  seront  bien  tost  à  l'essor  ; 

Près  la  porte,  le  Chapeau  rouge 

S'en  va  dehors  sans  dague"  et  vouge*^; 

I.  Jauge.  —  2.  «  Les  rues  du  Rosier,  de  la  Rose,  de  la 
Chèvre,  du  Moulinet  et  des  Maillots  existent  encore  aujour- 
d'hui. »  La  Q.UÉR1ÈRE.  —  3.  Le  mot  tierre  n'est  peut-être 
ici  qu'un  synonyme  de  tire,  avec  le  sens  d'attsche;  cepen- 
dant, il  vaut  peut-être  mieux  y  reconnaître  l'anc.  franc,  tiere, 
tieire,  «  rang,  ordre»,  anglo-sax.  lier,  ail.  mod.  zier. 

4.  Une  maison  située  rue  Cauchoise,  n°  47,  porte  à  la 
clef  de  voûte  un  cygne  sculpté  avec  la  date  de  1631.  C'est 
là,  comme  le  remarque  M.  de  la  Quérière  (p.  48),  que 
devait  se  trouver  l'auberge  du  Cinot  ou  Sinot.  —  s .  Vittecoqs, 
o\iVit-de-Coq,  bécasse,  angl.  H^oo^fcod,  que  Cotgrave  tra- 
duit par  bécasse,  mais  qui  aujourd'hui  désigne  un  coq  de 
bruyère.  Vitecoq  est  encore  un  nom  d'homme  en  Normandie. 

6.  «  La  maison  rue  Ganterie  n"  75  était  appelée  La  Cloche 
d'argent.»  La  Quérijîre.  —  7.  Imp.  :  d'ague.  —  8.  Epieu. 
P.  F.  XI  6 


82  Discours 

La  Bonne  Foy  sans  ses  '  souliers 

S'en  va  loger  aux  Cordeliers  ; 

De  Beauvoisine  les  Trois  Mores'^ 

Avec  le  Licvre  ont  faict  défères  ^  ; 

L'Estrim'*,  le  Barillet,  la  Pierre 

N'y  pourront  pas  grands  biens  conquerra, 

Et  du  Marché-Neuf  les  Coquilles 

C'est  à  eulx  à  trousser  leurs  quilles  ; 

Le  Petit  pot,  le  Pèlerin 

Prendront  bien  tost  autre  chemin  ; 

Au  regard  de  la  Tour  Carrée 

Elle  est  desjà  fort  empirée  ; 

La  Croix  blanche  et  la  Fleur  de  lys 

Ont  perdu  soûlas  et  delis^; 

La  pomme  d'or  auprès  Cauchoise  '' 

A  son  plaisir  plus  ne  degoise. 

Brief  à  présent  les  Taverniers 
Aillent  aprendre  autres  mestiers; 
Les  Triballes,  pour  l'advenir 
Sauront  bien  la  ville  fournir. 
La  deffense  est  chose  très  saincte, 
Mais  que  gardée  soit  sans  feincte. 


1.  Imp.  :  ces. 

2.  «  Les  Trois  Mores  ou  Maures  sont  l'enseigne  d'une 
auberge  rue  Beauvoisine,  n°  132.  d  La  Quérière.  C'était, 
il  y  a  quelques  années,  une  maison  basse,  soleillée,  tran- 
quille et  d'une  propreté  merveilleuse  que  devrait  imiter  plus 
d'un  grand  hôtel  de  la  ville,  en  somme  une  vraie  hôtelle- 
rie bourgeoise  du  xviu''  siècle. 

3.  Ont  été  mis  dehors.  — 4.  L'Estrier. 

5.  Plaisir,  jouissance,  lat.  delectus.  —  6.  Auprès  de  la 
porte  Cauchoise. 


SUR  LES  Pions.  83 

En  Parlement,  au  moys  de  juin', 
Arrest  en  fut  par  un  matin 
Sur  le  débat  des  Taverniers 
Qui  en  ont  perdu  maints  deniers. 

HUICTAIN. 

Ceux  qui  deffendent  les  tavernes 
Pour  le  présent  ne  font  pas  moins 
Que  cil  qui  inventa  lanternes 
Pour  donner  lumière  aux  humains. 
La  lumière  s'estend  par  tout, 
Esclairant  à  tous  jusque  à  ung; 
La  taverne,  de  bout  en  bout. 
Est  deffendue  à  un  r'nascun. 

^  HUICTAIN. 

A  Dieu,  à  Dieu,  maistre  vallet, 
A  Dieu  aussi  ma  chambrière  ; 
Plus  ne  serez  le  friollet  -, 
Et  vous  ne  serez  cuysinière. 
Car  ceste  Ordonnance  dernière 
Nous  rend  à  tous  les  bras  rompus  ; 

1.  L'édit  de  1556  ne  fut  enregistré  par  le  Parlement  de 
Rouen  qu'au  mois  de  juin  (voy.  k  fiaisant  Caquet  et 
Resjuyssance  des  femmes,  t.  VI,  p.  184  de  ce  Recueil); 
mais,  comme  le  remarque  M.  de  Beaurepaire  (p.  xvii, 
note  i),  il  avait  été  appliqué  dans  la  ville  dès  le  mois 
précédent.  Le  registre  des  délibérations  conservé  aux 
Archives  municipales  de  Rouen  nous  apprend  que  le  12 
mai  ijj6,  les  fermiers  adjudicataires  des  aides  sur 
les  boissons  demandèrent  une  diminution  de  leurs  droits 
de  ferme  «  à  cause  de  la  deffense  de  ne  hanter  les  ta- 
vernes. » 

2.  Friand,  gourmet.  Nous  avons  conservé  le  mot  affrioler. 


84  Discours 

Vivre  vous  fault  d'autre  manière, 
Car  de  servants  ne  nous  fault  plus. 

DIXAIN. 

0  le  grand  bien  que  d'avoir  defFendu 
Aux  Taverniers  d'assoir  ceulx  de  la  ville  ! 
Le  vin  sera  à  bas  prix  descendu 
Et  au  Commun  profitable  et  utille, 
Et,  qui  plus  est,  s[e  l'Jon  garde  ce  stille, 
Vers  Dieu  sera  une  œuvre  méritoire; 
Car  tous  ceulx  là  qui  s'amusoient  à  boire 
Ne  despendront  leurs  biens  outre  raison. 
Et  de  leur  gaing,  à  leur  honneur  et  gloire, 
Entretiendront  bravement  leur  maison. 

DIXAIN. 

Puis  que  Justice  en  ce  faict  ha  mis  l'œil. 
Les  Taverniers  peuvent  bien  par  tout  France 
Aller  grater  tous  leurs  culz  au  soleil 
Et  travailler  de  leurs  mains  à  puissance. 
Semblablement  gents  de  faulce  constance, 
Comme  muguetz  et  mignons  glorieux, 
Seront  contrains  d'aller  vivre  chez  eulx 
Plus  sobrement,  en  honneste  maintien, 
Et  besongner  ;  ilz  n'en  vauldront  que  mieulx, 
Car  le  travail  les  fera  gens  de  bien. 

DIXAIN. 

Or,  Dieu  mercy.  Justice  ha  mis  police 
En  ce  cas  là,  car  n'y  ha  Tavernier 
Qui  ose  assoir,  sur  peine  de  justice, 


SUR  LES  Pions.  85 

Homme  de  lieu,  pour  or  ny  supplier. 
Si  un  voisin  avec  son  familier, 
Se  veult  esbatre  ainsi  que  de  raison, 
Il  est  contrainct  de  boire  en  sa  maison 
Et  d'envoyer  quérir  du  vin  au  pot. 
Par  ce  moyen  en  tout  temps  et  saison 
Femme  et  enfans  ont  leur  part  à  l'escot. 

HUICTAIN. 

Plusieurs  femmes,  pour  leurs  marys, 
Grand  joye  en  ont  à  brief  parler, 
Mais  les  marys  en  sont  marris, 
Pour  ce  qu'ilz  n'osent  y  aller. 
La  femme  à  son  mary  s'engagne  ' 
Qui  despend  son  bien  sans  raison, 
Qu'il  boit  et  menge  ce  qu'il  gagne 
Sans  le  porter  en  la  maison. 

HUICTAIN. 

Taverniers,  chascun  soit  content  ; 
Vostre  pouvoir  est  trespassé 
Le  Roy  le  veult,  sa  Court  l'entend, 
Son  Parlement  y  ha  passé  ; 
Chantez  Requicscant  in  paa, 
Ou  aprenez  faire  autre  chose  ; 
Vous  avez  trop  longtemps  brassé; 
Il  est  saison  qu'on  se  repose. 

HUICTAIN. 

Pour  un  Tavernier  qui  y  perd, 
I.  Se  querelle  avec  son  mari. 


86         Discours  sur  les  Pions. 

Cent  mille  gents  y  gagneront. 
Qu'i  ne  soit  vray,  bien  y  apert, 
Tous  les  biens  en  amenderont. 
Beurre  et  vin  tant  chers  ne  seront, 
Bled,  chair,  chandelle  et  autres  vivres; 
De  boire  les  gents  s'abstiendront. 
Qui  s'en  alloient  coucher  tous  yvres, 

HUICTAIN. 

Femmes,  pour  ces  bonnes  nouvelles, 
Faictes  vœufs  et  processions  ; 
Présentez  voz  vœufz  et  chandelles 
Aux  sainctz,  à  qui  semblerez  belles 
Leurs  faisants  voz  dévotions. 
Ayez  pitié  des  bons  Pions 
Que  jà,  sans  boire,  ont  le  lampas  '  ; 
Congneu  qu'ilz  sont  bons  champions, 
Pour  Dieu,  ne  vous  en  mocquez  pas. 

QUATRAIN. 

C'est  faict,  c'est  fin  de  la  Taverne 
Pour  tous  les  yvrongnes  parfaictz  ; 
Plus  n'en  viendront  saoulz  et  infaictz 
Comme  suppos  de  Maugouverne. 

Imprime  à  Rouen  par  Jacquc  Aubin. 

I .  Lampas,  tumeur  de  la  bouche  chez  les  chevaux.  Les 
buveurs  ont  mal  à  la  bouche  parce  qu'ils  ne  boivent 
plus.  Voy.  sur  le  mot  lampas  le  Dictionnaire  d'étymologie 
franc,  de  M.  Scheler. 


Complainte  faicte  pour  Ma  Dame 

Marguerite  Archeduchesse  d'Austriche. 

[1530]. 


87 


Marguerite  d'Autriche,  fille  de  l'empereur  Maxi- 
milien  et  de  Marie  de  Bourgogne,  naquit  à 
Bruxelles  le  10  janvier  1480.  Par  le  traité  d'Arras 
(1482)  elle  fut  promise  au  Dauphin  de  France,  plus 
tard  Charles  VIII,  et  ses  fiançailles  solennelles  furent 
célébrées  à  Paris  au  mois  de  juillet  1485  ;  mais 
Charles  VIII,  voulant  assurer  à  la  France  la  posses- 
sion de  la  Bretagne,  «épousa,  en  1491,  la  princesse 
Anne,  de  qui  Maximilien  avait  déjà  sollicité  la  main. 
La  jeune  Marguerite,  abandonnée  par  son  futur 
époux,  fut  de  nouveau  fiancée  en  1497  à  l'Infant 
Jean  de  Castille,  fils  de  Ferdinand  et  d'Isabelle.  Elle 
partit  alors  pour  l'Espagne  et  fut  sur  le  point  de 
faire  naufrage  pendant  la  traversée.  C'est  pendant  la 
tempête  qu'elle  composa  cette  épitaphe  si  souvent 
citée  : 

Cy  gist  Margot,  la  gente  damoiselle, 
Qu'eut  deux  maris  et  si  morut  pucelle. 

Elle  arriva  pourtant  en  Espagne  et  le  mariage  eut 
lieu,  mais  Jean  de  Castille  mourut  quelques  mois 
après,  laissant  sa  femme  enceinte  (4  octobre  1497). 


88  Complainte  pour 

Marguerite,  si  rudement  éprouvée  dans  ses  affections, 
mit  au  monde  un  enfant  qui  vécut  à  peine  quelques 
instants.  Elle  retourna  aux  Pays-Bas,  oii  elle  avait 
passé  son  enfance,  et  se  vit  recherchée  par  Philibert 
le  Beau,  duc  de  Savoie,  qu'elle  épousa  en  ijoi. 
Cette  union,  plus  heureuse  que  la  première,  ne  fut 
guère  de  plus  longue  durée  :  Philibert  mourut  trois 
ans  après  (i  504).  L'infortunée  princesse  était  encore 
dans  toute  la  douleur  que  lui  causa  ce  nouveau  deuil, 
quand  la  mort  de  Philippe  le  Beau,  son  frère,  roi  de 
Castille,  mit  le  comble  à  ses  chagrins  (  1 506).  Pour  y 
faire  diversion,  Maximilien,  devenu  tuteur  de  son  petit- 
fils  Charles,  chargea  Marguerite  de  diriger  l'éduca- 
tion de  cet  enfant,  qui  fut  plus  tard  Charles-Quint 
(1507).  La  duchesse  de  Savoie  fut  en  même  temps 
appelée  au  gouvernement  des  Pays-Bas,  et  reçut  de 
son  père  la  jouissance  de  la  Bourgogne  et  du  Cha- 
rolais.  Elle  fit  preuve  dans  cette  situation  des  plus 
hautes  capacités  politiques  ;  Maximilien  et  Charles- 
Quint  n'eurent  pas  de  ministre  plus  actif,  Louis  XII 
et  François  I''''  d'adversaire  plus  redoutable.  Comme 
l'a  fort  bien  dit  M.  Michelet\  Marguerite  fut  «  le 
vrai  grand  homme  de  la  famille  et  le  fondateur  de  la 
maison  d'Autriche.  »  Elle  chercha  le  triomphe  de 
ses  idées  moins  dans  la  force  des  armes  que  dans  les 
efforts  de  la  diplomatie;  aussi,  malgré  son  hostilité 
envers  la  France,  s'employa-t-elle  toujours  pour 
maintenir  la  paix  entre  ce  pays  et  l'Empire.  Elle 
prit  part  d'abord  aux  conférences  de  Cambrai  et 
signa  le  traité  de  1 508  avec  le  cardinal  d'Amboise. 
En  151 5,  elle  décida  l'Angleterre  à  entrer  dans  la 
ligue  contre  la  France  et  amena  le  duc  Georges  de 
Saxe  à  céder  à  l'archiduc  Charles  tous  ses  droits 
sur  la  Frise.  Elle  ne  fut  pas  étrangère  au  traité  de 
Cambrai  (11  mars  1516)  qui  scella  l'alliance  de 
François  I'-'"  et  de  Charles-Quint  contre  les  Turcs  ; 

I.  Renaissance,  p.  318. 


Madame  Marguerite.  89 

ce  fut  elle  encore  qui,  par  des  largesses  inouïes, 
assura  l'élection  de  son  neveu  au  trône  impérial. 
Marguerite  «  tint  grandement  la  main  »  au  traité  de 
Madrid  (14  janvier  1526;  et  contribua  puissamment 
à  faire  sortir  l'Empereur  de  tous  les  embarras  qui 
suivirent  son  triomphe.  Lorsque  Louise  de  Savoie 
voulut  obtenir  la  délivrance  des  Enfants  de  France, 
c'est  avec  la  tante  de  Charles-Quint  qu'elle  entama 
directement  des  négociations.  La  princesse  déploya, 
dans  cette  circonstance,  le  même  talent  que  par  le 
passé;  le  célèbre  traité  de  Cambrai,  connu  sous  le 
nom  de  «  paix  des  dames  »  (5  août  1529),  dont  les 
conséquences  ont  été  si  funestes  pour  la  France,  fut 
son  œuvre  personnelle. 

Après  avoir  remporté  tous  ces  succès,  Margue- 
rite se  disposait  à  partir  pour  la  Savoie,  quand  une 
blessure  légère  la  surprit  dans  son  palais  de  Malines. 
Un  éclat  de  verre  lui  entra  dans  le  pied  et  amena  la 
gangrène.  Elle  mourut  le  30  novembre  1 530. 

Les  soins  que  Marguerite  donna  à  la  politique 
générale  et  à  l'administration  ne  l'empêchèrent  pas 
d'accorder  sa  protection  aux  lettres  et  aux  arts'. 
Elle  eut  pour  bibliothécaires  et  pour  historiographes 
Jean  Molinet  et  Jean  Lemaire  de  Belges,  qui  ont 
célébré  sa  mémoire  -.    Erasme  lui  dut  en  partie  son 

1.  Voy.  Albums  et  Œuvres  poétiques  de  Marguerite  d'Au- 
triche, gouvernante  des  Pays-Bas,  publiés  en  entier  pour  la 
première  fois  d'après  les  manuscrits  de  la  Bibliothèque 
royale  de  Belgique.  Bruxelles,  1849,  in-S"  (publication  de 
la  Société  des  bibliophiles  belges,  séant  à  Mons). 

2.  Voy.  dans  les  œuvres  de  Molinet  le  poème  intitulé  : 
Le  Retour  de  Madame  Marguerite.  —  Jean  Lemaire  lui 
dédia  son  livre  des  Illustrations  de  Gaule  et  Singularitez  de 
Troye,  et  composa  en  son  honneur  la  Couronne  Margaritique 
qui  fut  imprimée  pour  la  première  fois  en  1549,  à  la  suite 
des  Illustrations  de  Gaule.  C'est  à  sa  cour  aussi,  et  en 
souvenir  d'un  perroquet  qu'elle  affectionnait,  qu'il  écrivit 
le  Triomphe  de  l'Amant  vert.  —  Antoine  du  Saix,  surnommé 
l'Esperonnier  de  Discipline,  composa  le  Blason  de  Brou  (en 


90  Complainte  pour 

instruction  et,  plus  tard,  la  pension  que  l'Empereur 
lui  accorda.  Elle  entoura  le  jeune  prince  dont  l'édu- 
cation lui  était  confiée  des  soins  les  plus  tendres  et 
l'entoura  des  maîtres  les  plus  distingués,  tels  que 
Louis  Vives  et  Adrien  d'Utrecht.  Le  fameux  Cor- 
neille Agrippa,  qu'elle  avait  accueilli  à  sa  cour,  fut 
chargé  par  elle  d'élever  le  prince  Jean  de  Danemarck, 
à  qui  elle  servit  de  tutrice. 

La  princesse  n'aimait  pas  moins  la  musique  que  la 
poésie  et  l'histoire;  musicienne  elle-même',  elle 
contribua  puissamment  au  développement  de  l'école 
flamande,  dont  Agricola,  Bruneel,  Compère,  Henri 
Isaac  et  Pierre  de  la  Rue  furent  alors  les  représen- 
tants les  plus  célèbres. 

Marguerite  réunit  dans  son  palais  de  Malines  une 
collection  précieuse  de  tableaux,  de  tapisseries, 
d'objets  d'art  et  de  manuscrits  dont  l'inventaire  nous 
a  été  conservé  2.  Enfin  la  France  lui  doit  une  mer- 
veille d'architecture  à  laquelle  une  foule  d'artistes 
bourguignons,  suisses,  français,  italiens  et  flamands 
furent  appelés  à  concourir.  Nous  voulons  parler  de 
l'église  de  Brou,  dont  la  construction  fut  commencée 
en  1511.  Ce  monument,  pour  lequel  Marguerite 
dépensa  deux  millions  deux  cent  mille  livres,  ne  fut 
achevé  qu'en  1536;  il  reçut  les  tombeaux  de  Phili- 


vers),  et  l'Oraison  funèbre  de  Marguerite  d'Autriche,  dont 
une  réimpression  a  été  donnée  par  M.  de  Quinsonas(Afare- 
riaux,  t.  11,  387-402). 

1 .  La  Bibliothèque  royale  de  Bruxelles  possède  sous  le 
n°  9085  un  recueil  manuscrit  de  «  basses  danses  »  compo- 
sées par  Marguerite.  Nous  croyons  savoir  que  le  savant 
M.  Ruelens  se  propose  de  le  publier. 

2.  Inventaire  des  tableaux,  livres,  joyaux  et  meubles  de 
Marguerite  d'Autriche,  fille  de  Marie  de  Bourgogne  et  de 
Maximilien,  empereur  d'Allemagne,  fait  et  conclu  en  la  ville 
d'Anvers  le  XVII  d'avril  M.  V.  XXIII.  Document  inédit 
publié  par  le  comte  de  Laborde.  Paris,  Leleux,  1850,  in-8 
de  40  pp.  (Extr.  de  la  Revue  archéologique,  7*  année). 


Madame  Marguerite.  91 

bert  le  Beau  et  de  sa  veuve.  Les  murs  de  l'église  et 
le  mausolée  de  la  princesse  portent  cette  devise  bien 
connue  :  Fortune  injortnnc  fort  une,  dont  le  véritable 
sens  est  :  Fortuna  infortunat  fortiter  unam . 

M.  Le  Glay  a  publié  pour  la  Société  de  l'Histoire 
de  France  la  correspondance  de  Marguerite  avec 
Maximilien,  et  c'est  lui  qui  le  premier  a  mis  en 
lumière  cette  grande  figure  historique  ^.  Le  même 
auteur  a  réuni  dans  un  autre  recueil  une  série  consi- 
dérable de  documents  qui  permettent  de  suivre  pas  à 
pas  les  négociations  diplomatiques  conduites  par  la 
tante  de  Charles-Quint  2.  A  côté  de  ces  deux  publi- 
cations il  convient  d'en  citer  une  troisième  due  à 
M.  Van  denBergh"',  etlesM^/c'/wux  réunis  parM.de 
Quinsonas-*.  M.  Le  Glay  a  donné  dans  la  Corres- 
pondance de  Maximilien  (t.  II,  pp.  467-68)  une  liste 
des  ouvrages  relatifs  à  Marguerite  qui  nous  dispensera 
d'entrer  ici  dans  de  plus  longs  développements.  Nous 
ferons  seulement  remarquer  que  cette  liste  est  heu- 
reusement complétée  par  M.  Œttinger,  dans  sâBiblio- 

1.  Correspondance  de  l'empereur  Maximilien  /•"'  et  de 
Marguerite  d'Autriche,  sa  fille,  gouvernante  des  Pays-Bas, 
de  1507  à  1519,  publiée  d'après  les  Manuscrits  originaux, 
par  M.  Le  Glay,  archiviste  général  du  département  du 
Nord,  correspondant  de  l'Institut.  Paris,  Renouard,  1839, 
2  vol.  gr.  in-8. 

2.  Négociations  diplomatiques  entre  la  France  et  l'Au- 
triche durant  les  trente  premières  années  du  XVI"  siècle, 
publiées  par  M.  Le  Glay,  correspondant  de  l'Institut,  con- 
servateur des  Archives  du  département  du  Nord.  Paris, 
Imprimerie  Royale,  1845,  2  vol.  in-4.  Collection  des  docu- 
ments inédits  sur  l'histoire  de  France. 

j.  Correspondance  de  Marguerite  d'Autriche,  gouvernante 
des  Pays-Bas,  avec  ses  amis  sur  les  affaires  des  Pays-Bas, 
de  1506  à  1528;  Utrecht,  1849,  2  vol.  in-8. 

4.  Matériaux  pour  servir  à  l'histoire  de  Marguerite  d'Au- 
triche, duchesse  de  Savoie,  régente  des  Pays-Bas,  par  le 
comte  E.  de  Quinsonas.  Paris,  Delaroque  (Lyon,  impr.  de 
Louis  Perrin),  1860,  3  vol.  in-8,  figg.  et  cartes. 


92  Complainte  pour 

graphie  biographique  (t.  I,  col,  1080-81),  et  par  M.  de 
Quinsonas  (t.  I,  pp.  275-547). 

La  Complainte  que  nous  reproduisons  ci-après  n'a 
pas  été  citée  par  les  historiens  de  Marguerite,  bien 
qu'elle  soit  mentionnée  au  Manuel  du  Libraire  (t.  II, 
col.  201)  ;  elle  est  très-probablement  l'œuvre  de 
Nicaise  Ladam.  Ce  héraut  d'armes  de  Charles-Quint, 
dont  nous  avons  déjà  parlé  dans  le  t.  X  de  ce 
Recueil  (p.  309)  ',  vivait  à  la  cour  de  Marguerite 
d'Autriche,  et  nous  savons,  par  une  pièce  authentique, 
qu'il  fut  présenta  ses  funérailles'.  Ce  style  ampoulé, 
cet  abus  des  épithètes  les  plus  étranges  se  retrouve 
dans  toutes  ses  œuvres. 

1.  Aux  pièces  de  Nicaise  Ladam  que  nous  avons  citées, 
nous  ajouterons  :  L'Epitaphede  feu^très  hault  très  puissant 
et  redoubté  prince  Phelippes  d'Austrice,  Roy  de  Castille,  de 
Léon  et  de  Grenade^  frère  de  Marguerite  d'Autriche.  — 
Nous  profiterons  aussi  de  l'occasion  pour  corriger  une 
inadvertance  qui  nous  est  échappée,  t.  X,  p.  319.  Nicaise 
Ladam  avait  pour  nom  d'armes  «  Grenade  »  ;  le  nom  de 
«Bethune»,  qu'il  portait  également,  lui  venait  de  son  pays 
d'origine. 

2.  L'état  de  la  Despence  faicte  et  furnie  tant  pour  le 
paiement  des  sirurgiens  et  médecins  qui  ont  vacqui  à  l'en- 
tour  de  feu  Madame,  etc.,  publié  par  M.  de  Quinsonas 
(t.  III,  pp.  397-400),  contient  l'article  suivant  :  »  A  Hy- 
coise  (lis.  Nycoise)  Ladam,  roy  d'arm.es  de  l'Empereur 
intitulé  Grenade,  en  récompense  des  frais  et  despens  et  de 
la  peine  par  luy  soustenue  à  avoir  accompaigner  (sic)  le 
corps  de  Madame  dez  la  ville  de  Gand  jusques  à  Bruges 
où  il  est  inhumé,  et  illec  avoir  fait  les  proclamations  de 
son  traspas  comme  il  appartenoit  faire  :  vj  livres.  » 

Le  même  état  fait  mention  d'une  somme  de  12  livres, 
donnée  «  à  Henry  Cornille  Agrippa,  docteur  en  deux  droits, 
conseillier  et  indiciaire  de  l'Empereur,  en  tant  moins  de 
ce  qu'il  mériteroit  à  faire  et  composer  certains  epitaphes  et 
aultres  escriptz  qu'il  a  emprins  faire  pour  servir  à  l'obsèque 
et  à  l'honneur  et  mémoire  perpétuelle  de  madicte  feue 
Dame  »  ;  mais  il  ne  peut  s'agir  ici  de  notre  Complaincte, 
puisque  Corneille  Agrippa  ne  paraît  pas  avoir  jamais  em- 
ployé la  langue  française. 


Madame  Marguerite.  93 

On  pourrait  penser  aussi  à  Jean  Lemaire  de  Belges, 
mais  cet  écrivain  qui  a  publié  un  recueil  de  ses 
œuvres  n'aurait  pas  manqué  d'y  joindre  la  Complainte 
s'il  en  avait  été  l'auteur. 

Voici  la  description  de  la  plaquette  que  nous 
avons  eue  sous  les  yeux  : 

Complainte  fai  //  cte  pour  ma  da-  //  me  Margue- 
rite Archeduchesse  Dau  //  striche,  duchesse  doa- 
giere  de  Sauoye  //  Comtesse  de  Bourgongne  et  de 
Vil-  //  lars.  fc.  //  •[  Cum  priuilegio. —  Finis.  S.  l. 
n.  d.,  in-4  goth.  de  4  ff.  de  3  strophes  à  la  page, 
sign.  A. 

Au  titre,  un  bois  des  armes  d'Autriche. 

Au  verso  du  titre,  un  grand  bois  représentant  une 
femme,  vêtue  d'une  longue  robe,  qui  se  tient  debout 
devant  un  palais,  au  milier.  d'un  riche  jardin.  Au- 
dessus  d'elle  la  mort,  deux  flèches  à  la  main,  lui 
fait  signe  qu'elle  l'attend.  Le  même  bois,  dans  des 
proportions  un  peu  plus  grandes,  se  retrouve  dans 
les  Complaintes  et  Epitjphcs  du  Roy  de  la  Bazochc, 
imprimées  à  Paris,  par  Jean  Trepperel.  L'impression 
de  la  Complainte  paraît  cependant  avoir  été  exécutée 
dans  les  Pays-Bas,  peut-être  à  Anvers. 

Bibl.  nat.  Y,  n.  p.,  Rés.  —  Bibl.  royale  de  Bru- 
xelles. 

Bibl.  du  baron  James  E.  de  Rothschild. 


94  Complainte  pour 

Complainte  faicîe  pour  Ma  Dame  Marguerite  y 
Archcduchesse  d'Austriche,  Duchesse  Doagière 
de  Savoye,  Comtesse  de  Bourgongne  et  de 
Villars,  etc. 

jOy,  Jupiter,  le  Souverain  des  Dieux, 
_^  ^  '  Descendzdes  Cieux,  à  toy  je  me  complains  '  ; 
^vToy,  Neptunus,  gubernateur  des  rieulx- 
fSors  de  tes  lieux,  essue  mes  sourcieulx. 
Mon  vis  3,  mes  yeulx,  qui  de  larmes  sont  plains; 
Et  viens  mes  plains  escouter  sans  reclains'', 
Dyane,  emprainte  en  la  lune  de  nuyt, 
Et  si  me  oste  ce  qui  me  point  et  nuit. 

Venez  avant,  doulces  Nymphes  de[s]   boys, 
Lassez  vos  voix,  venez  de  grant  accueil  ; 
Toy,  dame  Equo,  complains  mes  grans  annois  "'; 
Jus",  esbanois"!  Dances,  jouxtes,  tournoys 

1 .  On  remarquera  que  cette  pièce  est  presque  entière- 
ment écrite  en  vers  batelés. 

2.  Ruisseaux,  lat.  rivus,  ou  rivulus.  Ce  mot  s'est  con- 
servé dans  le  wallon  moderne.  Voy.  le  Dictionnaire  rouchi- 
français  d'Hécart.  —  3.  Mon  visage,  lat.  visus.  —  4.  Sans 
refus. 

5.  Le  mot  annoi  ou  annoy  s'est  conservé  dans  l'anglais 
nioderne  ;  chez  nous  au  contraire,  à  partir  de  la  seconde 
moitié  du  XVP  siècle,  on  ne  rencontre  que  la  forme  mo- 
derne ennui.  L'origine  de  ce  mot  a  été  parfaitement  expli- 
quée par  MM.  Diez  et  Scheler  à  l'aide  du  latin  in  odio. 
Jusqu'au  XVII=  siècle,  il  s'appliqua  aux  plus  vives  afflic- 
tions morales.  Voy.  les  exemples  de  Garnier  et  de  Corneille 
cités  par  M.  Marty-Laveaux  dans  son  Lexique  de  la  langue 
de  Corneille.  —  6.  A  bas. 

7.  Esbanoy,  passe- temps,  récréation,  ébat.  Ce  mot  «est 
aussi  mis  en  féminin  esbanoye.  Jean  Lemaire  en  ses  Illus- 


Madame  Marguerite.  95 

En  piteux  ploys  '  me  sont  changez  en  dueil  ; 
Je  suis  au  sueil  plongié  en  larmes  d'ueil  - 
Plus  que  ne  vueii,  par  Mort,  fière  et  despite, 
Qui  a  ravy  Madame  Marguerite, 

La  Régente  du  bon  pays  d'Austriche, 
Très  fort  propice  au  petit  et  au  grant, 
Et  de  Haynault  la  réale  nutrice, 
Vraye  adjutrice  et  auxiliatrice, 
Au  povre,  au  riche  estoit  son  corps  sachant^  ; 
En  son  vivant  a  causez  des  biens  tant 
Que  loingtain  temps  iadicte  Dame  aymée 
Par  tout  le  Monde  a  eu  grant  renommée. 

trations  :  Les  grans  seigneurs  laisoient  grand  appareil  pour 
mettre  sus  esbanoyes  et  tournois  aux  nopces  de  la  prin- 
cesse. »  NicoT.  Le  verbe  s'esbanoyer,  ou  s'esbanyer,  s'amu- 
ser, est  employé,  t.  III,  pp.  131  et  248  de  ce  Recueil. 

1.  Sur  ce  mot,  M.  Gaston  Paris  veut  bien  nous  commu- 
niquer la  note  suivante  :  o  Ploi,  au  bon  ploi,  en  droit  ploi, 
en  bon    état,   en   bonne  situation,  voy.  le    Châtelain   de 

.  Coucy,  V.  4272.  En  povre  ploi  :  Tristan  de  Nanteuil,  dans 
le  Jahrbuch  fur  romanische  und  englische  Literatur,  t.  IX, 
p.  4.  L'expression  complète,  dont  nous  n'avons  ici  qu'un 
abrégé,  est  le  ploi  de  la  courroie,  n  On  trouve  en  effet, 
t.  IV,  p.  1 1  de  ce  Recueil  le  vers  suivant  : 

Je  suis  ploiée  en  povre  ploi/. 
Ajoutons    qu'on    trouve    dans    l'Ancien    Théâtre    françoys 
(t.  III,  p.  175),  le  mot  ploy  avec  la   même  épitliète  que 
dans  notre  Complainte  : 

Voyant  ma  mère  en   [un]  si  pileidx  ploy. 
M.  Jannet,4ans  son  Glossaire  (t.  X,  p.  411),  a  par  erreur 
confondu  le  mot  ploy  avec  le  mot  plaid,  plaict^  plet,  etc., 
procès,  dispute,  discussion,  discours,  lat.  placitum. 

2.  Imp.  :  plongiés  en  larmes  de  dueil. 

3.  Part.  prés,  non  pas  de  savoir,  mais  de  sacher,  ou 
saicher,  mettre  en  sac,  et,  par  extension,  bourrer,  mal- 
traiter, etc.  En  wallon,  sechî  a  le  sens  de  «  tirer  ». 


C)6  Complainte  pour 

Plourez,  plourez,  Hennuyers,  Bourguignons, 
Tous  Brabançons  et  vrays  Arthisiens  ; 
Laissiés  chansons  et  se  faictes  leçons', 
De  piteux  sons,  en  palays  et  maisons, 
A  grand'z  foisons  pour  celle  qui  moyens 
Par  ses  grandz  biens  a  liié  2  les  liiens 
De  trouver  paix  quatre  fois^,  nette  et  munde, 
Par  lesquelles  on  se  esjouyt  au  Monde. 

Pour  Dieu,  laissiés,  en  tous  lieux  haults  et  bas''', 
Joyeux  esbatz,  en  villes  et  aux  champs; 
Gorriers,  mignons,  qui  dansés  par  compas 
Sus  les  appas  de  Joye  et  de  Soûlas, 
Ne  y  visés  pas  ;  laissiés  chans  et  deschans  ; 
Filles,  s'entend  le  feu  d'amour  sentans, 
Depuis  cent  ans  Mort  ne  fit  pieur  fait 
Que  engloutir  celle  qui  riens  ne  avoit  meffait. 

Las  !  que  diront  les  gentilz  Savoyens, 
Duquel  pays  elle  estoit  Douagière  ? 
De  grands  regretz  feront  jeunes,  anciens, 
Comme,  je  crois,  les  gros,  menus,  moyens, 
Quant  ils  sçauront  que  la  dur[e]  Mort  fière 
Qui  chascun  fière,  la  aura  mis  en  bière  ; 
Povre  chière  feront  tous  de  la  Dame  ; 
Grandz  et  petis  prieront  pour  sou  âme. 

Alyénord"',  Madame  noble  et  franche, 

1 .  C'est-à-dire  chantez  les  leçons  des  ténèbres. 

2.  Imp.  :  liiet. 

3.  Sur  les  quatre  traités  auxquels  Marguerite   prit   part, 
voy.  ci-dessus,  p.  88. 

4.  Imp.  :  hault  et  bas. 

$ .  Eléonore  d'Autriche,  sœur  aînée  de  Charles-Quint  et 


Madame  Marguerite.  97 

Femme  et  espouse  au  noble  Roy  Françoys 

Par  lequel  vous  estes  Royne  de  France, 

Qui  grant  puissance  avez  à  la  plaisance, 

Sans  grevance,  sus  les  gaillardz  Françoys, 

Vostre  ante',  ainçoys,  Marguerite^  de  franc  choys, 

Que  Dieu  pardoint,  fut  moyen  du  bon  eur 

Que  vous  avez  en  triomphant  honneur. 

Pour  éviter  de  guerre  les  tors  faictz 
Et  ses  forfaicts  ^  mettre  en  captivité, 
La  Régente  de  France,  pour  la  paix 
Trouver,  voulut  aussi  porter  le  fais, 
Et  la  defTuncte  en  Cambray  la  cité, 
En  laquelle  le  Roy,  par  sa  bonté. 
Vint  voluntiers  par  un  joyeux  accord, 
Oii  la  paix  fut  pour  nostre  reconfort. 

Ce  '  est  bien  décent  que  pour  la  Marguerite, 
Flourette  inclite,  à  Jésus  doulcement 
On  puist  prier  que  la  gloire  mérite 
Et  que  es  sainctz  Cieulx  Dieu  son  àme  adhérite, 
Précongnoissant  que  universellement 
Son  bon  renom  s'estend  paisiblement. 
Sans  nullement  d'autruy  avoir  envie  : 
On  doit  louer  les  gens  après  leur  vie. 

Des  Hannuyers,  Holandois,  Zélandoys, 

nièce  de  Marguerite,  fiancée  à  François  I"  par  le  traité  de 
Cambrai  (1526),  mais  dont  le  mariage  ne  fut  célébré  que 
le  4  juillet  1530. 

1.  Tante. 

2.  Le  poëte  prononcerait  au  besoin  Margrite.  Cf.  p.  99, 
vers  19. 

}.  Imp.  :  forfaictes.  —  4.  Imp.  :  Se. 

P.  F.  XI  7 


98  Complainte  pour 

Fiamens,  Gantoys,  celle  de  vie  absente, 

Aussy  d'Artoys,  des  Liégeois,  Namuroys, 
Dessoubz  leurs  chois  gracieux  et  courtoys 
A  dominé  à  Maistresse  et  Régente, 
Diligente,  tenant  la  droicte  sente. 
Adhérente  tousjours  au  bien  publicque, 
Vivans  ses  jours  en  la  foy  Calholicque. 

Vrays  amoureux  qui  jectez  les  gambades, 
Laissez  aubades,  les  grandz  saulx  et  le  cours. 
Où  estes-vous,  maistresses  Héliades? 
Ne  séjournes  ;  acorés  tost  bien  rades', 
Portant  larmes,  pour  plourer  mes  doulours. 
Des  fontaines  les  eaues,  tout  le  cours. 
Accumulés,  je  vous  en  fais  prière. 
Pour  plourer  celle  que  Mort  a  mis  en  bière. 

O  Marguerite,  gente  fleur  de  noblesse. 
Ta  mort  blesse  Noblesse  amèrement. 
En  toy  estoit  attrempance^,  sagesse, 
Honneur,  proësse  et  constante  largesse  ; 
Gouverneresse  bien  et  léalement, 
De  par-deçà  très  excellentement 
Tu  as  vescu,  mais  la  Mort  furibonde 
Te  a  trop  tost  privée  de  ce  monde. 

Nommée  estoys  Madame  de  Savoye 
Et  congneue  de  toute  nacion  ; 
Mort  angoisseuse,  qui  les  humains  desvoye, 
Si  n'espargne  nully  en  champ  n'en  voye, 
Faict  des  mondains  la  séparation  ; 

1.  Rapides. 

2.  Modestie,  gouvernement  de  soi-même. 


Madame  Marguerite.  99 

Mais  tu  estoys  la  recordation, 

Sans  fixion  '  grandement  estimée, 

Et  de  chascun  Dame  de  Paix  nommée. 

Des  désolés  tu  estois  le  reffuge  ; 
En  traictant  Paix  par  ta  subtilité 
Dame  de  Paix  grant  et  petit  te  juge 
T'as2  appaisé  de  Guerre  le  déluge 
Plus  de  troys  fois  par  ta  grande  bonté  ; 
Considérant  le  grant  bien  dénoté 
Qui  est  venu  de  ta  noble  facture, 
Il  me  desplaist  de  ta  mort  si  obscure. 

Gentilz  bergiers,  jouant  les  notelettes, 
Vos  musettes  laissez  soubz  vers  buissons  ; 
Bergerettes,  qui  les  voix  avez  nettes, 
Chansonnettes  laissez  et  vos  musettes  ; 
Fort  doulcettes,  faictes  cesser  les  sons  ; 
Prestres,  clergons  3,  en  diverses  façons 
Faicte{s)  oraisons  de  cueur  et  de  pensée 
Pour  madame  Marguerite  trespassée^. 

0  Atropos,  trop  ton  ardure  dure, 
Quant  m'as  osté  de  ma  semblance  blance 
Marguerite  par  ta  laidure  dure  ! 
Las  !  c'est  par  toy  qu'en  doléance  lance  ! 
Et  convient-il  donc  qu'à  la  dance  dance 
Telle  Régente  et  que  sa  face  fasse 
Partir  de  moy?  J'ai  de  meschance  chance 
Quant  tu  l'as  fait  jouer  de  passe  passe. 

I.  Il  veut  dire  fiction.  —  2,  Imp,  :  Tu  as. 

3.  Clergeons  ou  Clergeaux,  petits  clercs  et  aussi  chantres 
(Cotgrave). 

4.  Cf.  p.  97.  vers  5. 


100  Complainte  pour  Mad.  Marguerite. 

En  ses  regretz,  prenant  congé  au  Monde, 
Son  corps  munde  dit  adieu  de  franc  choys 
A  son  nesveu  '  portant  la  pomme  ronde  2 
Et  à  Fernand,  qui  proësse  féconde 
Fait  sur  les  Turcs  ^,  puis  aussi  à  Françoys, 
Roy  Très  Chrestien  du  bon  pays  Françoys, 
Prie  et  requiert  qu'il  ayme  Alyénord 
Plus  que  joyaulx  enchâssés  en  fin  or. 

L'an  de  grâce  mil  cinq  cens  avec  trente, 
La  prudente,  le  jour  de  sainct  Andrieu*, 
Comme  je  croy,  paya  de  Mort  la  rente; 
Sans  point  d'atente,  en  son  palays  et  tente 
De  Malignes,  le  noble  et  puissant  lieu, 
De  bon  cueur  pieu  rendit  son  âme  à  Dieu. 
Prions  iuy  tous  par  grâce  méritoire 
Que  son  lieu  soit  en  éternelle  gloire. 

Amen. 

Finis. 

1.  Charles-Quint. 

2.  Allusion  au  globe  surmonté  de  la  croix  qui  est  un  des 
attributs  impériaux. 

3.  Ferdinand,  frère  puîné  de  Charles-Quint,  né  en  150} 
en  Espagne,  fut  appelé  en  1 5 19, après  la  mort  de  son  grand- 
père  Maximilien,  au  gouvernement  des  provinces  autri- 
chiennes de  l'Empire.  Il  avait  épousé  la  sœur  du  roi  Louis  II, 
et,  après  la  bataille  de  Mohâcs,  où  périt  cet  infortuné 
prince  (i  526),  il  devint  roi  de  Bohême  et  de  Hongrie.  C'est 
alors  qu'il  eut  sans  cesse  à  combattre  les  Turcs.  Diverses 
lettres  adressées  par  lui  à  sa  tante  Marguerite  et  contenant 
le  récit  des  batailles  qu'il  avait  livrées  aux  troupes  otto- 
manes, ont  été  publiées  par  la  Société  scientifique  de 
Hongrie  dans  le  recueil  intitulé  :  Magyar  tôrîénelmi  Em- 
lékek,  r''  série,  t.  I  (Pest,  1857,  in-8),  pp.  37-<'7' 

4.  La  Saint- André  est  le  30  novembre. 


Le  Resveur  avec  ses  Resveries. 


Cette  pièce,  qui  n'est  citée  ni  par  M.  Brunet  ni 
par  aucun  autre  bibliographe,  est  plus  curieuse 
par  sa  forme  que  par  le  fond  des  idées  qu'elle  con- 
tient; elle  présente  en  effet  cette  particularité  remar- 
quable qu'elle  est  écrite  presque  entièrement  en 
vers  de  neuf  pieds. 

Nous  n'avons  aucun  renseignement  sur  l'auteur  du 
Rêveur.  Tout  ce  que  nous  savons,  c'est  qu'il  était 
greffier  (voy.  p.  127).  Son  pays  d'origine  est  peut- 
être  indiqué  dans  le  vers  suivant  : 

Tel  craint  l'eau  qui  veult  bastir  prèz  Cher. 

Nous  connaissons  du  Resveur  les  deux  éditions  sui- 
vantes : 

A.  f  Le  Resueur  //  auec  ses  Resue  //  ries.  — 
51  Finis.  S.  l.  n.  d.  [Pans?,  vers  1525].  Pet.  in-8 
goth.  de  20  fif.  de  28  lignes  à  la  page,  sig.  a-e. 

Au  titre,  un  bois  représentant  un  moine  assis 
devant  un  pupitre. 

Bibliothèque  de  M.  le  comte  de  Lignerolles. 
(Exemplaire  de  M.  le  baron  J,  P[ichon],  n"  4S7  de 
son  Catalogue.) 


102  Le  Resveur 

B.  Le  Resueur  auec  //  ses  Resueries //ii.  f.  d.  // 
Ck^"  On  les  vend  a  Paris  en  la  rue  neufue  jj  nostre 
dame  a  lenseigne  saîct  khan  baptiste  jj  près  saincte 
Gencuiefue  des  Ardans.  S.  d.  [vers  1525].  Pet.  in-8 
goth.  de  20  ff.  de  28  lignes  à  la  page,  sign.  a-e. 

Au  titre,  un  bois  représentant  un  moine  assis 
devant  un  pupitre. 

Les  caractères  employés  diffèrent  de  ceux  de  l'édi- 
tion précédente,  mais  l'impression  correspond  ligne 
pour  ligne. 

Bibliothèque  de  M.  le  baron  James  E.  de  Roth- 
schild (fragment  ne  se  composant  que  des  quatre 
premiers  cahiers). 

Jésus  Maria. 

^(Rj^^vant  tout  œuvre  fault  Dieu  invoquer, 
.^A^^Car  rien  ne  se  faict  sans  son  ayde, 
W/iWV\^^^  Diable  et  ses  '  alliez  révoquer 
^^^s^Et  les  laisser,  c'est  le  remyde. 
Mon  Dieu,  je  te  prens  pour  mon  guyde  ; 
Conduy  moy  à  ce  petit  affaire, 
Car  sans  toy  je  ne  sçauroys  riens  faire. 

Après  le  travail  de  ce  pouvre  corps 
L'ame  doibt  à  Dieu  rendre  grâces  ; 
Puis  fault  de  ses  péchez  estre  recors 
Et  en  laisser  chemins  et  trasses  ; 
A  Dieu  fault  que  les  piedz  embrasses, 
Et  doulcement  pardon  luy  demander: 
Mai  vit  qui  ne  se  veult  tost  amender. 

En  ce  monde  sommes  pour  mériter; 
Les  ungs  ont  chault  et  les  aultres  -  froit  ; 

I.  A  B  :  ces.  —  2.  B  :  autres. 


AVEC    SES    RESVERIES.  10^ 

L'autre  veult  la  Passion  méditer 
Pour  le  bien  servir  en  son  endroict. 
De  tout  son  cueur,  et  sa  pensée  croit 
Celuy  que  les  Juifz  ont  tant  contempné  : 
Bien  mauldit  est  celuy  qui  est  dampné. 

Si  tu  pensez  '  souvent  la  Passion 
De  nostre  Rédempteur  et  sa  mort, 
Ayez  ton  cueur  par  grant  affliction 
A  tes  péchez  et  gros  remort  ; 
Le  Diable  chasseras,  qui  te  mort, 
Jusques  en  Enfer  auprès  de  la  porte  : 
Qui  est  dampné,  le  grant  Diable  2  l'emporte. 

De  tout  nostre  cueur  novs  fault  Dieu  aymer 
Et  avoir  en  luy  espérance  ; 
C'est  celuy  qui  nous  garde  en  ceste  mer, 
Et  a  gardé  dès  nostre  enfance. 
Nous  luy  debvons  tous  obéyssance  •', 
Car  c'est  celuy  qui  donne  et  oste  : 
Une  foys  fault  compter  à  son  hoste. 

Bien  saiges  sont  qui  font  pénitence 
En  ce  monde  avant  leur  départ; 
Tant  en  y  a  qu'i  semble  qu'on  les  tence 
Quant  on  les  reprent  ung  peu  à  part  ; 
On  chevirroit  '•  trop  mieulx  d'ung  léopart 
Que  de  telles  gens,  je  vous  en  affie  : 
Mal  faict  hanter  ^  en  qui  on  ne  se  fie. 

Sur  toutes  choses  fault  en  ce  monde 
Penser  de  faire  nostre  salut  ; 

I.  B  :  penses.  —  2.  b  :  dyable.  —  3.  a  :  obeyessance. 
4.  On  viendroit  plus  facilement  à  bout.  —   5.  a  :  henter. 


104  LeResveur 

C'est  là  011  le  bien  saige  se  ^  fonde, 
Non  pas  en  escu,  ni  en  salut  2  j 
Jamais  homme  de  sa  vie  ne  lut 
Ne  ne  lira  qu'argent  saulvast  l'homme  ^  : 
Pèlerin  n'est  pas  qui  vient  de  Romme. 

Quel  plaisir  prenez  vous  à  mal  faire 
A  ung  chascun  par  cy  et  par  là  ? 
Ne  pensez-vous  point  à  ceste  affaire  ? 
Mourir  fault,  vous  passerez  par  là  ? 
Celny*  à  vous  jamais  ne  parla 
Qui  vous  jugera  de  tous  vos  meffaictz  : 
Petit  asne  porte  souvent  grant  fais. 

Tant  de  gens  a  qui  ne  pencent^  a  rien 
Et  ne  leur  chault  comme  tout  aille  ; 
Les  autres  si  ne  vallent  du  tout  rien 
Qui  ne  suivent  que  bélitraille  <». 
Ung  tas  de  chétive  merdaille 
Parleront  tousjours  d'ung  homme  de  bien  : 
Tel  souvent  parle  qui  ne  dit  pas  bien, 

Chascun  aujourd'hui  parle  du  Pape 
Et  du  Sainct  Siège  Apostolic; 
Les  aultres  se'  meslent  de  sa  chappe^ 
Qui  d'argent  ne  portent  que  le  nie'-*; 

1.  B  :  sûgece. 

2.  Le  salut  d'or  était  une  pièce  de  monnaie  comme  l'écu. 
Le  nom  venait  à  l'un  de  ce  qu'on  y  voyait  une  armoirie 
ou  l'écu  de  France,  et  à  l'autre,  qui  est  plus  particulière- 
ment italien,  de  ce  qu'on  y  voyait  la  Salutation  angélique. 

3.  B  :  homme.  —  4.  a  :  Celluy.  —  5.  a  :  pensent.  — 
6.  a  :  bélistraille  ;  la  façon  de  vivre  des  bélistres.  —  7. 
Imp.  :  ce.  —  8.  a  :  chyppe.  —  9.  Est-ce  :  qui  n'ont  pas 
d'argent?  Le  nie  serait  alors  le  nisco  espagnol. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  IO5 

Aujourd'huy  l'en  n'oze  dire  pic^; 
Chascun  sy  ^  se  garde  de  mal  parler, 
Car  Malle-Bouche  sy  vole  par  l'er. 

Des  Patriarches  ^  et  des  Cardinaulx 
Parler  en  fault  en  bonne  sorte  ; 
Les  bonnes  gens  ont  souffert  grans  maulx 
Et  sy  n'ont  nulz  qui  les  conforte  ; 
Dieu  tiendra  pour  eulx  la  main  forte. 
Et  les  vengera  de  tous  ennemys  : 
Il  est  bien  hay  qui  n'a  nulz  amys. 

Vous,  Messeigneurs  les  Evesques  et  Prélatz, 
Aussi  dignitères  ''  de  l'Eglise, 
Ne  soyez,  je  vous  empry,  j'mais  las 
D'avoir  chez  vous  la  nappe  mise 
Pour  les  povres  ;  gardez  la  guise "^ 
Et  faictes  comme  vos  prédécesseurs  : 
Prenez  les  chemins  qui  sont  les  plus  seurs. 

Les  Chanoines  je  ne  veulx  excuser  '', 
Car,  quant  ilz  sont  en  leur  Chapitre, 
Souvent  font  quelques  tours  à  leurs  Curez  ; 
Tousjours  en  y  a  ung  qui  a  tiltre, 
Et,  quant  vient  que  vacque  la  mictre^, 
Chascun  est  prest  à  faire  son  prouffit; 
J'en  dis  ce  qu'il  m'en  semble;  il  souffist^. 

1 .  Les  mots  nie  et  pic  sont  employés  de  même  par  Marot, 
éd.  Jannet,  t.  II,  p.  74. 

2.  B  :  5/;  de  même  au  vers  suivant  et  cinq  vers  plus 
loin.  —  3.  Non  pas  ceux  de  la  Bible,  mais  les  grands  arche- 
vêques de  l'Orient,  le  patriarche  de  Jérusalem,  etc. 

4.  A  B  :  dignitez.  —  j.  b  :  guyse.  —  6.  a  b  :  escurez. 
—  7.  b  :  miître.  —  8.  e  :  suffist. 


io6  LeResveur 

Messeigneurs  d'Eglise  bénéficiez, 
Qui  tenez  tant  de  bénéfices, 
Aussi  vous,  Messeigneurs  les  Officiez, 
Qui  ne  faictes  point  de  justices. 
Vous  semblez  tous  es  escrevisses 
Car  vous  cheminez  ainsi  qu'elles  font  ; 
Je  ne  m'esbahys  pas  se  '  huy  tout  font  2. 

Parler  fault  des  iiii  povres  Mandiens  ^ 
Qui  ne  cessent  de  servir  à  Dieu  ; 
Les  uns  sont  jeunes,  les  aultres  anciens  ; 
Chascun  en  cueur  treuve  bien  son  lieu  ; 
Les  ungs  en  y  a  qui  parlent  Hébrieu 
Et  les  aultres  ne  sonnent  mot  du  tout  : 
Souvent  il  se  treuve  des  folz  par  tout. 

Chartreux,  Jacopins,  Carmes,  Augustins, 
Tous  Moynes  blancs,  rouges,  noirs  ou  vers, 
Cordeliers,  Bonshommes'^  et  tous  Célestins, 
Procureurs'^,  briffaulx'',  aussi  convers, 
Tout  va,  ne  sçay  comment,  à  revers  ; 

i.  A  B  :  ce.  —  2.  Si  tout  se  fond,  se  détruit.  —  }.  Des 
quatre  ordres  mendiants.  — 4.  b  :  bonshoms. 

5.  Le  procureur  est  chargé  dans  les  couvents  des  intérêts 
temporels  de  la  maison. 

6.  Rabelais  (1.  V,  c.  35)  parle  des  «  Lychnobiens,  qui 
sont  peuples  vivants  de  lanternes,  comme  en  nos  pays  les 
briffaulx  vivent  de  nonnains  »,  et  Le  Duchat  ajoute  en 
note  :  «  Les  briffeaux,  autrement  appelez  frères-chapeaux 
parce  qu'ils  portent  des  chapeaux  au  lieu  de  froc,  sont  des 
frères  lays  fondez  en  bref  du  pape,  et  entretenus  par  des 
religieuses  non  reniées  afm  de  quêter  pour  elles.  Ils  vivent 
de  nonnains  en  ce  que  ce  sont  des  nonnains  qui  les  nour- 
rissent. »  Briffault  vient  de  brife,  forme  dialectale  de  bribe. 
Le  verbe  brifer  a  le  sens  de  manger  avec  voracité  et  de 
quêter. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  IO7 

Dieu  est  aujourd'huy  povrement  servy  : 
Tel  est  pendu  qui  l'a  bien  desservy. 

Gens  de  religion,  gens  de  dévotion, 
Gens  qui  voulez  gaigner  Paradis, 
Dictes  moy,  n'esse  pas  vostre  intention 
De  parvenir  lassus  où  je  dis  ? 
Gardez-vous  de  suyvre  ces  maulxditz 
Qui  ne  bougent  du  jeu  ou  du  bordeau  : 
Tel  c'est  noyé  pour  passer  le  bour  d'eau. 

Filles  qui  estes  es  Religions 
Gardez-vous  bien  du  cloistre  sortir  ; 
Vous  trouverez  gens  pires  que  lyons, 
Qui  des  maulx  vous  vouldro'ent  assortir  ; 
Je  vous  prometz  et  sans  point  mentir 
De  pires  en  est  que  ne  sont  Diables  '  : 
Croyez  vérité  et  non  pas  fables. 

Gens  de  science,  aussi  gens  lettrés  ^, 
Enseignez  le  povre  ignorant  ; 
Escripvains,  qui  sçavez  aussi  les  très^ 
D'escripre  ceste  lettre  courant. 
Et  toy,  femme,  qui  t'en  vas  courant 
Par  les  maysons  et  y  fais  surpelis  : 
Tel  couche  à  terre  qui  n'a  nulz  lictz. 

Aujourdhuy  a  tant  de  mal  profitens 
Qui  suyvent  les  Universitez  ; 
D'aultres  en  y  a  qui  ne  sont  pas  contens, 
Lesquelz  sont  tous  les  yvers  citez  '', 

I.  B  :  dyahks.  —  2.  b  :  gens  de  lettres.  —  J.  C'est-à- 
dire  les  traits.  —  4.  Citati. 


io8  Le  Resveur 

Tant  il  en  vient  de  divers  citez  ^, 
Qui  vous  font  la  gorre  à  merveilles  : 
Tel  porte  teste  qui  est  sans  aureilles  2. 

Ribleurs^,  qui  de  nuict*  bâtez  le  pavé, 
Pensez-vous  n'en  rendre  point  compte  ? 
Plus  bruict  faictes  que  cheval  es  pavé  ; 
II  vous  semble  qu'on  en^  tient  compte. 
Croyez,  si  Dieu  ne  se  mescompte, 
Il  vous  gardera  tous  bien  de  rire  : 
Tel  a  bien  vescu  qui  n'a  que  frire. 

Que  dirons-nous  de  ces  Leuthériens 
Qui  parlent  contre  Dieu  et  sa  loy? 
Telles  gens  ne  valurent  jamais  riens  ; 
Forgez  sont  de  très  maulvais  alloy  ; 
D'en  dire  bien,  ne  seroye  pas  loy  ^  ; 
Aussi  je  n'ay  garde,  je  vous  prometz  ; 
Quant  seront  en  Enfer,  auront  prou  metz. 

Regardons  tous  d'ont  nous  sommes  venus, 
Papes,  Empereurs,  Cardinaulx,  Roys? 
Estions-nous  vestus?  Non  certes,  mais  nudz, 
Et  sy  n'avions  ny  pille  "  ni  croix  ; 

I.  Civitates.  —  2.  b  :  aureille.  —  3.  Vagabonds.  —  4. 
B  :  nuyt.  —  5.  a  b  :  quon  nen. 

6.  Avec  le  sens  de  loué? 

7.  Nous  avons  conservé  le  mot  pile,  signifiant  le  revers 
d'une  monnaie,  dans  l'expression  «  pile  ou  face  ».  Les 
Romains  conservèrent,  dans  le  même  sens,  le  mot  navis, 
emprunté  aux  plus  anciennes  empreintes  de  leurs  mon- 
naies. «  Aes  ita  fuisse  signatum,  dit  Macrobe  (Satura., 
libr.  I,  c.  7),  hodieque  intelligitur  in  aleae  lusu,  cum 
pueri  denarios  in  sublime  jactantes,  capita  aut  navim,  lusu 
teste  vetustatis,  exclamant.  » 


AVEC    SES    RESVERIES.  IO9 

Cela  est  tout  vray  et  je  le  croys. 

Chascun  sy^  mourra,  tant  gros  que  menus  ; 

Il  n'en  sera  jamais  de  retenus. 

Seigneurs,  qui  gens  avez  en  vos  maysons 
Gardez 2  que  Dieu  n'y  soit  offensé; 
Monstrez-vous  tousjours  que  vous  estes  homs  ; 
Je  vous  diz  de  cueur  ce  que  j'en  sçay. 
N'en  espargnez  nulz,  fust  il  fiençay 
A  vostre  fille  ou  à  vostre  seur  ; 
Des  deux  voys  il  fault  prendre  la^  plus  seur  ''. 

Maistres  d'oustelz*,  Escuyers,  Panetiers, 
Paiges,  et  gros  Varletz  d'estable, 
Et  d'autres,  dont  n'en  nom'ne  pas  le  tiers, 
Qui  font  des  maulx  tant  détestables, 
Voluntiers  sont  premiers  es  tables 
Et  ne  sont  dignes  de  pencer*»  jumens  ; 
Or  me  dictes,  je  vous  pry,  si  je  mens. 

Roys,  Ducz,  Contes,  Princes,  aussi  Barons, 
Cappitaines  et  bons  Chevalliers 
Qui  portez  es  piedz  douréz"  espérons 
Hommes^  d'armes,  et  Hacquebutiers, 
Aller  il  vous  fauldra  vouluntiers  ^ 
L'ung  de  ces  jours  le  Grand  Turc  combatre  : 
Tel  est  las  qui  ne  veult  plus  con  batre  '^. 

Gens  de  guerre,  de  cheval  ou  de  pié. 
Vous  ne  faictes  point  de  conscience 


i.B  :  si.  —  2 .  A  :  gargez.  —  3 .  b  :  /«.  —  4.  «  E 
dubiis  viis  securiorem  sumite.  » 

5.  B  :  d'ostelz.  —  6.  b  :  penser.  —  7.  b  :  dorez.  — 
8.  A  :   Homme.  —  9.  b  :  voulentiers.  —  10.  b:  combatre. 


1 10  Le  Resveur 

De  menger  blé  avant  qu'i  soit  espié  ' 
Et  je  vous  prometz  bien  que  si  en  ce 
Pays  venez,  vous  lairrez  lance, 
Et  pour  ce  gardez-vous  de  mal  faire  : 
Tel  pert  au  jeu  qui  dit  :  «  A  reffaire  ». 

Mais  qu'est  devenu  le  Turc  maintenant  ? 
Est-il  sus  mer  ou  dessus  terre? 
Tousjours  il  combat,  en  sa  main  tenant 
Espée,  ou  quelque  symeterre^  ; 
Es  Chrestiens  il  faict  la  guerre  ; 
Des  Princes  il  ne  tient  pas  grant  compte  : 
Tel  compte  qui  souvent  se^  mescompte  ''. 

Mes  Dames,  aussi  mes  Damoyselles, 
Et  toutes  vous  -J,  Filles  de  chambre, 
Le  temps  passé  vous  aviez*'  bons  zelles, 
Car  bien  souvent,  je  m'en  remembre, 
Vous  portiez  patenostres  d'embre 
Et  alliez  les  Hospitaulx  '^  visiter  ; 
Maintenant  ne  dictes  Pater  noster. 

Tabourins,  qui  Dames  faictes  dancer 
Es  festes  et  aussi  es  bancquètz. 
Le  temps  en  ce  monde  cy  vous  passez 
Avec  telz  gens,  et  leurs  quaquetz  ; 
En  vos  bonnetz  portez  bouquetz, 
Et  puis  dictes  :  «  Telle  le  m'a  donné  »  : 
Tel  a  mal  faict  qui  n'est  pas  pardonné. 

1 .  On  prononçait  comme  aujourd'hui  épié,  monté  en  épi. 

2.  B  :  simeterre.  —  j.  a  :  ce.  —  4.   b  :  mesconte.  — 
j.  B  :  voz.  —  6.  B  :  avez.  —  7.  a.  :  hospoitaulx. 


AVEC    SES    RESVERIES.  111 

Quant  est  de  ces  dames  les  Bourgoyses  * 
Tousjours  quaquètent  par  la  ville; 
Les  unes  bien  souvent  forgent  noyses  ; 
De  parler  ont  la  langue  habille. 
Le  plus  du  temps  n'ont  croix  ne  pille, 
Et  font  par  la  ville  tant  de  bragues  : 
Tel  porte  couilles  qui  n'a  nulz  bragues. 

Médecins,  qui  pensez  mallades, 
Et  les  Apoticquaires  -  aussi, 
Gardez-vous  bien  de  menger  salades  ; 
Je  croy  que'^  si  faictes,  vous  aussi  ; 
Soyez  diligens,  ayez  soucy 
De  remonter,  guarir  voz  paclens  : 
Tel  est  musse  qu'on  dit  :  «  Il  n'est  pas  siens  ''  », 

Parler  fault  des  povres  gens  de  mestier 
Qui  n'ont  aujourd'huy  secours  d'âme  ; 
Je  croy  que  tout  si  leur  fait  bon  mestier; 
Dieu  les  gard  et  la  bonne  Dame; 
Pour  eulx  tousjours  je  la  reclame  ; 
C'est  l'Emperière  du  Ciel  empire^  : 
Tel  est  maulvais  qui  est  demain  pire. 

Venir  fault  à  ces  gros  Millours  Marchans  ^ 
Qui  ont  marchandise  de  tout  pris  ; 
Par  la  ville  vous  les  voyés  '  marchans  ; 
Il  ^  leur  semble  qu'ilz  ont  jà  tout  pris  ; 

I.  B  :  bourgeoyses.  —  2.  b  :  appoticaires.  —  3.  a  :  qui. 

4.  Tel  est  caché  de  qui  on  dit  :  «  Il  n'est  pas  céans.  » 

5.  L'impératrice  du  Ciel  empyrée. 

6.  Il  est  curieux  de  voir  déjà  cette  appellation  de  mylords 
être  prise  dans  le  sens  de  riches.  —  7.  a  :  voyez,  —  8. 
A  :  Hz. 


1 12  Le  Resveur 

Maulditz  soyent  ceulx  qui  leur  ont  apris^ 
A  tromper  ainsi  povres  innocens  : 
Tel  cuyde  estre  saige  qui  n'a  nul  sens. 

Merciers,  qui  vendez  gingembre,  aussi 
Poyvre,  muscade,  cynamomon, 
Pensez-vous  avoir  Paradis-  ainsi? 
Nenny,  car  point  n'allez  au  sermon. 
Plus  tost  yriés  faire  ung  mommon'^ 
Chieulx  quelque  Seigneur  ou  quelque  Dame  : 
Péché  fait  dampner  de  corps  et  d'âme  : 

Barbiers,  Peletiers,  Bouchiers,  Cordonniers, 
Cousturiers,  Sarruriers,  Lingères, 
Tappissiers,  Boullengiers,  Arbalestriers, 
Greffiers,  Voirriniers''  et  Trippières 
Maistres,  Varletz  et  Chamberières, 
Tous  fauldra  par  ung  passaige  passer  : 
Tel  est  huy  tout  vif  qu'on  voit  trépasser. 

Cardeux,  Pigneux,  Tisserrans  et  Foulions, 
Tondeurs,  Visiteurs,  Pareux,  Margneux^, 
Tainturiers,  Presseurs,  ensemble  allons  ; 
Laisser  il  ne  fault  les  Arsonneux*» 

I.  b:  appris.  —  2.  Imp.  :  poradis. 

3.  Mascarade  en  costumes.  L'Estoile  parle  souvent  de 
mommons  au  temps  du  carnaval.  On  connaît  sous  Louis  XIU 
le  «  Ballet  des  Andouilles  dansé  en  guise  de  mommon  ». 
Nous  n'avons  plus  d'analogues  que  dans  le  mot  de  mom- 
merie,  qui,  au  lieu  de  garder  son  sens  originaire  de  masca- 
rade, n'a  plus  que  l'acception  dérivée  d'acte  d'hypocrisie. 

4.  Verriers. 

5.  Marneurs,  ouvriers  qui  extraient  ou  qui  emploient  la 
marne  à  foulon  dont  on  se  sert  pour  la  préparation  des 
draps. 

6.  Ceux  qui  nettoient  la  laine  en  se  servant  de  l'arçon, 


AVEC    SES    ReSVERIES.  I  !  5 

Ni  d'aultres  du  mestier,  qui  sont  neux  ^, 
Lesquelz  ne  sçavent  pas  les  draps  ployer  : 
Telz  si  ont  biens  qui  sont  mal  employer. 

Et  vous,  mignons,  qui  gardez  bouticques, 
Tant  d'englades  ^  faictes  à  vau  i'an^? 
N'allez-vous  point  par  ces  voyes  oblicques 
Pour  voir  quelque  Dame?  Qu'en  sçait  l'en'? 
Je  prie  Dieu  qu'il  soit  en  mal  an 
Celuy  qui  sus  jeunes  gens  fait  le  guet: 
Tel  fait  le  mignon  qui  n'est  qu'un  ^  muguet. 

De  ces  Orfavres  point  parlé  je  n'ay, 
Ny  du  Forbisseur,  ny  Libraire; 
Du  mien  ont  eu  plus  que  je  n'ay  ; 
Souvent  m'ont  fait  en  mon  lict  braire. 
Ils  n[e  m'jont  pas  party  comme  frère, 
Car  ilz  ont  fait  la  part  au  plus  jeune  : 
Tel  est  bien  mesgre'^  qui  point  ne  jeune. 

Chasseurs,  Veneurs,  gens  de  Faulconnerie, 
Et  vous  qui  menez  chiens  en  lesse, 
De  chasser  vous  servez  la  Seigneurie  ; 
Bon  chasseur  est  qui  rien  ne  lesse. 
La  Mort  est  de  chasse  maistresse 
Et  n'espergne"  nulz,  tant  soit  bel  ou  let  : 
Tous  nous  fault  boyre  en  ce^  goubellet. 

instrument  en  forme  d'archet  qui  divise  !a  laine  ou  le  poil 
et  les  purge  des  matières  qui  leur  sont  étrangères.  On  dit 
encore  arçonneur. 

I.  Qui  sont  neufs  dans  le  métier.  —  2.  Anglade  paraît 
avoir  le  sens  de  détour  et,  par  extension,  de  tromperie. 

3.  C'est-à-dire,  mot-à-mot,  en  descendant  le  cours  de 
l'année.  —  4.  a  b  :  pour  /'o/z.  —  $.  b  :  qung.  —  6.  n  : 
maigre.  —  7.  b  :  n'espargne.  —  8.  a  b  :  5e. 

P.  F.  Kl  8 


1 14  Le  Resveur 

Et  vous,  Joueurs  de  paulmes,  qui  avez  naques^ 
Pour  bien  vous  servir  en  vostre  jeu, 
Dictes  moy,  vous  servent  ilz  de  2  marques 
Quant  ilz  prennent  l'éteuf^  en  son  lieu; 
Vous  ne  les  feriez  pas  servir  Dieu 
Si  tôt  que  de  courre  '  après  la  chasse  : 
Tel  a  bien  servy  qu'emprès  l'en  chasse. 

Chantres  sont  tousjours  prêts  à  bien  boyre^; 
Orguanistesf'  les  suyvent  souvent  ; 
Tousjours  ont  souef '^j  cela  debvez  croire  ; 
Point  ne  les  fault  pousser  en  avant  ; 
Trop  mieulx  ils  vont  qu'ung^  moulin  à  vent, 
Quant  c'est  de  bon  vin,  non  pas  de  bière  : 
Tel  est  vif,  qui  est  demain  en  bière. 

Taverniers,  pas  il  ne  vous  fault  oublier^ 
Ny  aussi  tous  ces^^  joueurs  de  quilles; 
Vos  hostes  feriez  supper  d'oubliez,  hier 
Vous  vendîtes  bien  vos  quoquilles  ; 
Ce  n'estoit  pas  sans  avoir  filles  ; 
Cela  je  croys  et,  somme  toute. 
Tel  a  beaux  yeulx  qui  point  ne  voit  goutte. 

Et  vous,  frians,  qui  vous  levez  matin 
Pour  tousjours  boyre  et  yvrongner, 
Malédiction  avez  pour  certain; 
Vous  en  avez  trestous  beau  groigner. 
Vous  n'allez  pas  si  tost  besoigner 

I.  Il  faudrait  naquets  (voy.   t.  X,  p.   120),  mais  il  faut 

laisser  nuques  à  cause  de  la  rime.  —  2.  a  :  du.  —  3.  La 

balle.  —  4.  A  B  ;  courir  qui  rend  le  vers  faux.   —  5 .  c  : 

hoir.  —  6.  B  :  Organistes.  —  7.  u  :  soif.  —  8.  b  :  qung. 
—  9.  B  :  oublie.  —  10.  a  b  :  ses. 


AVEC    SES    RESVERIES.  I  I  J 

Qu'à  la  taverne  pour  tater  le  vin  ^  ; 
Souvent  vous  en  apportez  le  levin. 

Laissez  nous  avons  les  gens  de  labeur, 
Qui  sont  tousjours  emprès  leur  charrue  ; 
Des  Gens  d'armes  souvent  2  il?:  ont  grant  peur 
Car  aujourd'huy  l'en  ne  sçet  qui  tue  ; 
Je  regarde  passer  ^  par  la  rue; 
Soubdain  il  vous  viendra  quelque  grant  mal  : 
Qui  va  le  droict  chemin  ne  va  mal  ''. 

Pellerins,  qui  allez  à  Sainct-Jacques, 
Gardez-vous  bien  de  vous  endormis^; 
Telz  pourroient  bien  tater  en  vos'^  Jacques" 
Que  penseriez  estre  voz  anys  ; 
Prendre  pourroient  que  pas  n'y  auroient  mis  ; 
Cela  si  se  peult  faire  coup  à  coup  : 
Tel  va  dehors  qui  demeure  beaucoup. 

Sergens,  qui  le  bonhomme^  allez  voir, 
Gardez  vous  de  point  le  molester; 
Vous  povez  bien  congnoistre  et  sçavoir 
Que  pas  n'est  riche  comme  Hester  ; 
Si  du  vostre  luy  vouliez  prester 
Aucune  chose  pour  luy  survenir  : 
Tel  est  asseuré  qui  veult  seul  venir. 

1.  C'est  de  cette  idée  qu'est  parti  l'auteur  du  Testament 
de  Tastevin,  roi  des  Pions  (t.  111,  p.  77-85),  pour  inven- 
ter le  nom  de  son  héros. 

2.  A  :  sounent.  —  3.  a  :  passez.  —  4.  a  b  :  n£  ViZ  pas 
mal.  —  5.  Au  sens  de  l'infinitif.  —  6.  a  :  vostre  ;  b  :  vous. 
—  7.  Nous  avons  gardé  jacquette  dans  le  sens  d'habit.  — 
Voir  sur  le  Jacques  du  xv*"  siècle,  René  de  Belleval,  le  Cos- 
tume militaire  des  Français  en  1446  (Paris,  1866,  in-4, 
note  14),  p.  57-8.  —  8.  L'homme  du  peuple,  le  paysan. 


1 i6  Le  Resveur 

Dieu  tout  puissant  nous  vueille  donner  paix  ; 
En  France,  nous  en  avons  besoing, 
Et  qui  veult  la  guerre  qu'on  luy  dye  :  «  Paix, 
Taisez-vous  ;  allez  vous  en  au  loing  ; 
L'en  vous  donra  tel  coup  sus  le  groing 
Que  l'en  vous  fera  tantost  bien  tayre  »  : 
Celuy  a  pesché  qui  n'avoit  nulz  retz  ^. 

Tant  d'aultres  gens  de  mestier  ay  laissez, 
Dont  je  n'en  fais  point  de  mencion  -; 
Les  ungs  si  ne  sçauroient  jamais  cessez 
De  faire  quelque  contemption  ; 
Les  aultres  sy  ^  n'ont  rémission 
Nen  ^  plus  qu'auroit  ung  chat  d'une  souris  : 
Tel  sy  faint  de  plourer  qui  faict  soubzris. 

Tristes,  desloyaulx  en  toutes  sortes 
Trompeurs,  cavilleurs^,  gens  affamez, 
Mocqueurs,  flateurs,  jangleurs  qui  raportez, 
Et  toutes  gens  qui  sont  mal  famez, 
Venez,  car  vous  estes  reclamez; 
Comparoistre  vous  fault  en  personnes  ; 
Tel  n'a  pas  ung  blanc  que  tu  rençonnes  *'. 

Quoquins,  belitres  "^  et  belitresses, 
Tous  ceulx  si  ont  aujourd'huy  le  temps  ; 
Argent  ont  de  maistres  et  maistresses  ; 
Le  plus  souvent  ne  sont  pas  contens  ; 
Aux  assemblées  sont  tousjours  à  temps, 

I.  Facétie,   équivoque  sur    le   mot  pécher.  —    2.   b  : 
mention.  —  3.  b  :  ji. 
4.  Nen  pour  non,  comme  plus  haut  l'en  pour  l'on. 
j .  Trompeurs,  sophistes  ;  lat.  cavillatores. 
6.  B  :  rensonnes.  —  7.  b  :  belistres, 


AVEC   SES    ReSVERIES.  II7 

Et  Dieu  sçait  comment  ilz  font  leurs  Pacques  ; 
Au  souper  les  verrez  jouer  es  blouques. 

Maronniers  ',  Naulonniers  et  gens  de  feu 
Tousiours  si  ne  font  que  rançonner  -  ; 
Souvent  ay  ouy  parler  du  bon  feu 
Roy  ^,  que  telz  gens  n'osoyent  mot  sonner  ; 
Maintenant  vous  feriez  massonner 
Mayson  au  font  d'aultruy*,  vueille  ou  non  : 
Tel  ne  doibt  mal  faire  qui  a  bon  regnon. 

Tant  de  larrons  vont  parmy  la  ville 
De  quoy  l'en  ne  faict  point  de  compte  ; 
Le  monde  est  maintenant  si  habille 
En  recepte  et  faict  de  compte 
L'en  ne  congnoist  plus  Roy  de  Conte  ; 
Trésoriers  si  ont  aujourd'huy  le  bruict  : 
Tel  plante  l'arbre  dont  n'en  voit  le  fruict. 

Que  dictes  vous  d'ung  gros  rouge  museau 

1 .  Mariniers  (Nicot).  Il  ne  faut  pas  les  confondre  avec 
les  Marones,  Matrones  ou  Marucci,  reste  des  Sarrasins  éta- 
blis dans  les  Alpes,  dont  a  parlé  Rabelais  dans  la  Panta- 
gruéline  Pronostication  :  «  les  Gryphons  et  Marrons  des 
montaignes  de  Savoye,  Daulphiné...»,  m a\-ec\ts Marranes, 
appellation  méridionale  des  familles  issues  de  Juifs.  Cf.  Du 
Cange,  ad  verbiim,  Ménage,  Dict.  éiym.,  éd.  Jault,  II, 
180,  et  Francisque  Michel,  Histoire  des  races  maudites, 
1847,  II,  p.  96.  Maronnier  veut  toujours  dire  marinier  ou 
matelot,  ainsi  Brunetto  Latini  dans  son  passage  sur  la 
boussole  :  «  Et  por  ce  nagent  li  maronier  aux  estoiles  et  à 
lor  ensengne  qu'il  usent,  que  l'onapele  tramontaine  »  ;  ch. 
114,  f"  js  verso,  n°  7066;  le  n"  7067  donne  «  li  mari- 
niers »  ;  Paulin  Paris,  Manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale, 
IV,  }6o. 

2.  B  :  renconner.  —  3.  Probablement  Louis  XII.  —  4. 
B  :  d'autruy. 


1 18  Le  Resveur 

Qui  ne  bouge  de  la  Taverne? 
A  le  voir  il  semble  fort  un  méseau  '  ; 
Je  ne  sçay  moy  qui  le  gouverne  ; 
Auprès  d'ung  four  il  s'entr'iverne  ; 
C'est  pour  mieulx  faire  sa  pénitence  : 
Voluntiers  tel  crye  qui  pas  ne  tence. 

Filles  perdues,  au  Bourdeau  adonnées, 
Que.  ne  pensez-vous  à  vostre  faict  ? 
Cuydez  vous  estre  de  Dieu  pardonnées  - 
Que  pénitence  vous  n'ayés  faict  ! 
Emprès  le  fait  il  fault  le  deffaict  ; 
Aultrement  en  Paradis  vous  n'irez  : 
A  telz  devez  argent,  que  luy  nyrez. 

Quant  est  du  Maistre  de  la  Monnoye, 
Que  vous  en  semble,  qu'en  3  dirons  nous  ? 
Jamais  ne  mengera  de  mon  ouaye; 
C'est  ung  homme  qui  s'enfuyt  de  nous. 
Il  le  fault  prier  à  deux  genoux  ; 
Aultrement '*  n'aurions  point  de  cliquaille  : 
Tel  porte  bourse  qui  n'a  pas  maille. 

Mais  où  est  maintenant  maistre  Jehan  de  Meung^, 
Mollinet*',  Meschincf^  et  Crétin  8? 

I.  Lépreux  ;  b  :  museau.  —  2.  a  b  :  pardonnez.  —  3. 
B  :  que.  —  4.  b  :  autrement. 

5.  Jean  de  Meun,  l'un  des  auteurs  du  Roman  de  la  Rose, 
né  vers  1280. 

6.  Jean   Molinet,   l'auteur   du    Temple  de  Mars,   etc., 
mort  en  1507. 

7.  Jean  Meschinot,  l'auteur  des  Lunettes  des  Princes,  né 
à  Nantes  vers  1420,  mort  le  12  septembre  1491. 

8.  Guillaume  Crétin,  l'auteur  des  Chants  royaulx  et  des 
Chroniques  de  France.   Les  biographes,  se  fondant  sur  un 


I 


AVEC    SES    RESVERIES.  II9 

En  terre  sont  pourriz,  mais  t'est  tout  ung 

En  Paradis  ilz  sont  pour  certain  '  ; 

Sy  parlent  là  Françoys  ou  Latin  ; 

Je  n'en  ditz  mot  pour  ce  que  riens  n'en  sçay  : 

Ung  jour  nous  fauidra  tous  faire  l'essay. 

Qu'est  devenu  Monseigneur  de  Sainct-Jelès% 
Et  aussi  maistre  François  Villon  3? 
Ses  deux  seigneurs  cy  voulentiers  ge  lez 
Feroys  escripre  de  vermillon' 
Et  ung  aultre  maistre  de  biilon, 
Dont  je  ne  sçay  comment  il  s'apelle  : 
Tel  vient  disgner  que  pas  on  [n'Jappelle. 

passage  du  Champ  fleury  de  Geofroy  Tory  (f.  iiij),  le  font 
mourir  vers  1525,  mais  notre  pièce,  qui  est  probablement 
antérieure  à  cette  date,  nous  permet  de  penser  que  l'année  de 
la  mort  de  Crétin  doit  être  rectifiée.  Le  libraire  Jean  Saint- 
Denys,  qui  publia  vers  i  s  20  (Lottin  ne  cite  ce  libraire  qu'avec 
la  date  de  1 521)  la  première  édition  des  Chants  royaulx,  dit 
qu'ils  sont  l'œuvre  de  «  fea  de  bonne  mémoire  »  Guillaume 
Crétin.  La  même  mention  se  retrouve  sur  le  titre  du  recueil 
«  revu  et  corrigé  à  la  grand  diligence  et  poursuyte  de  noble 
homme  maistre  François  Charbonnier,  vicomte  d'Arqués  », 
pour  lequel  le  libraire  Galliot  du  Pré  obtint  un  privilège  le 
16  mars  1526  [1527].  — On  a  dit  que  Crétin  n'était  qu'un 
surnom  et  que  le  vrai  nom  de  ce  poète  était  Guillaume 
Dubois.  C'est  une  erreur  ;  Dubois  n'est  au  contraire  qu'un 
surnom  tiré  du  bois  de  Vincenncs.  Guillaume  Crétin  exerça 
les  fonctions  de  trésorier  à  la  Sainte-Chapelle  du  château, 
avant  d'être  chantre  à  la  Sainte-Chapelle  de  Paris.  Voy. 
Goujet,  Bibliothèque  française,  t.  X,  pp.  17-32. 

1.  A  :  sert  in  ;  b  :  certin. 

2.  Octavien  de  Saint-Gelais,  évêque  d'Angoulême,  auteur 
du  Séjour  d'honneur  et  d'autres  poésies,  né  en  1466,  mort 
en  I J02. 

3.  Villon  mourut  entre  1480  et  1489. 

4.  C'est-à-dire  en  rubrique,  en  encre  rouge  pour  en  faire 
mieux  voir  le  nom. 


120  LeResveur 

Aujourdhuy  il  n'est  science  que  de  !oix; 
Aussi  l'en  ne  '  voit  que  légistes. 
Il  me  semble  que,  partout  où  je  voys, 
Je  ne  vois  point  d'évangelistes  ; 
Geste  science  est  pour  les  mistes  -, 
Non  pour  3  Advocatz,  ny  Secrétayres  ; 
Chascun  ne  sçet  pas  ses ''  secretz  tayre^. 

Sy  chascun  pensoit  bien  fort  à  son  cas 
Et  que  partout  il  mist  bon  ordre, 
Pas  ne  mengeroient  tant  les  Advocatz  ; 
On  les  garderoit  bien  de  mordre  ; 
Aller  on  les  feroit  en  ordre 
Comme  Cordeliers  en  procession  '^  ; 
De  recepvoir  sont  tous  en  possession'^. 

Hermites,  qui  vivez  de  rassines 
Et  qui  ne  beuvez  jamais  de  vin, 
Il  ne  vous  fault  point  de  médecines, 
Car  vous  n'avez  point  vostre  cueur  vin  ; 
Gardez-vous  de  quelque  éparvin  ^; 
Le  Dyable  est  aujourdhuy  fin  enfent  : 
Place  est  prinse  que  point  l'on  ne  defFent^. 

Que  dirons  nous  de  ces  chates-mittes  '" 

1.  B  :  /e. 

2.  Pour  les  prêtres.  Rabelais  a  employé  plusieurs  fois  le 
mot  (livre  III,  ch.  xlvhi)  quand  Gargantua  parle  des 
prêtres  qui  arrivent  à  marier  les  filles  contre  la  volonté  de 
leurs  parents.  C'est  le  latin  mysta  ou  mystes,  ou  grec 
(AÛaxr,;,  le  prêtre  ou  l'initié  aux  mystères. 

3.  B  :  point.  —  4.  A  :  ces.  —  5.  a  :  îayres  ;  b  :  taires. 
6.  A  B  :  processions.  —  7.  s  :  possessions. 

8.  Tumeur  qui  vient  au  jarret  des  chevaux. 

9.  B  :  deffend.  —  10.  a:  chates  mictes. 


AVEC    SES    RESVERIES.  121 

Qui  n'ayment  ny  Dieu  ny  sa  mère  ; 

Leurs  robbes  sy  sont  mengez  de  mittes  '  ; 

Hz  ressemblent  une  Chimère  ; 

Jamais  ne  veirent  leur  grammaire 

Et  si  se  veuHent  mettre  à  prescher  ; 

Tel  craint  l'eau  qui  veult-  bastir  prèz  Cher. 

Parler  fault  de  gens  de  toutes  aages-, 
Gens  qui  sont  vieulx  et  gens  décrépis  ; 
Tous  ceulx  sy  sont  maintenant  tous  saiges, 
Ou  trestous  folz,  qui  est  bien  du  pis; 
Vieilles  gens  sont  tousjours  acropis 
Et  ne  servent  que  le  feu  atizer  : 
Tel  porte  l'arc  qui  n'en  sçauroit  tirer  3. 

Jeunes  gens  de  trente  à  quarante  ans, 
Et  de  vingt  et  cinq  jusques  à  trente, 
Volentiers  '<  ilz  ne  sont  pas  contens 
Qui  jamais  ne  verront  ou  trente^. 
Il  ne  fault  qu'une  fiebvre"  iente 
Pour  les  mettre  du  tout  jusqu'à  la  mort  : 
Tel  se  joue  à  son  chien  qui  le  mort. 

Après  qu'auray  de  trestous  bien  parlé, 
A  la  fin  il  me  fauldra  tayser  "  ; 
J'ai  bien  regardé  par  long  et  par  là  ; 
Encores  ne  me  puis  appaiser. 
Si  me  fault-il  tous  mes  maulx  poyser 
Et  en  faire  grosse  diligence  : 
Pas  n'est  ennemy  qui  tousjours  tence. 

I.  A  ;  mictes.  —  2.  !mp.  :  ne  veult. 

3.  «  User  »  rimerait  mieux.  —  4.  b  :  Voulentiers.  —  5. 
Est-ce  Outrante  pour  Otrante,  la  ville  d'Italie  ?  —  6.  b  : 
fièvre.  —  7.  b  :  taiser. 


122  Le  Resveur 

Prendre  congé  me  fault  de  Jeunesse, 
Je  le  congnoys  bien  à  cest  heure^, 
Et  m'en  aller  bien  tost  à  la  messe  ; 
Rien  ne  m'y  vault  faire  demeure. 
Respit  je  n'auroys  pas  une  '  heure, 
Et  pource  suys  en  toutes  manières 
Délibéré  desrober  prières. 

Pendant  que  sommes  en  ce  monde  cy, 
Il  fault  faire  nostre  saulvement^. 
Et  aussi  en  ce  bon  temps  que  voicy 
Requerre  le  debvons  doulcement; 
RefFusez  n'en  serons  nullement, 
Et  jamais  ne  le  fault  désobéyr. 
Pource  à  Dieu  presserez  d'obéyr. 

Messeigneurs,  qui  ceste  Resverie  verrez, 
Je  vous  pry  les  faultes  excusez  ; 
Je  suis  certain  que  prou  en  trouverrez  ; 
Ne  vous  en  plaignez  ^  à  voz  Curez  : 
De  rechief  vous  pry  ne  m'encusez 
Entre  vous,  qui  point  mon  nom  ne  scavez  ; 
C'est  ung  resveur  ;  laissez  le  là  resver. 


BALADE. 


u 


ng  grant  Docteur,  non  pas  saige  ■*, 
Leuther'''  est  ainsi  nommé  ; 


I.  A  B  :  ung.  —  2.  B  :  sauvement.  —  j.  a  :  plaignez. 

4.  B  :  sage,  et  de  même  de  toutes  les  rimes  en  aige.  — 
5.  B  :  Lheuter.  C'est  en  1520  que  Luther  publia  son  livre 
sur  la  papauté  et  brûla  solennellement  la  bulle  du  pape. 
De  cette  année  date  la  grande  réputation  du  réformateur. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  123 

Du  grant  Diable  le  messaige 
Partout  il  est  renommé  ; 
A  gasté,  enfentommé  ^ 
La  très  vraye  Loy  Chrétienne. 
Qui  y  croyt  soyt-  assommé  ; 
Certes  ce  n'est  pas  la  mienne. 

Ouvert  il  a  ung  passaige, 
Qui  breef  sera  consommé  ; 
Garde  n'avez  que  la  saige*  ; 
De  dormir  suys"*  assommé  ; 
Quant  bien  aurez  tout  sommé  •', 
Il  n'a  faict  œuvre  qui  tienne, 
Et  je  vous  dis,  non  sommé  *"  : 
Certes  ce  n'est  pas  la  mienne. 

Ce  Leuther  est  du  quart  aage, 
Jamais  ne  fust  confirmé, 
Ou  du  pays  de  Cartaige 
Ne  sçay  qu'il  l'a  reclamé  ; 
Il  est  fol  d'avoir  femme  ^ 
La  Loy  qui  n'est  pas  certaine  ; 
Si  g'y  crois,  que  soye  flammé  ; 
Certes  ce  n'est  pas  la  mienne. 

Jésus,  tu  es  si  bien  famé 
Par  tout  as  Court  souveraine  ; 

1 .  Le  mot  enfantômé  est  encore  usité  à  Bayeux  avec  le 
sens  d'ensorcelé.  Voy.  Pluquet,  Contes  populaires,  Préjugés, 
Patois,  Proverbes,  Noms  de  lieux  de  l'Arrondissement  de 
Bayeux,  p.  69. 

2.  B  :  soit.  —  3.  Pour  que  je  ne  le  sache.  —  4, 
B  :  suis.  —  5 .  B  :  tout  consommé.  —  6.  Sans  qu'on 
me  le  demande,  sans  en  être  sommé.  —  7.  D'avoir  famé, 
d'avoir  donné  du  crédit  à  une  nouvelle  croyance. 


124  Le  Resveur 

La  foy  de  ce  t'a  famé  ; 
Certes  ce  n'est  pas  la  mienne. 

Jésus  Maria. 


Mon  Dieu,  vueillez  tous  mes  faitz  conduyre, 
Mon  sens  et  mon  esperit  garder, 
Affin  que  je  puisse  bien  desduyre 
Tous  mes  péchez,  et  puis  m'amender. 
A  toy  veulx  louenge  sans  tarder 
Rendre  comme  à  celuy  que  je  doys, 
Et  pour  ce  conduys  l'œuvre  que  je  foys. 

Adam,  qui  fut  nostre  premier  père. 
Mengea  du  fruict  à  luy  deflFendu  ; 
Eve,  qui  fut  aussi  nostre  mère, 
Avoit  de  Dieu  le  mot  entendu. 
Le  morceau  a  esté  cher  vendu  ; 
Dieu  en  a  faict  la  réparation  ; 
Il  y  pert,  partout  en  est  mention. 

Seth,  qui  fut  de  nostre  père  Adam  filz, 
Apres  son  père  fut  le  nostre; 
De  luy  il  en  vint  de  bien  grans  prouffitz' 
Car  Dieu  en  yst,  et  si  a  oultre, 
Chose  vraye  comme  patenostre, 
Il  sera  celuy  qui  nous  eslira  -  ; 
J'en  croy  Maistre  Nicolle  de  Lyra^. 

1.  B  :  proffitz. 

2.  Qui  nous  choisira,  qui  nous  jugera  au  Jugement  der- 
nier. 

} .  Nicolas  de  Lyre,  célèbre  théologien  catholique,  issu, 
dit-on,   d'une   famille  juive,   naquit   vers   1270,  à  Lyre, 


AVEC    SES    RESVERIES.  12$ 

Après  luy  vient  Noé,  nostre  père, 
Qui  fist  l'arche  pour  le  déluge  ; 
De  l'ung  de  ses  '  filz  eust  vitupère  ; 
Dieu  en  a  esté  le  grant  juge. 
L'arche  fust  es  bestes  refuge 
Et  à  luy,  sa  femme  et  ses  enfans  ; 
Celuy  qui  entra  premier  eust  bon  sens. 

En  l'arche  de  Noé  n'estoient  que  huit- 
Noé,  sa  femme  et  six  enfans  ; 
De  ces  ^  huyt  tout  le  monde  en  ensuyt  ; 
II  n'est  que  les  trespassez  absens. 
Gens  aujourd'huy  sy  ''  sont  bien  sans  sens 
Qui  ne  cognoissent  d'ont  son*,  tous  venuz  ; 
La  terre  nous  a  jà  tous  retenuz. 

Que  sont  devenus  ^  tous  les  Empereurs 
Et  tous  les  Sénateurs  de  Romme? 
Que  sont  devenus  tous  ces  grans  Docteurs 
Et  tous  ces**  Clercs,  que  point  ne  nomme? 
Tout  s'en  est  allé,  femme,  homme  ^, 
Et  trestout  s'en  yra  à  la  parfin, 
Les  ungs  bien  saoulz,  les  aultres  mors  de  fain. 

Mais  où  sont  allez  tant  de  gens  de  bien 
A  qui  nous  sommes  tous  tant  tenuz? 
Respons  moy  hardyment  :  «  Je  n'en  sçay  rien. 
»  Jamais  ne  les  viz  ^  ny  ne  congnuz^  ; 

bourg  situé  près  d'Evreux,  et  mourut  à  Paris  le  2j  octobre 
1340.  La  plupart  de  ses  ouvrages  furent  publiés  dès  les 
premiers  temps  de  l'imprimerie. 

I.  A  B  :  ces.  —  2.  B  :  huyt. —  3.  a  :  ses.  —  4.  a  :  si.  — 
5.  B  :  devenuz;  de  même  deux  vers  plus  loin.  —  6.  Imp.  : 
ses.  —  7.  B  ;  et  homme.  —  8.  b  :  veiz.  —  9.  a  :  congneu. 


126  Le  Resveur 

»  S'ilz  ont  esté  bien  entretenuz, 

»  Je  ne  vous  en  sçauroye  riens  que  dire.  » 

Pensons-y,  car  je  ne  voy  que  rire. 

Petit  enfant  qui  viens  en  ce  monde 
Avoir  te  fault  de  la  misère  ; 
Ta  teste  ne  sera  tousjours  blonde  ; 
Aulcunes  foys  la  fauldra  rayre. 
Les  ungs  si  te  vouldront  retraire 
Affin  de  tes  biens  avoir  la  garde  : 
Ckascun  a  son  prouffit  sy  '  regarde. 

Cathon.  Quod  nova  testa  capit"^,  etc. 
Il  fault  bien  chastier  tous  jeunes  enfans 
Devant  qu'ayent  grant  congnoissance  ; 
Attendre  ne  fault  pas  qu'ayent  grant  sens, 
Vous  n'en  auriez  la  jouyssance. 
Et  pourtant  il  fault  qu'on  s'avance 
Les  courriger  •*,  car  le  ply  qu'ilz  prendront 
En  jeunesse,  jamais  ne  le  lairront. 


2.  Nous  ne  trouvons  pas  ce  passage,  ni  celui  qui  com- 
mence par  les  mots  Patere  legem  dans  aucune  des  éditions 
des  Distiques  de  Caton  que  nous  avons  consultées,  même 
dans  le  volume  de  M.  Zarncke:  Der  deutsche  Cato  (Leipzig, 
i8j2,  in-8).  Pour  les  bibliographes  qui  ont  catalogué  les  nom- 
breuses éditions  de  ces  distiques,  et  pour  les  éditions  annotées, 
on  peut  voir  Harles,  Brevis  Notitia  litteratur£  roman<e,  Leip- 
sick,  178S,  in-S",  p.  697-701,  et  SuppUmerda  ad  breviorem 
Notitiam,  Leipsick,  1801,  p.  342-3.  —  Le  Quod  nova  texta 
capitz  évidemment  le  même  sens  que  le  versd'Horace(£/'(Jf. 
lib.   I,  ep.  1.  2,  v.  69-70)  : 

Quas  semel  inbuta  recens  primum  provabit  odorem 
Testa  diu... 

}.  B  :  corriger. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  I27 

Aujourd'huy  en  nul  '  ne  se  fault  fier, 
Sinon  à  Dieu  et  à  ce  qu'on  tient. 
Regardez  moy  ;  vous  2  verrez  ung  Greffier 
Qui  tient  gravité  plus  qu'ung  qu'on  tient 
Bien  saige  et  qui  bien  se  contient 
Entre  gens  de  grande  auctorité-^  : 
Un  fol  est  bien  souvent  tost  irrité. 

Aristote.  Componitur  orbis,  etc.-^ 
Les  Roys  doibvent  donner  bons  exemples, 
Car  le  monde  aujourd'huy  les  suyt  ; 
Hanter  ilz  doibvent  souvent  es  temples 
Affin  d'acquérir  tousjours  bon  bruict  ; 
Par  ce  moyen  Dieu  leur  donra  fruict  : 
Qui  régentera  tousjours  après  eulx  ; 
Dieu  nous  doint  •'  paix,  et  serons  bien  heureulx. 

Ovide.  Omnia  sunt  hominum,  etc.*^ 
L'heur  et  la  félicité  du  monde 
Pent  en  ung  petit  fillet  menu, 
Et  aujourd'huy  chascun  si  se  fonde 

I.  A  b:  nully.  —  2.  b  :  vour.  —  3.  a  :  aucthorité. 

4.  Il  y  a  dans  h  Métaphysique  d'Aristote.  livre  XII,  chap. 
Vil,  tout  un  développement  qui  se  termine  par  :  «  Tel  est 
le  principe  auquel  sont  suspendus  le  Ciel  et  la  Nature  », 
et  en  s'en  tenant  aux  mots  cités  on  pourrait  croire  que  le 
Rêveur  s'y  référait.  Il  est  plus  probable  qu'il  pensait  au 
vers  scolastique 

Régis  ad  exempiar  totus  componitur  orbis, 

qui  peut  être  mis  au  compte  d'Aristote  dans  ces  recueils  de 
sentences  versifiées  si  nombreux  au  moyen-âge. 

5.  A  :  doit. 

6.  Omnia  sunt  hominum  tenui  pendentia  filo, 

Et  subito  casu  quae  valuere  ruunt. 

Ex  Ponto,  lib.  IV,  epist.  III,  v.  3J-6. 


128  Le  Resveur 

A  aquérir  ^  ung  groz  revenu  ; 

Tout  si  s'en  yra  d'ont  est  venu  ; 

De  ce  monde  cy  riens  n'emporterons, 

Sinon  les  biens  et  maulx  que  nous  ferons. 

Ovide.  Dum  fueris  felix  -. 
Tant  que  seras  en  ce  monde  heureux, 
Des  amys  auras  au  grant  nombre, 
Mais,  si  d'aventure  demoure'  reux'', 
De  tes  amys  perdras  tost  l'ombre  ; 
Pas  ne  te  feront  grant  encombre, 
De  toy  seront  tantost  tous  eslongnez  ; 
Amys  sont  aujourd'huy  embesongnez. 

Aristote.  Virtuti  perfede,  etc. 
Ung  homme  povre  qui  est  vertueulx 
Est  tousjours  beaucoup  plus  à  priser 
Que  n'est  ung  riche  qui  est  vicieulx. 
Et  pour  ce  fault-il  bien  adviser 
A  la  parolle  que  vous  direz. 
Avant  qu'el  sorte  de  vostre  bouche, 
S'il  y  a  personne  à  qui  touche. 

S.  AUGUSTIN.  Quisqiiis"'  amatdictum,  etc. 
Toute  personne  qui  veult  detracter 
D'aultruy  *"'  la  personne  absente. 
On  luy  doibt  '  dire  :  «  mon  amy  frater, 
»  Taysez  vous  pour  l'heure  présente  ; 

1.  B  :  acquérir. 

2.  Trist.,  lib.  1,  9,  v.  6-7  : 

Donec  eris  felix,  multos  numerabis  amicos  ; 
Tempora  si  fuerint  nubila,  solus  eris. 

3.  B  :  demeure.  —  4.  Coupable,  de  reus.  —  5-  b:  QM'- 
quis.  —  6.  B  :  D'autruy.  —  7.  b  :  doit. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  \2Ç) 

»  La  compaignie  n'est  pas  contente 
»  D'ouyr^  telles  parolles  prouferez  ; 
»  Si  parlez  plus,  aller  nous  en  ferez.  » 

Orace  :  Invidus  alterius-. 
L'envieulx  du  bien  d'aultruy  se''  marrist; 
Il  luy  semble  que  point  ne  mourra  ; 
Du  mal  d'aultruy  bien  souvent  il  s'en  rist, 
Pensant  que  tousjours  si  demourra. 
Ung  jour  vendra,  pas  ne  demourra, 
L'heure  qu'i  luy  fauldra  d'icy  partis; 
De  cela  sommes  trestous  advertis. 

S.  AUGUSTIN.  Inquietum  est  cor  meum. 
Seigneur  Dieu,  mon  cueur  et  ma  volunté  '• 
N'aura  repos  que  sera  en  toy  ; 
Jamais  je  ne  seray  bien  contenté 
Que  n'ayez  eu  grâce  de  toy. 
Et  pour  ce,  mon  Dieu,  arreste  toy. 
Vers  moy  pardon  veulx-tu  me  pardonras^; 
Se  prendray  de  cueur  ce  que  me  donras. 

Omnia  pretereunt'\ 
Toutes  choses  passent,  fors  aymer  Dieu  ; 
C'est  ung  amour  qui  dure  sans  fin. 
Si  bien  tu  l'aymes,  tu  auras  le  lieu 
De  Paradis,  et  à  la  parfin 
Iras  lassus  et,  pour  faire  fin. 
Tu  seras  tousjours  homme  immortel  ; 
Or  me  ditz  se'^  vis  jamais  amour  tel. 

I.  B  :  D'ouïr.  —  2.  Hor.,  Ep.  i,  2,  57  : 

Invidus  alterius  macrescit  rébus  opimis. 
3.  A  B  :  ce.  —  4.  B  :  voulenté.  —  5.  b  :  pardonneras. 
—  6.  B  :  prêtèrent.  —  j.  a  b  :  ce. 

P.  F.  XI  9 


130 


Le  Resveur 


ViRGiLLE.  Labor  omnia  vincit^ . 
Par  très-grant  peine  et  grant  labeur 
On  vient  au  dessus  d'ung  affaire. 
Virgille  le  dict  ;  c'est  ung  bon  acteur, 
Et  pour  ce  nous  le  fault  tous  croyre  ; 
Mettons  tous  cecy  en  mémoire 
Pour  ung  aultre  -  foys  nous  en  ayder  : 
Tel  point  ne  voit  qu'il  fault  souvent  guyder. 

Je  suys  très  fort  esbahy  comme  Dieu 
A  voulu  pour  nos  maulx  endurer, 
Veu  qu'en  toute  place  et  en  tout  lieu 
Contre  luy  ne  fons^  que  murmurer; 
L'en  n'entent  ^  aujourd'huy  que  jurer  ; 
Ce  sont  les  plus  beaulx  motz  qu'on  peult  dire  ; 
Telz  pensent  que  Dieu  ne  leur  peult  nuyre. 

L'en  dit  qu'en  Paradis  faict  ^  si  beau 
Jamais  l'en  n'y  a  ny  soif  ny  faim  ^  ; 
Il  nous  y  fault  aller  trestous  tout  beau; 
Partir  fault  de  bon  heure,  afin 
De  voir"  de  Paradis  le  Daulphin; 
C'est  celuy  qui  trestous  nous  a  racheptés  ; 
Qui  veult  y  aller  il  se  fault  actes ^. 

D'une  chose  enquérir  me  vouldroye, 
C'est  comme  Dieu  puist  tout  gouverner  ; 


1.  Ceorg.  I,  v.  14J-6: 

Labor  omnia  vincit 

Improbus  et  duris  ingens  in  rébus  egestas. 

2.  B  :  autre.  — •  3.  Au  sens  de  «  nous  faisons  »;  la  con- 
traction se  fait  encore  dans  le  langage  populaire.  —  4. 
B  :  entend.  —  5.  b  :  fait.  —  6.  a  b  -.fin.  —  7.  b:  veçir. 
—  8.  Il  se  faut  hâter. 


AVEC    SES    RESVERIES.  1  3I 

Il  est  partout,  il  fault  que  je  lecroye, 
Pour  l'ung  pugnir,  l'autre  pardonner  ; 
De  ce  ne  se  fault  estonner  ; 
C'est  le  créateur  de  tout  le  Monde; 
En  luy  gyst  la  foy  où  je  me  fonde. 

Catho.  Mitte  archana,  etc.' 
Pour  quoy  t'enquiers-tu-  des  segretz  de  Dieu, 
Veu  que  ce  n'est  à  toy  les^  sçavoir? 
Il  te  semble  advis  que  ce  soit  jeu 
Et  que  ne  doit  à  nuUuy '•  challoir. 
Cathon  dit  ung  mot  digne  de  louer  ; 
C'est  Mitte  archana,  et  cetera  ^  ; 
Incontinent  ce  mot  dit,  se  tayra. 

Cathon.  Virtatem  primam  ''., 
La  première  vertu  et  plus  grant, 
C'est  qui  scet  bien  sa  langue  taire  ; 
Celuy  est  prouchain  ^  de  Dieu  bien  avant 
Qui  la  scet  s  vers  luy  bien  retraire. 
Cathon  ne  dit  pas  du  contraire  ; 
C'est  celuy  qui  a  tous  ces  beaulx  motz  ditz  ; 
Ceulx  qui  ne  le  croyent  sont  tous  bien  maulditz. 

Cathon.  Patere  legem,  etc. 
Ung  jour,  avant  que  l'heure  fust  sonnée, 
Il  nous  donna  une  belle  loy  ; 
C'est  :  «  Seuffre  la  loy  que  tu  as  donnée  »  ; 

1.  Mitte  arcana  Dei  cœlumque  inquirere  quid  sit; 
Quum  sis  mortalis,  quœ  sunt  mortalia  cura. 

2.  A  :  te  quiers  tu,  —  j.    b  :  k,  —  4.  b  :    nully.  —  5. 
Imp.  :  etc. 

6.  Virtutem  primam  esse  puta  compescere  linguam  ; 
Proximus  ille  Deo  est  qui  scit  ratione  tacere 

7.  B  :  prochain.  —  8.  b  :  sçait. 


1 32  Le  Resveur 

Si  tu  veulx  estre  de  gens  bien  loy  % 
Je  te  jure  ma  foy  et  ma  loy 
Que  celuy  qui  te  vouldra  bien  suyvre 
Mal  ne  fera,  ou  sera  bien  yvre. 

Charité  est  une  belle  vertus  ; 
Qui  l'a,  il  est  bien  tenu  à  Dieu  ; 
Il  nous  fault  d'elle  estre  tous  vestus, 
Si  voulons  de  Paradis  le  lieu  ; 
Avoir  nous  la  fault  au  beau  millieu^ 
De  nostre  cueur  et  la  bien  garder; 
Pour  ce  de  mal  faire  se^  fault  garder. 

Justice,  vous  estes  rigoureuse  ; 
Nul  de  vous  ne  se  veult  aproucher; 
Vous  n'estes  de  nulluy  amoureuse  ; 
Je  ne  sçay  qui  est  vostre  amy  cher. 
Celuy  ne  sçet  pas  son  nez  moucher 
Qui  a  envers  vous  plus  de  crédit 
Qu'ung  homme  de  bien,  ainsi  que  l'en  dit. 

Miséricorde,  ma  doulce  Dame, 
Je  vous  retiens  mon  advocate  ; 
Mais  que  soyez  pour  moy,  n'ay  peur  d'ame-*  ; 
Asseuré  suys  que  l'en  [ne]  me  bâte; 
Je  ne  crains  du  Diable  la  pâte; 
Face  tousjours  du  pis  qu'il  pourra, 
En  Enfer  est  et  là  il  demourra. 

S.  Jehan.  Qui  sequitur''  me,  etc.  cap.  viii  [v.  12]. 
Qui  me  suyt  ne  va  point  en  ténèbres 
Car  il  aura  lumière  de  vie, 

I.  Singulière  manière  de  modifier  le  mot  loué.  —  2.  b  : 
meillieu.  —  }.  a  b  :  ce.  —  4.  b  :  dasme.  —  5.  b  :  sequituer. 


AVEC    SES    RESVERIES.  1^^ 

Et  pource,  amy,  quant  tu  célèbres  ', 
Tu  -  suys  celui  qui  te  baille  vie. 
Garde  toy  bien  que  point  ne  desvie, 
Car  qui  veult  mal  faire  ne  veult  le  jour  ; 
Chascun  ne  chomme  des  fastes  le  jour. 

S.  Mathieu.  Quid  prodest  homini,  c.  xvi  [v.  26J. 
Dictes  moy  que  proffite  ^  à  l'homme 
D'avoir  gaigné  trestout  le  monde, 
Et  que  sa  pouvre  ''  âme  soit  en  somme 
Là  bas  en  abisme  parfonde.'' 
L'Evangille  où  je  me  fonde 
C'est  Monseigneur  sainct  Mathieu  qui  le  dit  ; 
Qui  le  contredit  est  bien  r.auldit. 

S.  Mathieu.  Vos  estis  lux,  etc.  c.  v  [v.  14J. 
Sainct  Mathieu  dit  que  gens  d'Eglise  sont 
Les  lumières  à  tout  le  monde. 
Et  puis  dit  :  «  La  cité  qu'est  sur  le  mont 
»  Ne  peult  estre  mussée  »,  et  fonde 
Là  une  question  profonde, 
Laquelle  Docteurs  pourront  desduyre  ; 
Dieu  si  nous  vueille  là  sus  tous  conduyre*'. 

S.  Jehan.  Ego  sum  partis  vivus,  c.  vi  [v.  48]. 
«  Je  suis  »,  ce  dit  Dieu,  «  le  vray  pain  de  vie  ; 
»  Celuy  qui  de  ce  pain  mengera 
»  Point  ne  mourra,  mais  sera  plain  de  vie, 
»  Et  le  pain  que  je  donray  sera 
»  Ma  chair.  »  Sainct  Jehan  dit,  ainsi  sera; 
C'est  l'Evangille,  il  la  fault  croyre  ; 
Mettre  il  fault  cela  en  mémoire. 

I.   Au  sens  de  dire   la  messe,  —  2.  b  :  Je.  —  3.  b  : 
prouffite.  —  4.  B  :  povre.  —  5.  b  ;  dcsduiie conduire. 


134  LeResveur 

s.  Jehan.  Hoc  est  preceptum,  c.  xxv'.  [v.   12' 
Dieu  dit  :  «  Cecy  est  mon  commandement 
»  Que  vous  vous  aymyez  -  ung  chascun 
»  Ainsi  que  vous  aymez  bonnement, 
»  Sans  en  estre  particuliers  d'ung.  » 
Mes  amys,  gardez  vous,  soyez  jung 
De  péché,  car  à  Dieu  trop  il  desplaist  ; 
Faisons  ce  que  Dieu  dit,  puisqu'il  luy  plaist. 

S.  Mathieu.  Ecce  ego  mitto^  c  xi,  'v.  loj 
Sainct  Mathieu  dit  que  Dieu  nous  envoyé 
Ainsi  que  les  ouailles  entre  les  loups  ; 
Pour  ce  fault  estre  prudent  et  c'on  voye 
Comme  le  serpent  faict,  qu'est  tant  lous, 
La  columbe,  qui  est  oysel  doulx  ; 
Les  deux  nous  monstrent  que  debvons  faire; 
Laissons  tout  œuvre  pour  cest  affaire. 

S.  Luc.  Nichil  enim  opertum  est,  cap.  xii  jv.  2. 
Il  n'est  segret  qui  ne  soit  révélé 
Ny  chose  cachée  qui  ne  soyt  sçeue  ; 
Ce  qu'aurez  dit  ne  sera  pas  selé; 
Au  plain  jour  il  sera  mis  en  veue. 
Mieulx  il  vault  avoir  la  langue  mue 
Que  de  trop  parler  et  de  trop  dire  ; 
C'est  dangier  de  se  ^  charger  trop  d'ire. 

Penser  nous  fault  à  la  fin  de  noz  jours 
Et  adviser  que  nous  deviendrons; 
La  Mort  si  s'aproche  fort  des  fauJxbours  ; 
Elle  nous  tient  de  près  aux  talions  ; 
Sonner  a  faict  trompettes,  clayrons  ^  ; 

I.  A  :  v.  v;  B  :  XV.  —  2.  b  :  aymez. 
3.  A  s  :  «.  —  4.  B  :  clairons. 


AVEC    SES    RESVERIES.  I35 

J'ay  peur  que  l'assault  nous  vueille  donner; 
Dieu  sy  ^  nous  vueille  trestous  pardonner. 

Foy  faict  chrestiens  en  Paradis  aller, 
Et  Espérance  si  les  conduict; 
Il  n'est  possible  de  point  l'eschaller^ 
Ne  d'y  entrer  avec  saufconduict  ; 
Pour  y  aller,  faire  fault  ce  que  duict; 
Aultrement  on  n'y  pert  que  sa  peine; 
Dieu  nous  l'a  rachepté  à  grant  peine. 

Pour  trespassez  fault  faire  prière  ; 
Nous  y  sommes  trestous  bien  tenuz  ; 
Aller  nous  fault  tous  à  la  l'jmière, 
Petiz  et  grans,  tant  vieulx  que  chanuz  ^ 
Pardon  demander  et,  testes  nudz  : 
La  requeste  faicte,  ne  fault  hober'' 
Voir  sy  ''  Paradis  pourrons  desrober. 

Mes  amys,  faire  fault  pénitence  ; 
Pensons  d'aller  tous  en  Paradis  ; 
Je  vous  pry,  chascun  de  nous  s'avance  ; 
Escoutons  Dieu  et  faisons  ses  ditz. 
Requérons  luy  pardon  ;  entenditz^ 
Retourner  il  pourra  sa  balance, 
Et  pour  Dieu  chascun  de  nous  y  pense. 

I.  B  :  si.  —  2.  Escalader. 

3.  Chanu,  chenu,  vieillard  décrépit,  lat.  canutus. —  Cette 
gradation  entre  les  vieillards  et  les  chanus  se  retrouve  dans 
ce  Recueil,  t.  IV,  p.  244: 

Mesmes  ung  tas  de  chanus  et  vieillards. 

4.  Remuer,  bouger. 

5.  B  :  i(".  —  6.  Entandis,  pendant  ce  temps. 


136  Le  Resveur 

Douter  il  nous  fault  son  grant  Jugement 
Et  avoir  peur  de  la  sentence  ; 
Bien  heureulx  est  celuy  qui  saigement 
Recogite  bien  sa  conscience  ; 
On  ne  sçauroit  aprendre  science 
Si  prouffitable  comme  ceste-cy  ; 
Cessons  à  péché  et  luy  cryons  mercy. 


Balade. 


Pensez-vous  que  l'argent  de  l'Eglise 
Ayt  esté  forgé  pour  avoir  mise 
A  soubdoyer  [tous]  les  gens  de  guerre? 
Pensez-vous  que  le  drap  d'une  frise, 
Tant  soyt  noyre,  verte,  rouge,  grise, 
Soit  aussi  forte  qu'[est]  une  pierre? 
Ne  pensez  pas  que  [cy]  sus  la  terre 
Homme  en  ayt  veu  venir  ;  bien  non  fist. 
J'en  ditz  ce  qu'il  m'en  semble;  il  suffist. 

Pensez-vous  celuy,  qui  a  aussi  mise 
L'Eglise  du  tout  en  sa  chemise. 
N'ait  ^  peur  qu'ung  jour  l'en  le  déferre  ? 
Pensez-vous  que  chascun  bien  n'avise, 
Quant  le  Bon  Dieu  tiendra  son  assise, 
Qu'en  Enfer  [il]  ne  soyt  mis  en  serre? 
Ung  jour  viendra  quelque  caterre  - 
Qui  le  mettra  (de)  dans  le  grant  confit. 
J'en  ditz  ce  qu'il  m'en  semble  ;  il  suffit. 

1.  Imp.  :  N'est. 

2.  Catharre,  rhume,  pleurésie. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  I  37 

Pensez-vous  quelque  jour,  sans  faintise, 
Il  sera  empoigné  de  main  mise  ? 
Soubdain  la  Mort  le  viendra  querre. 
Pensez-vous  qu'il  ayt  cy  ^  [sa]  franchise? 
Nenny;  si  bien  tost  il  ne  s'advise-, 
Boyre  l'en  le  fera  [bien]  sans  voyrre  ^ 
Ou  [bien]  d'ung  grant  coup  de  cymeterre 
Qu'il  viendra  tout  soub[d]ain,  puis  qu'il  fit''. 
J'en  ditz  ce  qu'il  m'en  semble  ;  il  suffit. 

Prince,  je  ne  treuve  point  la  guise 
Fort  bonne  ny  aussi  l'entreprise 
De  piller  et  tes  biens  ^  acquerre, 
Et  je  vous  ditz,  et  [si]  point  je  n'erre, 
Telz''  gens  ne  feront  jamais  prouffit  ". 
J'en  dis  ce  quil  m'en  semble,  il  suffit  8. 


Rondel. 

S   pour  elle  que  si  grant  dueil  G? 
O,  c'est  pour  moy  qu'ay  tant  ves  Q. 
N  donne  de  moy  ung  escQ; 
L  m'a  dès  long  temps  donné  con  G, 
Et  dit  tout  par  tout  que  je  suis  for  G; 
A  tout  propos  me  tourne  le  Q. 
S  pour  elle? 


I.  a:  sy.  —  2.  B  ;  s'avise.  —  3.  b  :  voirre  (verre). 
—  4.  C'est-à-dire  «  quelque  chose  qu'il  ait  faite.  »  Imp.  : 
puis  qu'il  le  fit.  —  5 .  b  :  bies.  —  6.  a  :  Tes.  —  7.  b  : 
proffit.  A.  et  B  intercalent  leur  qui  rend  le  vers  faux.  — 
8  La  versification  de  cette  ballade  ayant  dû  être  plus  soignée 
que  celle  du  reste  de  la  pièce,  nous  nous  sommes  efforcés 
de  remettre  les  vers  sur  leurs  pieds. 


138 


Le  Resveur 


I    n'y  a  qu'elle  qui  m'èt  ainsi  ju  G  ; 
L.  mesmes  sy  m'appelle  cou  Q; 
D  je  '  demeurer  ainsi  vin  Q: 
M  -  fera  devenir  enra  G  ; 
[S]  pour  elle? 

RONDEL. 

Quant  je  gardoyeaux  champs  les  bre-bre  [brebis] 

J'estoye  des  pastours  ma-gis-gis-gis  [magister] 

Car  bergières  faisoye  sau-sau-sau  [sauter] 

Et  puis  leur  donnoye  de  mon  pain-pain  [pain  bis] 

Puis  l'une  s'aprouchoit  de  no-no  [nobis] 

Et  venoit  la  teste  fro-fro-fro  [froter] 
Quand  je  gardoye. 

Sus  l'herbe  lessions^  tous  nos-*  a-a  [habis] 

Et  puis  les  feroye  qua-que-que-que.  [quaqueter] 

L'une  dit  :  «  Bona  dics,  pa-pa-pa  »  [pater] 

Et  je  luy  dis  :  «  Fille,  et  vous-vous  »,  [vobis] 
Quant ^  je  gardoye. 

Jhesus  Maria. 


C 


réateur  du  Ciel  et  de  la  Terre  ^ 
Nous  te  debvons  tous  bien  mercyer  ; 


l.Dè-je,  c'est-à-dire  Dois-je. 

2 .  On  remarquera  que  N  est  pour  Elle  ne,  et  M  pour 

Elle  me.  — }.  b  :  laissions.— /[.  b  :  tourne.  —  5.  a  :  nous. 

.6.  A  :  quane.  —  7.  Ce  vers  est  le  dernier  du  cahier  D 

de  la  seconde  impression  ;  le  cahier  E  manque  comme  nous 


AVEC   SES    ReSVERIES.  I39 

Tant  en  France  que  en  Engleterre, 

Nous  sommes  tenuz  te  gracyer. 

Plus  dur  seroit  que  fer  ny  ascier 

Qui  ne  le  feroit  une  foys  le  jour  ; 

Du  moins  faitz  le,  quant  seras  de  séjour  '. 

De  ce  jour  je  veulx  à  mon  Rédempteur 
Luy  faire  de  mon  corps  hommaige, 
Et  si  veulx  tousjours  estre  ententeur 
A  le  servir  de  bon  couraige. 
Depuis  le  temps  de  mon  jeun'  aage 
J'ay  eu  envers  luy  tousjours  ce  voulloir 
Je  suys  à  luy,  mais  pas  ne  m'en  veulx  loir  2. 

Louer  me  fault  le  benoist  Sainct  Esperit 
Qui  m'a  tousjours  guidé  et  guyde. 
Conduict  il  m'a  en  ce  petit  escript, 
Et  de  jour  en  jour  il  m'aguyde. 
C'est  celuy  qui  faict  temps  humyde, 
Dont  la  terre  porte  tant  de  beau  fruict  ; 
Remercvon  lay  ;  son  nom  partout  bruict. 

Bruict  a  tousjours  eu  et  tousjours  aura 
La  vraie  Trinité  de  Paradis  ; 
Troys  personnes  en  ung  sy  demeura  ; 
Je  le  croy,  ainsi  que  je  le  dis, 
En  despit  de  ces  viliains  maulditz 
Qui  ont  voulu  dire  du  contraire  ; 
Quant  mourray,  veulx  la  Trinité  croyre. 

Tavons  dit. —  Il  est  difficile  de  dire  si  les  strophes  qui  suivent 
sont  écrites  en  ^ers  de  9  ou  de  10  pieds,  tant  la  forme  en 
est    incorrecte.    On   remarquera    que  le  dernier   mot  de 
chaque  strophe  commence  la  strophe  suivante. 
I.  A  :  de  ce  jour.  —  2.  Il  veut  dire  louer. 


140  LeResveur 

Croyre  veulx  l'église  catholicque, 
Aussi  la  communion  des  Sainctz  ; 
La  remission  des  péchez  j'aplicque 
A  ma  créance  sans  estre  fains, 
Et,  pour  venir  à  toute[s]  mes  fains, 
Croy  la  résurrection  de  la  cher; 
Tout  cecy  veulx  croyre  sans  lascher. 

Lascher  je  veulx  mon  cueur  et  mon  voulloir 
A  servir  la  Vierge  Marie. 
C'est  ma  maistresse,  si  la  doybs  louer  ; 
Garder  veulx  de  la  faire  marrye  ; 
En  elle  ay  mis  ma  fantarie 
A  penser  comme  bien  la  serviray  ; 
J'ay  ce  voulloir,  point  je  ne  le  nyray. 

N'yray-je  pas  en  Paradis  la  voir 
Et  aussi  les  Sainctz  et  les  Sainctes  ; 
J'ay  tousjours  eu  et  ay  ce  bon  voulloir; 
Pas  ne  fauldray  à  mes  attainctes; 
Je  te  pry,  mon  Dieu,  les  mains  joinctes, 
Qu'à  la  fin  de  mes  jours  soye  lassus  mis, 
Et  tous  Chrestiens  et  tous  mes  amys. 

Mes  amys,  qui  demandez  l'aumosne 
Et  qui  d'huys  en  huys  l'allez  chercher, 
Je  croy  que  ne  trouvez  point  personne 
Qu'il  vous  die  :  «  Mon  amy,  aproucher. 
»  Séez  vous  là  et  prenez  de  la  cher, 
»  Du  pain,  et  de  tout  tant  que  vous  verrez.  » 
Faictes  le  tour,  Paradis  trouverez. 

Paradis  trouverez;  il  est  ouvert; 
Entrer  pu'st  celuy  qui  a  mérité  ; 


AVEC    SES    RESVERIES.  14I 

Fust-il  vestu  de  rouge  ou  de  vert, 

Jamais  n'en  sera  déshérité, 

Car,  puis  qu'il  a  eu  cherité, 

De  Paradis  jamais  ne  partira  ; 

Le  maulvais,  je  ne  sçay  quel  part  yra. 

Quel  part  yra,  il  est  bon  assavoir. 
Paradis  est  pour  bons  ordonné. 
Non  pas  pour  meschans;  tout  leur  avoir 
Auroient  distribué  et'  donné, 
Si  Dieu  ne  leur  avoit  pardonné; 
Pour  ce  d'y  penser  soyons  diligens  : 
Il  fault  avoir  pitié  de  povres  gens. 

Povres  gens,  reconfortez  vous  en  Dieu 
Et  invocqués  la  Vierge  Marie  ; 
Pas  ne  demourrez  tousjours  en  ce  lieu; 
La  grâce  de  Dieu  n'est  pas  tarye. 
Nous  serons  tous  d'une  confrarie  ; 
Ung  jour  viendra,  que  pas  chascun  ne  sçet; 
Des  amys  nous  fauldra  là  plus  de  sept. 

Plus  de  sept  foys  avons  Dieu  offensé, 
Et  de  jour  en  jour  nous  l'offensons. 
Que  sera  il  faict  de  nous  ?  Riens  n'en  se, 
Sinon  que  de.maulvaises  chansons. 
Allons  à  Dieu  et  nous  avançons 
Pour  luy  prier  que  tous  nous  pardonne  ; 
Quant  à  moy,  c'est  ce  que  j'en  ordonne. 

Ordonne  à  Dieu  comme  les  trois  Roys 
Ont  faict  quant  le  furent  adorer, 

I.  imp.  :  A?. 


142  LeResveur 

Myrrhe,  encens,  luy  porter,  et  tous  trois  ; 

Cela  ne  nous  fault  point  advérer? 

Monstre  nous  ont  à  le  révérer  ; 

Pour  tant  faisons  comme  euix,  sans  point  faillir; 

Allons  d'ung  couraige  Dieu  assaillir. 

Saillir  nous  fault  de  ceste  mysère 
Et  aller  d'ont  nous  sommes  venuz  ; 
C'est  du  ventre  de  nostre  grant  mère 
La  Terre,  nous  irons,  gros,  menuz, 
Les  ungs  vestus,  les  aultres  nudz  ; 
Chascun  son  petit  fardelet  portera, 
Ne  jamais  riens  il  ne  raportera. 

Portera  l'en  doncques  chascun  son  fais  ; 
Il  s'en  trouvera  de  bien  chargez  ; 
Je  me  double  de  moy  plus  que  je  (ne)  fais 
D'aultres,  car  ne  sçay  où  hébergez; 
Il  en  sera  de  bien  mal  logez  ; 
Puis  qu'il  fault  que  chascun  son  fais  porte, 
J'ay  peur  qu'il  y  ayt  presse  à  la  porte. 

Porte  tes  péchez  devant  le  prebstre 
Et  les  confesse  de  mot  à  mot, 
Mais  n'y  va  pas  comme  une  beste  ; 
Penser  il  y  fault,  c'est  ung  brief  mot  ; 
Cela  faict,  seras  allégé  moult. 
Et  puis  emprès  faire  pénitence  ; 
Aultre  chose  ne  fault  pour  quittance. 

Qui  tance  ses  serviteurs  ne  pèche. 
Quant  c'est  pour  demonstrer  les  faultes. 


AVEC    SES    ReSVERIES.  143 

Mais  pour  ung  aultres  foys  les  remerchei 
Et  te  garde  des  follyes  caultes  ; 
Si  persévèrent,  sans  criéez  haultes 
Metz  les  doulcement  hors  de  la  mayson, 
Et  en  prens  d'aultres  que  ne  vis  mays  on. 

On  ne  doibt  en  cella  faire  jurer, 
Car  assez  on  offenseroit  Dieu, 
Mais,  doulcement  et  sans  point  demeurer, 
Les  en  envoyer  en  aultre  lieu 
Et  les  contenter  là  sur  le  lieu  ; 
Ce  sera  pour  le  mieulx  et  sans  faillir 
Que  contentez  soyenl  avant  que  saillir. 

Saillir  nous  fault  de  ceste  mysère, 
Mais  sans  Dieu  saillir  nous  ne  sçaurions  ; 
Nous  avons  beau  crier  et  beau  brayre 
Il  fault  que  la  Grâce  nous  ayons, 
Et  pour  ce  fault  que  nous  tous  yssions 
De  péché,  puis  emprès  le  requerre 
Qu'il  nous  oste  famine  et  guerre. 

Guerre  est  une  beste  cruelle. 
Qui  dévore  lès  jeunes  et  les  vieulx, 
Elle  passe  tout  par  truelle  ; 
Je  ne  sçay  qui  a  en  elle  du  mieulx; 
Tout  luy  est  ung,  rude,  gracieulx; 
De  Paradis  en  Terre  el  tomba  ; 
Oncques  puis  de  Terre  n'en  hoba  2. 

Batz  celuy  qui  ne  veult  avoir  paix 
Et  le  gecte  du  tout  en  Enfer, 

1 .  Au  sens  de  remarquer. 

2.  N'en  bougea.  Cf.  p,  135,  v.  1 5. 


144  LeResveur 

Où  jamais  de  tes  biens  ne  le  repaix 
Qu'ilz  ne  soyent  aussi  durs  que  fer, 
Affin  que  les  aillez  rechauffer 
Là-bas  avec  tous  ses  grans  vieulx  dampnez  ; 
Mauldicte  fust  l'heure  d'ont  furent  nez. 

Netz  nous  ne  serons  jamais  de  péché 
Si  le  Bon  Dieu  sa  grâce  n'y  met  ; 
Je  ne  congnoys  metz  qui  n'en  soit  taché, 
Et  encore  ung  chascun  s'y  met; 
Q^uant  à  tout  j'ay  bien  pensé,  il  m'est  ^ 
Advis  qu'il  fust  temps  de  soy  repentir; 
J'ai  peur  que  Dieu  nous  face  maulx  sentir. 

Sentir  nous  fauldra  les  verges  de  Dieu  ; 
Si  nous  ne  luy  requérons  pardon, 
Je  ne  suis  point  asseuré  en  ce  lieu; 
Je  n'ay  que  peur  que  ne  vous  pardonne. 
Nous  avons  tant  de  bien  abandonné, 
Et  ne  remercyons  Dieu,  ny  sa  mère  ; 
Gardons  que  ne  mengions  poyre  amère. 

Mère  de  Dieu,  prye  ton  doulx  cher  enfent, 
Qu'i  nous  vueille  trestous  secourir. 
J'ay  ung  si  grant  dueil  que  mon  cueur  en  fent 
Des  maulx  que  voy  aujourd'huy  courir. 
Nous  ne  sçavons  quant  debvons  mourir 
Et,  qui  pis  est,  chascun  point  n'y  pense. 
J'ay  peur  que  façions  si  grant  despense. 

Despens  ce  que  tu  auras  gaigné 
Et  ne  despens  l'autruy  que  puissez  ; 

I.  A  :  met. 


AVEC    SES    RESVERIES.  I45 

Vis  donc  comme  homme  bien  enseigné 

Crains  Dieu  et  toutes  justices  ; 

Va  souvent  ouyr  les  services 

Es  églises  et  à  ta  paroisse, 

Si  tu  veulx  que  ton  bien  tousjours  croisse. 

Croys  celuy  qui  te  donra  bon  consel 
Et  ne  croys  point  ung  tas  de  menteurs; 
Gardez  de  mettre  en  ton  vin  du  sel 
Ne  de  suyvre  ung  tas  de  flateurs  ; 
Aujourd'huy  a  tant  d'adulateurs 
Et  tant  d'aultres  meschantes  merdaille 
De  cinq  cens  n'en  donroye  une  maille. 

Aille  donc  mal  celuy  qui  est  boyteulx  ; 
Aussy  droict  ne  sçauroit  il  aller, 
Et  ung  tas  de  folz,  qui  sont  tant  rioteux, 
Ne  sçauroient  d'ung  homme  bien  parler  ; 
Tout  cecy  ne  vault  le  ravaler  ; 
Pourtant  si  à  Dieu  veullent  retourner, 
Demandent  pardon,  ilz  sont  pardonner. 

Donnez  chascun  une  patenostre 
Pour  ceulx  qui  sont  devant  nous  allez  ; 
Les  bonnes  gens  si  sont  passez  oultre  , 
Pas  ilz  ne  sont  çà-bas  ravaliez  ; 
En  Paradis  ilz  sont  esgallez 
Avecques  tous  les  Sainctz  et  les  Sainctes  ; 
Hz  prient  pour  nous;  ce  ne  sont  pas  faintes. 

Faintes  ne  fault  faire  pour  Dieu  servir. 
Servir  le  fault  de  trestout  son  cueur, 
Cueur  nous  debvons  avoir  à  le  suyvir, 
Suyvir  le  fault,  il  porte  bon  heur, 

P.  F.  XI  10 


146  LeResveur 

Heur  n'a  point  celuy  qui  est  tenseur, 
Seur  il  nous  fault  aller  avec  les  sainctz'. 
Sainctz  lassus  si  ne  sont  vestus  ny  sainctz. 

V  tures  -  il  fault  en  Para  X 

X3  donc  patenostres  six  ou  VII 

VII  ce  que  Dieu  appète  que  tes  X 

X  les  tout  hault,  et  non  au  fau  VII 

VII  forcer  dire  plus  qu'on  ne  VII  '• 

VII  affin  de  Dieu  envers  nous  XIII 

XIII  fault  là  sus  pour  nous  re  XIII  ^. 

Rondcl. 

Pastor  bonus  garde  bien  ses  brebis, 

—  les  nourrist  de  pain  bis, 

—  les  congnoist  à  la  voix, 

—  les  conduist  bonnes  voys, 

—  les  vest  de  tous  abis, 
Pastor  bonus  laysse(nt)  tous  ses  grobis, 

—  les  fera  bien  forbis; 

—  si  est  en  tous  endrois 

Pastor  Bonus. 

[Pastor  bonus]  tu  scmper  vocabis, 

—  ,  ce  nom  ^  non  mutabis, 

—  est  tousjours  fort  courtois, 

—  est  un  vray  Dieu  en  trois, 

—  ,  mitte  paccm  nobis, 

Pastor  bonus.,  etc. 

Finis. 

I.  C.  à  d.,  ceints.  —  2.  Saindures,  au  sens  de  sainteté. 
—  5.  Dis.  —  4.  S'efforcer  dire  plus  qu'on  ne  scet.  Les  autres 
Vil  sont  pour  5£/)f,  cet  et  c'est.—  $.  Traire?—  6.  a:  se  non. 


AVEC    SES    RESVERIES.  I47 

Rien  de  plus  sec  ni  de  moins  poétique  que  les  Rêveries 
de  notre  greffier.  Sur  chaque  profession,  sur  chaque  sujet, 
même  quand  il  prend  la  pensée  d'un  autre  pour  thème,  il 
ne  va  pas  au-delà  d'une  strophe.  Il  devait  d'autant  plus 
tenir  à  ses  vers  qu'ils  ont  dû  lui  donner  bien  de  la  peine  ; 
sachons-lui  gré  au  moins  de  ne  pas  avoir  continué  indéfini- 
ment, car,  avec  cette  façon  de  toujours  couper  et  de  tou^ 
jours  reprendre,  sans  suivre  ni  terminer  jamais,  il  n'y 
avait  vraiment  pas  de  raison  pour  qu'en  faisant  avec 
conscience  une  ou  deux  strophes  par  jour,  il  se  fût  jamais 
arrêté.  C'est  surtout  quand  on  ne  dit  rien  qu'il  est  facile 
de  parler  toujours;  quand  il  n'y  a  ni  commencement  ni 
milieu,  il  n'y  a  pas  moyen  d'avoir  une  fin. 

Un  point  seulement  est  singulier  et  curieux,  c'est  la 
mesure  inusitée  dans  laquelle  il  a  écrit.  Est-ce  un  fait  de 
maladresse  ou  d'inexpérience,  et  a-t-il  eu  l'idée  formelle 
d'adopter  un  mètre  qui  est  plus  que  rare  ?  Toujours  est-il 
qu'en  majorité  ses  vers  sont  composés  de  neufs  pieds.  Un 
certain  nombre  n'en  ont  que  huit,  bien  que  quelques-uns 
puissent  passer  pour  en  avoir  neuf  si  l'on  compte  les  syllabes 
muettes  qui  terminent  certains  mots,  comme  joi-e,  ai-ent, 
etc.  Il  y  en  a  même  de  dix  pieds,  et  il  est  à  remarquer  que 
la  plupart  du  temps  le  sens  empêche  absolument  de  rien 
retrancher,  ce  qui  établit,  nous  ne  dirons  pas  la  pureté, 
mais  l'exactitude  de  son  texte.  Seulement,  nous  le  répétons, 
les  vers  qui  n'ont  pas  neuf  pieds  sont  l'exception,  et  l'on 
sait  combien  cette  mesure  a  été  rarement  employée  ailleurs 
que  dans  des  vers  écrits  spécialement  pour  la  musique  et 
destinés  à  être  chantés. 

Il  est  curieux,  du  reste,  de  constater  combien  sont  durs 
les  vers  français  dont  la  mesure  est  impaire.  Les  vers  de 
cinq  et  de  sept  pieds  sont  usités  et  se  tiennent  bien,  parce 
qu'ils  sont  assez  courts  pour  n'avoir  que  des  accents,  sans 
avoir  besoin  de  césures,  mais  on  n'en  fait  ni  de  neuf  ni  de 
onze,  comme  en  italien.  La  raison  en  est  que  nos  vers  sont 
principalement  fondés  sur  l'accent  de  position,  et,  sans  avoir 
besoin  du  parallélisme  absolu  des  hémistiches,  sur  la  coupure 
régulière  des  césures.  Leurs  hémistiches  doivent  avoir  un 
nombre  de  syllabes  égal  ou  du  moins  une  même  proportion 
de  pieds  pairs  ou  de  pieds  impairs. 

Le  vers  de  dix  pieds,  et  notre  auteur  en  présente  des 
trois  espèces,  peut  avoir  trois  césures,  au  sixième,  au  cin- 
quième et  au  quatrième  pied.  La  césure  au  sixième,  usitée 


148  Le  Resveur. 

au  moyen-âge  dans  certaines  chansons  de  geste,  a  été 
abandonnée  à  juste  titre.  Au  lieu  de  monter,  le  vers  tombe; 
il  semble  qu'il  soit  complet  avec  le  premier  hémistiche, 
et  que  le  reste  ne  soit  qu'un  placage.  La  coupure  au  milieu 
en  taratantara,  comme  on  disait  au  xvi''  siècle,  est  excel- 
lente en  un  sens  et  très-harmonieuse,  mais  elle  est  telle- 
ment chantante  et  mélodique  qu'elle  deviendrait  vite  mono- 
tone et  ne  se  prête  pas  à  tous  les  tons  ;  charmante  pour 
des  pièces  élégantes  et  courtes,  elle  serait  fastidieuse  de 
ronronnement  dans  une  pièce  longue.  Aussi  le  vers  de  dix 
pieds  avec  césure  au  quatrième  est-il  le  plus  usité  ;  il 
s'équilibre  et,  grâce  à  la  seconde  partie  plus  longue  que  la 
première,  possède  un  juste  mouvement  et  une  remarquable 
stabilité. 

Le  vers  de  neuf  pieds  n'est  pas  dans  le  même  cas.  Quand 
sa  césure  est  marquée,  elle  tombe  au  cinquième  ou  au 
quatrième  pied;  au  cinquième,  le  défaut  est  le  même  qu'au 
sixième  dans  le  vers  de  dix  pieds  ;  le  vers  est  boiteux  et  se 
casse  le  nez  en  tombant.  La  proportion  naturelle  est  ren- 
versée ;  c'est  mettre  le  chapiteau  au  lieu  de  la  base,  et  la 
coiffure  à  la  place  des  pieds.  Au  quatrième,  le  défaut  est 
moindre,  mais  il  y  a  disparité  entre  la  partie  paire  et  la 
partie  impaire.  Un  mode  plus  harmonieux  serait  de  lui 
donner  deux  césures  et  par  suite  de  le  diviser  en  parties 
égales  de  trois  syllabes,  mais  alors  le  défaut  de  taratanîara 
se  produit  ;  le  rhythme  est  si  marqué  et  si  forcément 
uniforme  qu'il  serait  insoutenable  si  l'on  allait  au-delà  de 
quelques  strophes. 

On  le  voit,  si  le  vers  de  neuf  pieds  n'a  pas  fait  fortune 
en  dehors  soit  de  vers  formellement  écrits  pour  la  musique, 
soit  de  quelques  fantaisies  individuelles,  c'est  qu'il  ne  mérite 
pas  de  réussir,  car  il  est  nécessairement  inférieur  aux  mesures 
qui  ont  été  adoptées  et  dont  on  connaît  les  qualités  et  les 
ressources.  L'exemple  de  notre  greffier  n'est  pas  de  nature 
à  faire  revenir  sur  sa  défaveur.  Mais  il  est  singulier  qu'un 
homme  qui  n'est  pas  poète,  et  cela  vient  peut-être  de  là, 
ait  été  se  séparer  de  ses  contemporains  pour  faire  autre- 
ment qu'eux  et  tenter  Une  mesure  qu'il  ne  voyait  pas 
employée  autour  de  lui.  Au  point  de  vue  de  l'histoire  de 
notre  métrique,  cette  tentative  malheureuse  méritait  d'être 
remise  en  lumière  en  raison  à  la  fois  de  sa  rareté  et  de 
son  ancienneté.  a.  de  M. 


'49 


Ode  sur  la  deffaicte 
de  l'armée  papistique  de  Béarn, 

sur  le  chant  : 
De  Lyon,  la  bonne  ville, 
J'ay  chassé  tous  ces  cagots,  etc. 

Imprimé  nouvellement, 

M.    D.    LXIX. 


La  victoire  de  Jarnac  et  la  mort  du  prince  Louis 
de  Condé,  assassiné  par  Montesquieu  sur  le 
champ  de  bataille,  avaient  relevé  la  confiance  du 
parti  catholique.  Jeanne  d'Albret,  accourue  à  La 
Rochelle  avec  son  fils  Henri  de  Navarre,  voulut  en 
vain  tenter  de  nouveau  la  fortune,  La  journée  de 
Moncontour  (3  octobre  1 569)  nefutpasplus  heureuse 

3ue  celle  de  Jarnac  (13  mars  1569).  C'est  entre  ces 
eux  dates  que  se  placent  les  événements  particuliers 
au  Béarn,  qui  font  le  sujet  de  cette  pièce. 

Le  roi  Charles  IX,  pour  se  venger  de  Jeanne 
d'Albret,  avait  fait  ordonner  par  les  Parlements  de 
Bordeaux  et  de  Toulouse  la  confiscation  de  ses  biens. 
Les  Catholiques  et  les  seigneurs  gagnés  par  la  Cour 
s'apprêtèrent  à  exécuter  la  sentence.  Pendant  que 
les  Etats  du  Béarn,  convoqués  à  Pau  par  le  baron 


150  Deffaicte  de  l'Armée 

d'Arros ,  lieutenant-général  de  Jeanne  d'Albret ,  se 
prononçaient  pour  la  Reine,  les  Etats  de  Bigorre, 
convoqués  à  Tarbes,  juraient  de  demeurer  fidèles  au 
Roi  de  France.  Le  duc  d'Anjou,  chef  de  l'armée 
royale,  chargea  le  vicomte  deTerride  d'aller  occuper 
le  Béarn.  C'était  cet  Antoine  de  Lomagne,  célèbre 
par  sa  valeur,  ami  de  Montluc  et  de  toute  la  noblesse 
de  Gascogne  \ 

Les  chefs  catholiques  donnaient  l'exemple  des  plus 
atroces  cruautés,  à  Lescar,  à  Orthez,  à  Oléron. 
D'Arros  concentra  ses  dernières  forces  dans  Navar- 
reins.  Terride  convoqua  les  Etats  de  Béarn  à  Lescar 
(14  avril  1569);  ils  n'acceptèrent  que  la  protection 
du  Roi  de  France  et  repoussèrent  sa  souveraineté. 
Pau  ouvrit  ses  portes  pour  échapper  à  l'artillerie 
royale.  Navarreins,  sur  la  frontière  du  Béarn,  resta 
indomptable.  Terride  s'était  montré  plein  de  modé- 
ration à  Pau.  Il  crut  pouvoir  rendre  aux  églises  et 
aux  communautés  religieuses  les  biens  sécularisés  et 
rétablir  partout  l'ancien  culte. 

C'est  alors  que  Terride  paraît  devant  Navarreins, 
dont  le  dernier  Roi  de  Navarre,  Henri,  avait  voulu 
faire  le  boulevard  de  son  royaume  du  côté  de  l'Es- 
pagne. Navarreins  restait  la  dernière  barrière  debout 
contre  l'invasion  française.  D'Arros  s'y  était  enfermé 
avec  Bassillon,  Navailles  et  l'élite  des  chefs  réformés. 
Il  fallut  changer  le  siège  en  blocus. 

Jeanne  n'avait  pas  voulu  affaiblir  l'armée  des 
Réformés  en  secourant  ses  Etats.  Heureusement  le 
comte  de  Montgommery  résolut  de  se  mettre  à  la  tète 
du  parti  réformé  de  Béarn,  compromis  par  ses  dis- 
cordes. Pour  parvenir  jusqu'à  Navarreins,  Mont- 
gommery, avec  4000  arquebusiers  et  50  chevaux, 
devait  franchir  50  lieues  de  pays  ennemi,  et  passer 
quatre  rivières  ;  il  y  parvint  à  force  d'audace  et  en 

I.  Mèm.  de  Castelnau  (Bruxelles,  17JI.  ?  vol.  in-fol.), 
t.  II,  p.  674. 


PAPISTIQJJE    DE    BÉARN.  IJl 

semant  partout  la  terreur  et  la  désolation.  En  douze 
jours,  des  extrémités  du  comté  de  Foix  il  atteint  les 
portes  de  Pau. 

Terride,  trop  confiant,  n'apprit  cette  marche  qu'au 
moment  où  il  avait  sur  les  bras  le  redoutable  comte. 
Montluc  l'avertissait  et  lui  conseillait  de  lever  le 
siège  de  Navarreins  ;  il  s'y  décida  tardivement,  après 
avoir  perdu  800  hommes,  et  se  rejeta  en  désordre 
sur  Orthez.  La  garnison  de  Navarreins  poursuivit 
son  arrière-garde. 

Après  s'être  reposé  deux  jours  dans  Navarreins, 
Montgommery  reprit  sa  marche.  Les  deux  partis 
rivalisèrent  de  cruautés  et  de  représailles.  Malgré  les 
instances  de  Montluc,  Terride  ne  voulut  pas  sortir 
du  Béarn.  L'ennemi  le  rejoignit  aux  portes  d'Orthez. 

Le  vicomte  de  Monclar,  à  la  tête  de  l'avant-garde,  se 
précipita  avec  tant  d'ardeur  sur  les  catholiques,  que 
Terride  ne  put  ranger  ses  troupes  en  bataille  hors 
des  remparts.  Assaillants  et  fuyards  entrèrent  pêle- 
mêle  dans  Orthez.  Le  massacre  s'étendit  à  toute  la 
ville,  aux  couvents,  aux  églises.  Terride,  réfugié 
dans  le  château,  fut  réduit  à  capituler  sous  condi- 
tion d'avoir  la  vie  sauve  avec  les  principaux  chefs  et 
resta  en  otage  (15  août)'.  Pau,  Oléron  rentrèrent  sous 
la  domination  de  la  Reine;  le  Béarn  fut  reconquis; 
la  Réforme  triompha  et  les  biens  ecclésiastiques 
furent  confisqués.  La  reine  Jeanne  rentra  bientôt  dans 
ses  états.  Elle  fut  implacable  pour  ses  ennemis  vain- 
cus :  Terride  et  les  autres  chefs  prisonniers,  trans- 
férés à  Pau,  y  furent  massacrés  (24  août).  Charles  IX 
fut  profondément  irrité  de  cette  violation  de  la  capi- 
tulation d'Orthez,  et  l'on  dit  qu'il  choisit  le  24  août 
pour  la  Saint-Barthélémy  afin  de  faire  à  cet  attentat 
un  sanglant  anniversaire-. 

1.  Montluc  (éd.  de  Ruble,  t.  III,  pp.  280-284)  rejette 
sur  Terride  seul  la  responsabilité  de  cette  capitulation. 

2.  Voy.  sur  tous  ces  faits  l'Histoire  de  la  Gascogne,  par 


i$2  Deffaicte  de  l'Armée 

Voici  la  description  de  la  plaquette  dont  nous 
reproduisons  le  texte  ;  elle  n'a  pas  été  citée  par 
M.  Bordier  dans  son  Chansonnier  huguenot  (Paris, 
Tross,  1871 ,  2  vol.  in- 16)  : 

-{>Ode  sur  //  la  deffaicte  //  de  l'Armée  pa-  //  pis- 
ticque  de  Bearn.  //  Sur  le  chant,  //  De  Lyon  la 
bonne  ville  i'ay  chassé  //  tous  ces  Cagots  :  &c.  // 
Imprimé  nouuellement.  jj  M.  D.  LXIX  [1569].  Très- 
pet.  in-8  de  8  ff.  de  18  lignes  à  la  page,  sig.  A.  B., 
caract.  ital. 

Le  dernier  f.  est  blanc,  ainsi  que  le  verso  du  titre. 

Bibliothèque  nationale  :  Y,  n.  p. 


ù  est  ores  ceste  armée, 
r^  „iOù  sont  or'  ces  petiz  rois, 
^^5/ /(Qui  leur  ruine  ont  tramée, 
^  En  pensant  mettre  aux  abois 
Leur  dame  et  roine^, 
De  doulceur  pleine 
Envers  eux  mesmement. 
Et  par  leurs  guerres 
Ravir  ses  terres 
Malicieusement, 

Dieu,  tuteur  de  l'innocence. 
Protecteur  de  l'équité, 
A  frustré  votre  espérance 
Pleine  d'infidélité, 

l'abbé  J.  J.  Monlezun  (Auch,  Brun,  1850,  6  vol.  in-S", 
t.  V),  et  aussi  l'Histoire  de  Béarn  et  de  Navarre  (1517- 
IJ72)  de  Nicolas  de  Bordenave  publiée  en  187}  pour  la 
première  fois  par  M.  Paul  Raymond,  pour  la  Société  de 
l'Histoire  de  France. 
I .  Jeanne  d'Albret. 


papistiqjjedeBéarn.  155 

Mectant  en  route 

L'armée  toute 
Où  vostre  force  estoit, 

Et  par  l'espée 

L'ayant  traictée 
Comme  elle  méritoit. 

Ainsi  qu'on  voit  sur  ce  globe 
Les  nuées  commander 
Et  couvrir  comme  une  robe 
L'air  qu'on  souloit  regarder, 
Puis  soudain  naistre 
Et  comparoistre 
Aquilon,  irrité 

De  leur  audace 
Qui  tient  la  place 
De  sa  sérénité. 

Alors  ceste  tourbe  espesse, 
Qui  par  force  commandoit. 
De  l'air  n'est  plus  la  maistresse, 
Mais  s'escarter  on  la  voit. 

L'une  vers  dextre, 
L'autre  à  senestre 
S'enfuit  soudainement. 
Et  semble  qu'elles 
Ont  lors  des  ailes 
Pour  se  sauver  du  vent. 

Ainsi  l'armée  rebelle 
Qui  tout  le  pays  tenoit, 
Horsmis  Navarenc  fidèle, 
Qui  le  siège  soubstenoit 


154  Deffaicte  de  l'Armée 

Fut  esperdue 

A  la  venue 
De  ce  comte  vaillant' 

Et  de  l'armée 

Qui  animée 
Les  alloit  assaillant. 

Surpris  d'un  effroi  terrible 
S'escartèrent  promptement, 
Estimans  presque  impossible 
D'eschaper  aucunement, 

Voyant  les  armes 
De  tels  gendarmes, 
Et,  qui  plus  leur  nuisoit, 
Leur  conscience 
Pleine  d'offence 
Par  tout  les  poursuivoit. 

L'un  se  sauvoit  aux  montaignes, 
L'autre  dans  le  cœur  d'un  bois  ; 
L'autre  parmi  les  campaignes 
Disoit  d'une  triste  voix  : 

«  Je  vois  en  France 
En  diligence 
Pour  avoir  du  secours  », 
Et  l'autre  habile, 
Laissant  sa  ville, 
A  l'Hespaigne  a  recours. 

Geste  bande  fut  plus  fine 
Que  Tarride  ne  fut  pas 
Ny,  avec  leur  bonne  mine, 

1 .  Montgommery. 


PAPISTIQJJE    DE    BÉARN.  155 

Ceux  qui  suivirent  ses'  pas, 

Qui,  cuidans  faire 

Mieux  leur  affaire, 
Se  jettent  dans  Orthez, 

Pour  faire  teste 

Avec  le  reste 
De  leurs  gens  indomptez. 

Mais  l'armée  de  la  Royrre, 
Entrant  furieusement, 
Paict  une  prise  soudaine 
De  la  ville,  où  tellemant 

Ils  les  traictèrent 
Quils  en  tuèrent 
Des  leurs  cinq  ou  six  cens; 
Le  chasteau  reste, 
Mais  il  s'apprestq 
A  nous  voir  tost  dedans. 

Vostre  Royne  n'est  pas  morte. 
N'est  nomplus  delà  la  Mer; 
Mongommeri  faict  en  sorte 
Qu'encor'  vous  l'oyez  nommer. 
Saine,  vivante, 
Grande  et  puissante 
Assez  pour  vous  dompter 
Et  rendre  vaine 
Du  chef  la  peine 
Qui  vous  veut  conquester. 


I .  Imp.  :  ces. 


i$6  Deffaicte  de  l'Armée 

Suicte  de  ladicte  Ode. 

Comme  une  telle  nouvelle 
Sa  Majesté  recevoit 
Estant  lors  à  la  Rochelle, 
En  voici  un  qui  venoit 

De  ces  contrées 
Ainsi  domtées, 
Lettres  luy  apportant, 
Et  en  présence 
De  l'assistance 
Ceci  luy  racontant  : 

«  Ce  chasteau,  qui  faisoit  teste 
«  Et  où  s'estoyent  retirez 
«  Les  sauvez  de  la  deffaicte 
«  Et  les  chefz  des  conjurez, 
«  La  ville  prise 
«  Et  à  sac  mise, 
«  A  tost  après  esté 

«  Sans  grand  defence 
«  Soubz  la  puissance 
«  De  vostre  Majesté. 

«  Ces  murailles  estoyent  pleines 
«  De  papistes  Chevaliers, 
«  De  Barons,  de  Capitaines, 
«  Qu'on  a  prins  tous  prisonniers, 
«  Et  puis  saisie 
«  L'Artillerie 
«  Qu'ils  avoient  mis  dedans, 
«  Grande  et  petite, 


PAPISTIQJJE    DE    BÉARN.  I57 

«  Pièces  d'eslite, 
«  Qu'ores  tiennent  voz  gens. 

«  Comme  on  faisoit  ceste  prinse, 
«  On  alloit  encor'  ailleurs 
«  Dresser  une  autre  entreprinse 
«  Sur  Oleron,  que  les  leurs 

«  Tenir  ne  sçeurent, 
«  Car  voz  gens  l'eurent 
«  Bien  tost  soubz  leur  pouvoir, 
«  Forte  et  garnie 
«  D'artillerie, 
«  Telle  que  l'on  peult  voir. 

«  Le  gouverneur  aux  montaignes 
«  Ne  s'en  estoit  pas  fuy, 
«  Mais  allé  vers  les  Hespaignes, 
«  Qui  n'actendoyent  rien  que  luy, 
«  Du  secours  prendre 
«  Pour  mieux  défendre 
«  La  ville  à  ce  besoing  ; 
«  Fort  il  prolonge, 
«  Mais  c'est  qu'il  songe 
«  A  la  garder  de  loing. 

«  Poursuivans  nostre  victoire, 
«  Nous  allâmes  droict  trouver 
«  Ceux  qui  restoyent  à  deffaire, 
«  Pour  leurs  forces  esprouver; 
«  Les  combatismes 
«  Et  poursuivismes 
«  Si  bien  qu'entièrement 
«  Ils  succombèrent. 


158  Deffaicte  de  l'Armée 

«  Et  s'en  sauvèrent 
«  Quelques-uns  seulement. 

«  Tout  le  pays  est  deslivre 
«  De  ces  petiz  tyranneaux, 
«  Qui  eussent  mieux  fait  de  vivre 
«  Comme  vos  subjectz  féaux  ; 
«  Armes,  bagage, 
«  Chevaux,  pillage, 
«  Canons,  munitions, 
«  Restent  relique 
«  Du  papisticque 
«  Camp  de  ces  factions.  » 

Appran,  Bayonne  ennemie, 
Et  toy,  Dax,  si  vous  sçavez, 
A  bailler  artillerie, 
J'enten  si  vous  en  avez, 

A  gens  qui  prendre 
Sçavent  et  rendre. 
Et  principalement 
En  telle  dance 
Sans  conoissance 
N'entrer  légèrement 

Mais,  si  avoir  des  semblables 
Est  la  consolation 
Des  personnes  misérables, 
Vous  avez  occasion, 

Bearnois  papistes, 
D'estre  moins  tristes 
Car,  en  pareil  estât, 
Voz  gens  en  France 


PAPISTIQ_UE    DE    BÉARN.  I$9 

A  grand  puissance 
De  leurs  pièces  on  bat. 

Je  pense  que  ceste  année 
Ce  malheur  de  voz  canons 
Est  fatal  à  vostre  armée, 
Quand  partout  nous  les  prenons  ; 
C'est  grant'  tristesse 
D'une  fort'resse 
Que  son  canon  deffaict  ; 
La  playe  est  dure 
Que  l'on  endure 
Du  glaive  qu'on  a  faict 

Pauvres  petits  vers  de  terre, 
Qui  mourez  presqu'en  naissant 
Et  faictes  encor  la  guerre 
A  ce  grand  Dieu  tout  puissant, 
La  terre,  l'onde, 
Tout  ce  grand  Monde 
Le  craint  d'éternité. 

Mais,  quant  aux  hommes, 
Las,  nous  ne  sommes 
Que  foible  vanité. 

Fin. 


i6o 


Furieuse   Rencontre  et  cruelle   Escarmouche 

donnée  par  Monseigneur  le  duc  du  Mayne 

contre  le  prince  de  Condé,  auprès  S.  Jean  d' Angely , 

sur  le  chant  : 
Las  que  dict  on  en  France 
De  M[onsieurJ  de  Paris. 

[i$77]- 


Depuis  que  Henri  III  avait  succédé  à  Charles  IX, 
l'alliance  des  Politiques  et  des  Protestants  avait 
rejeté  la  France  dans  la  guerre  civile.  Les  confédérés 
avaient  mis  à  leur  tète  le  jeune  prince  de  Condé, 
échappé  de  la  Cour,  et  Montmorency  -  Damville, 
gouverneur  du  Languedoc,  avait  accepté  d'être  son 
lieutenant.  Les  chefs  ne  pouvaient  manquer;  le  duc 
d'Alençon,  frère  du  Roi,  venait  lui-même  s'offrir  aux 
rebelles.  Le  jeune  roi  de  Navarre  s'échappait  à  son 
tour  (5  février  1576),  et  revenait  du  même  coup  à 
l'armée  huguenote  et  à  la  religion  réformée'. 

Condé  était  allé  chercher  au  delà  du  Rhin  les 
mercenaires  allemands  et  les  avait  conduits  au  cœur 
de  la  France.  Le  jeune  duc  du  Mayne  ou  de 
Mayenne,  dont  le  marquisat  avait  été  érigé  en  duché- 

I.  D'Aubigné,  770-778. 


ii 


Rencontre  de  S.  Jean  d'Angely.     i6i 

pairie  par  Cliarles  IX  en  1 575,  commandait  l'armée 
royale  et  n'avait  pu  empêcher  ces  auxiliaires  de  pas- 
ser la  Loire  à  la  Charité.  Les  troupes  royales,  mal 
payées  et  sans  discipline,  imitaient  les  excès  des 
étrangers. 

Catherine  de  Médicis ,  plus  clairvoyante  que 
Henri  III,  comprit  qu'il  fallait  faire  la  paix  à  tout 
prix.  Elle  courut  après  le  duc  d'Alençon  et  parvint 
à  l'enlever  aux  Huguenots.  Le  traité  signé  au  com- 
mencement d'avril  prit  le  nom  de  Paix  de  Monsieur. 

Jamais  souverain  n'avait  subi  de  conditions  plus 
humiliantes.  Il  fallait  non-seulement  désavouer  la 
Saint-Barthélémy  et  réhabiliter  les  victimes  du  fana- 
tisme, mais  armer  les  rebelles  pour  l'avenir  :  aux 
confédérés  huit  places  de  sûreté;  au  duc  d'Alençon 
l'Anjou,  la  Touraine,  le  Berri  ;  à  Condé  Péronne  et 
la  Picardie  ;  à  Henri  de  Navarre  la  Guyenne  ;  aux 
Allemands  de  l'argent  et  leur  butin.  Les  dépouilles 
de  la  France  étaient  portées  en  triomphe  à  Heidel- 
berg  ;  Jean  Casimir  avait  osé  demander  Metz,  Toul 
et  Verdun. 

C'était  la  cinquième  paix  en  treize  ans.  Les  catho- 
liques, profondément  irrités,  comprirent  qu'ils  ne 
pouvaient  compter  sur  Henri  III  ni  sur  sa  famille.  Ils 
formèrent  la  Ligue,  qui,  à  peine  née  en  Picardie  dans 
une  association  formée  pour  repousser  Condé,  s'éten- 
dit aussitôt  à  tout  le  royaume;  Henri  de  Guise  en 
fut  le  chef  et  son  ambition  n'eut  plus  de  bornes. 

Condé  avait  lui-même  demandé  l'échange  de  Pé- 
ronne contre  Saint-Jean-d'Angély  et  Cognac  ;  il 
s'empara  sans  peine  de  Saint-Jean  d'Angely  et  de 
Brouage,  autre  place  forte  et  petit  port  situé  en  face 
de  l'île  d'Oléron.  Henri  de  Navarre^  repoussé  de 
Bordeaux,  s'emparait  de  même  d'Agen.  Un  autre 
chef  huguenot  avait  pris  La  Charité-sur-Loire. 

Henri  III,  aussi  effrayé  de  l'audace  des  protes- 
tants que  des  progrès  de  la  Ligue,  espéra  d'abord 
qu'il  lui  serait  possible  de  tourner  au  profit  de  la 

P.  F.  XI  1 1 


102  Furieuse  Rencontre 

Royauté  la  grande  union  catholique  en  y  entrant. 

Il  comptait  que  les  Etats  généraux,  qui  allaient  se 

réunir,  lui   donneraient   de    l'argent  pour  abattre  la 

Réforme  ;  mais  les  pièces  conservées   par  le  Journal 

de  l'Estoile  nous  montrent  combien  il  était  méprisé: 

«  Pfenri,  par  la  grâce  de  sa   mère,  incert  Roy  de 

»  France  et  de  Polongne    imaginaire.  Concierge  du 

»  Louvre,...  gauderonneurdes  colets  de  sa  femme  et 

»  frizeur  de  ses  cheveux,   ...    gardien  des  Quatre 

»  Mendians.  » 

Ailleurs  : 

«  Le  Roy,  pour  avoir  de  l'argent, 
»  A  fait  le  pauvre  et  l'indigent 

»  Et  l'hipocrite  ; 
»  Le  grand  pardon  il  a  gaingné  ; 
»  Au  pain,  à  l'eau,  il  a  jusné 
»  Comme  un  hermitte. 

»  Mais  Paris,  qui  le  cognoist  bien, 
»  Ne  vouldra  plus  lui  prester  rien, 

))  A  sa  requeste, 
»  Car  il  en  a  jà  tant  preste 
n  Qu'il  a  de  lui  dire  arresté  : 

»  Allez  en  queste.  »  ' 

Les  Etats  généraux,  élus  sous  l'influence  de  la 
Ligue  et  réunis  à  Blois  (novembre  1576),  ne  se 
montrèrent  pas  moins  indociles.  On  n'y  comptait 
qu'un  seul  protestant,  le  sire  de  Mirambeau,  envoyé 
par  la  noblesse  de  Saintonge.  Les  Guises  étaient 
absents.  Mais  il  ne  suffisait  pas  d'amener  les  Etats, 
en  pesant  sur  eux,  à  prier  le  Roi  de  ne  souffrir 
qu'une  religion  dans  le  Royaume  et  de  «  réduire  tous 
ses  sujets  à  la  religion  romaine  » .  Sept  bureaux  contre 
cinq  émirent  ce  vœu  :  c'était  la  guerre,  mais  pour 
la  faire,  il  fallait  des  hommes  et  de  l'argent  ;  le  Roi 
n'avait  ni  l'un  ni  l'autre.  On  ne  lui  permit  niêmc 
pas  d'aliéner  une  part  du  domaine  royal. 

I.  Mémoires-Journaux  de  Pierre  de  l'Estoile  (Paris, 
Jouaust,  1875,  in-8),  t.  I,  pp.  152,  155, 


AUPRÈS  DE  S.  Jean  d'Angely.      165 

Il  ne  restait  aux  Huguenots  de  leur  côté  qu'à 
prévenir  l'attaque  dont  on  les  menaçait.  Le  Roi  de 
Navarre  et  Condé  n'y  manquèrent  pas. 

La  Ligue  armait  partout,  à  l'appel  du  Roi,  qui 
croyait  s'en  faire  un  instrument.  La  guerre  se  rallu- 
mait d'elle-même.  Le  duc  d'Anjou  prit  le  comman- 
dement de  l'armée  de  la  Loire  avec  les  ducs  de 
Guise,  d'Aumale  et  de  Nevers.  Le  duc  de  Mayenne 
ou  du  Mayne,  que  la  cour  affectait  de  préférer  au 
duc  de  Guise,  son  frère  aîné,  pour  rompre  leur  bon 
accord,  reçut  l'armée  de  la  Charente. 

Pendant  que  le  duc  d'Anjou  prenait  La  Charité, 
puis  Issoire,  où  il  massacra  tout,  les  discordes  des 
politiques  et  des  protestants  du  Poitou  favorisaient 
les  succès  de  Mayenne.  Condé,  brouillé  à  la  fois 
avec  la  noblesse  et  avec  la  bourgeoisie,  s'était  fixé  à 
La  Rochelle.  Les  troupes  protestantes  avaient  perdu 
à  la  fois  leur  discipline  et  leur  fanatisme.  Tonnay- 
Charente,  Rochefort,  Marans  succombèrent. 

Mayenne  put  mettre  le  siège  devant  Brouage. 
C'était  la  seconde  place  maritime  des  Huguenots  : 
par  elle  ils  tiraient  de  grandes  ressources  des  marais 
de  l'Aunis  et  recevaient  les  secours  de  La  Rochelle. 
Une  flottille  venue  de  Bordeau.x,  des  vaisseaux  de 
Bretagne,  d'autres  de  Bayonne  secondaient  les  assié- 
geants; Brouage  dut  capituler  (16  août  1  577). 

Le  roi  de  Navarre,  aussi  gêné  que  Condé,  n'avait 
pas  été  plus  heureux.  La  défection  du  maréchal  de 
Damville  décida  la  paix  de  Bergerac(i7  septembre). 
Le  nouveau  traité  rétablissait  à  peu  près  les  choses 
en  l'état  du  précédent.  Condé  recevait  Saint-Jean- 
d'Angély  en  garde  pour  six  ans,  en  attendant  que  le 
roi  piit  le  mettre  en  possession  de  la  Picardie. 

Les  mémoires  du  temps,  si  nombreux  et  si  variés 
sur  cette  époque,  ne  mentionnent  pas  la  rencontre 
furieuic  du  duc  du  Mayne  contre  le  prince  de  Condé,  au- 
près de  Saint-Jean  d'Angely.  Il  est  certain  qu'à  défaut 


164  Furieuse  Rencontre 

des  deux  grandes  batailles  qui  avaient  signalé  la 
guerre  précédente,  les  hostilités,  reprises  après  les 
Etats  de  Blois,  à  la  fin  de  1576,  ne  furent  signalées 
que  par  des  sièges  et  des  escarmouches.  Condé  et  ses 
Huguenots  voulaient  prendre  Saint-Jean-d'Angély  ; 
Mayenne,  de  son  côté-,  cherchait  à  s'emparer  de 
Brouage.  Condé  s'appuyant  sur  La  Rochelle  et 
Mayenne  recevant  ses  renforts  de  l'armée  du  duc 
d'Anjou,  qui  venait  de  saccager  Issoire  en  Auvergne, 
la  position  de  Saint-Jean-d'Angély  était  la  plus 
importante  à  occuper  ou  à  garder.  Maître  de  la 
place,  Condé  aurait  intercepté  les  communications 
de  Mayenne  avec  l'intérieur  du  Royaume  et  l'eût 
acculé  au  rivage.  Vainqueur  sous  ses  murs, 
Mayenne  rejette  Condé  sur  La  Rochelle  : 

u  Quand  l'ennemi  rebelle 

»  Vit  mal  aller  pour  luy, 

»  Droit  devers  La  Rochelle 

»  Commença  à  fuier. 


1)  Us  ont  quicté  la  ville 
»  De  Saint-Jean  d'Angely 
»  Ces  povres  mal  habille 
rt  Et  d'icelle  ont  sailli.  » 


L'histoire  impartiale  a  jugé  que  l'aventure  en  elle- 
même  ne  méritait  pas  l'honneur  d'une  mention,  mais 
l'enthousiasme  d'un  soldat  rimeur,  probablement 
parisien,  nous  en  a  conservé  le  souvenir.  C'est  l'ori- 
gine toute  populaire  de  notre  chanson  qui  en  fait  le 
principal  intérêt. 

Voici  la  description  bibliographique  de  la  chanson  : 
Furieuse  Rencontre  et  cru  //  elle  Escarmouche 
dônée  par  Môseigneur  le  duc  du  //  mayne  cotre  le 
prince  de  Code  auprès  S.  leâ  d'An  //  gely  sur  le 
chat  Las  q  dict  on  en  Frâce  de  M.  de  paris.  — Fin. 
S.  l.  n.  d.  [Paris  ^,  1577]-  Placard  in-4  impr.  à 
2  col.  et  dont  le  verso  est  blanc. 

Bibliothèque  nationale  Y.  n.  p.,  Rés. 


AUPRÈS  DE  S.  Jean  d'Ancely.      165 

l'an  mil  cinq  cens  soixante  ' 

, Dix-sept  justement, 
S  [^tipE"  "''^'"■'^  S''"^  longue  attente, 

\Ny  aucun  targement, 
Le  noble  duc  du  Mayne, 
Ne  voulant  rendre  veyne 
La  charge  qu'il  avoit 
Du  noble  Roy  de  France, 
A  monstre  sa  puissance 
Comme  il  appartenoit. 

Ce  noble  duc  du  Mayne 
Voulant  tenir  sa  foy, 
Par  sa  lettre  certaine 
Il  a  mandé  au  Roy  : 
«  SirC;,  près  suis  d'abatre 
Il  L'en[ne]my  et  combattre; 
»  Mes  gens  ont  le  cœur  bon. 
»  Je  espère  pour  mémoire 
»  Emporter  la  victoire, 
»  Si  vous  le  trouvez  bon.  » 

Le  Roy,  sans  longue  attente, 
Responce  luy  a  faict  : 
«  Ne  plantez  voustre  tente 

Que  ne  l'ayez  deffaict  ; 

Bouchez  luy  le  passage 

Sur  rivière  ou  village. 

Vous  monstrant  vertueux  ; 

Ne  reculez  pour  homme, 

Deffendez  ma  couronne 

Vaillamment  en  tous  lieux.  » 


I.  Imp.  :  sciante. 


i66  Furieuse  Rencontre 

—  Enfans,  prenons  courage, 
Fasons^  sur  luy  carnage  : 
L'en[ne]my  est"à  nous. 
Comme  bergers  aux  loups, 
Suyvez  moy,  je  vous  prie, 
Costoians  la  prayrie  ; 
C'est  à  ce  coup  qu'il  fault 
Leur  monstrer  que  nous  somme, 
Soustenant  la  couronne, 
Au  nom  du  Dieu  très  hault. 

Semble  qu'ils-  ont  les  mulies^ 
A  les  veoir  cheminer, 
Ou  je  crois  qu'iiz  reculles  ; 
Hz  ne  peuvent  aller. 
Encore  que  leur  bande  ^' 
Soit  bien  plus  que  nous  grande, 
Ne  perdons^'  pourtant  cœur; 
Le  plus  petit  des  nostres 
En  battera  trois  aultres  : 
Sus!  soldatz,  sus!  bon  cœur. 

Le  noble  duc  du  Mayne, 
Preux  chevallier  hardy, 
Estans  dedans  la  playne 
Près  Sainct  Jehan  d'Angely, 
D'une  grande  furie 
Fit  sa  gendarmerie 
Charger  ces*"  malheureux. 

1.  Pour  faisons.  —  2.  Imp.  qu'il. 

3.  Patins,  sabots,  chaussures  qui  entravent  la   marche. 
Voy.  Rabelais,  liv.  IV,  ch.  ix. 

4.  Imp.  :  baude.  —  5.  Imp.  :  perderons.  —  6.  Imp.  :  ses. 


AUPRÈS  DE  S.  Jean  d'Angely.      167 


Caverne  et  montaigne 
Se  cachent  tous  peneux  ; 

Alors  Monsieur  le  Prince 
De  Condé  çt  ses  gens 
Pensoient  qu'en  la  province 
Atrapperoit  noz  gens. 
Quand  ce  vint  l'escarmouche, 
Il  sembloit  que  fut  mouche, 
De  ces  mutins  pervers, 
Que  fusses  enyvrée 
Ou  bien  esté  chermée. 
Tant  tomboient  a  l'envers. 

Quand  ren[ne]my  rebelle 
Vit  mal  aller  pour  luy, 
Droit  devers  la  Rochelle 
Commença  à  fuier. 
Se  plainant  l'un  à  l'austre, 
Disoient  la  patenostre 
Du  singe  ^  à  reculions  ; 
Sans  jamais  faire  teste, 
Fuyoient  comme  tempeste. 
Nous  monstrant  les  talions. 

Hz  ont  quicté  la  ville 
De  Sainct  Jean  d'Angely 
Ces-  pouvres  mal  habille, 

I .  Dire  la  patenostre  du  singe,  c'est  frissonner ,  claquer 
des  dents  de  peur.  Voy.  Rabelais  (liv.  I,  ch.  xi  et  iiv.  IV, 
ch.  xx),  et  Régnier  {Sat.  XI,  éd.  Viollet-ie-Duc,  p.  152): 
Comme  ung  singe  fasché  j'en  dy  ma  patenostre. 

I .  Imp.  :  Ses. 


168     Rencontre  de  S.  Jean  d'Angely. 

Et  d'icelle  ont  sailly. 

Hz  ne  sçavent  où  prétendre 

Pour  ung  seur  chemin  prendre 

Et  aller  à  couvert. 

Faul|t]  à  ce  coup  '  qu'ilz  voise 

Habiter^  en  la  case 

Du  ^  Diable  de  Vauvert'*. 

0  maison  vertueuse, 
De  Guyse  grand  renom, 
Des  plus  victorieuse 
Tu  as  acquis  le  nom, 
Ensuyz  donc  les  ancestre 
Qui  ont  soustint  le  cestre^  ; 
Et,  jusques  à  présent. 
Ton  frère,  prince  digne, 
En  porte  les  enseignes, 
Comme  il  est  apparent. 

Fin. 

!.  Imp.  :  comp.  —  2.  Imp.  :  Hibiter.  —  3.  Imp.  :  dr. 

4.  Robert,  fils  d'Hugues  Capet,  avait  fait  construire  le 
palais  de  Vauvert,  à  l'endroit  où  se  trouve  actuellement 
l'Observatoire.  D'après  la  tradition,  les  successeurs  de 
Robert  n'ayant  pas  voulu  habiter  ce  château,  les  démons 
s'en  emparèrent,  troublant  le  voisinage  par  leurs  cris  et 
leurs  violences.  De  là  vint  le  nom  de  rue  d'Enfer  donné 
à  une  rue  voisine,  et  le  changement  de  nom  de  l'ancienne 
porte  Saint-Michel,  qui  fut  appelée  porte  d'Enfer.  Voy. 
Sauvai,  t.  II,  p.  2.  Cf.  Roger  de  Collerye,  p.  114.  Coquil- 
lard,  éd.  d'Héricault,  t.  I,  p.  186:  Ane.  Théâtre  franc., 
t.  V,  p.  372  ;   Variétés  hist.  et  litt.,  t.  IX,  p.  290. 

j.  Sceptre. 


Les  Funérailles  de  la  Ligue  de  Normandie,  dédiées 
à  M.  de  Villars,  admirai  de  France. 


M.    D.     LXXXXIIII. 


/^ 


La  Sûtire  Mênippée  venait  de  porter  le  dernier  coup 
à  la  Ligue  expirante.  Le  parlement  de  Paris  avait 
proclamé  la  Loi  salique  loi  fondamentale  du  Royaume 
(28  juin  1 595).  La  ferme  attitude  des  Etats  généraux 
avait  rejeté  dans  le  néant  les  prétentions  du  roi  d'Es- 
pagne, Philippe  II,  celles  de  sa  fille,  et  celles  des  Guises. 
Henri  IV  l'emportait.  Son  heureuse  abjuration  ral- 
liait à  sa  cause  tous  les  esprits  modérés.  Le  pape 
Clément  VIII,  las  de  la  tyrannie  espagnole,  se  déci- 
dait à  le  relever  de  l'excommunication,  malgré  les 
violences  de  l'ambassadeur  d'Espagne,  qui  allait  jus- 
qu'à menacer  d'affamer  Rome  en  arrêtant  les  blés 
de  Naples  et  de  la  Sicile. 

La  Ligue  était  à  l'agonie.  Le  Parlement  d'Aix 
avait  donné  l'exemple,  et  la  Provence  se  soulevait 
contre  d'Epernon.  Lyon  avait  suivi,  puis  Orléans 
et  Bourges  (février  1 594).  Le  roi  avait  été  sacré 
à  Chartres  (27  février).  Paris  avait  réduit  Mayenne 
à  quitter  ses  murs  (6  mars)  et,  le  22  mars,  avait  ou- 
vert ses  portes  au  roi  légitime.  C'est  le  dernier  acte 


lyo  Les  Funérailles 

des  politiques  et  d'une  fraction  de  ligueurs  patriotes, 
qui  n'avaient  jamais  voulu  accepter  le  joug  de 
l'étranger. 

La  cause  de  Henri  IV  l'emportait.  Restaient  Rouen 
et  la  Normandie. 

Le  baron  de  Rosny.  qui  devait  être  un  jour  le 
duc  de  Sully,  s'était  chargé  des  négociations  à  en- 
gager avec  Villars,  le  gouverneur  de  la  province. 
Villars  mettait  sa  soumission  à  un  prix  exorbitant. 
Il  ne  voulait  rien  moins  que  la  charge  d'Amiral  de 
France,  dont  il  était  revêtu  à  l'avance,  le  gouverne- 
ment en  chef  des  bailliages  de  Rouen  et  de  Caux,  une 
somme  de  3  millions  de  livres. 

Rosny,  qui  avait  le  génie  des  finances,  s'effrayait 
à  l'idée  d'accepter,  pour  le  roi  ou  le  royaume, 
d'aussi  lourdes  charges.  Henri  IV  avait  d'autres 
idées  :  il  voulait  la  paix  et  l'ordre  et,  croyant  ne  pou- 
voir pas  les  acheter  trop  cher,  il  écrivait  à  Rosny 
le  8  mars  1 592  : 

«  Mon  amy,  vous  estes  une  beste  d'user  de  tant 
»  de  remises  et  apporter  tant  de  difficultez  et  de 
»  mesnage  en  une  affaire  de  laquelle  la  conclusion 
»  m'est  de  si  grande  importance  pour  l'establisse- 
»  ment  de  mon  auctorité  et  le  soulagement  de  mes 
»  peuples.  Ne  vous  souvient-il  plus  des  conseils  que 
!>  vous  m'avés  tant  de  fois  donnez,  m'alléguant  pour 
»  exemple  celui  d'un  certain  duc  de  Milan  au  roy 
»  Louis  unziesme,  au  temps  de  la  guerre  nom- 
»  mée  du  Bien  Public,  qui  estoit  de  séparer  par 
»  intérests  particuliers  tous  ceulxqui  estoient  liguez 
»  contre  luy  soubs  des  prétextes  generaulx,  qui  est 
»  ce  que  je  veux  essayer  de  faire  maintenant,  aimant 
»  beaucoup  mieux  qu'il  m'en  couste  deux  fois 
»  autant,  en  traictant  séparément  avec  chaque  par- 
»  ticulier,  que  de  parvenir  à  mesmes  effects  par  le 
»  moyen  d'un  traicté  général  avec  un  seul  chef.  » 

!.  Ce  chef  était  le  duc  de  Mayenne. 


DE  LA  Ligue  de  Normandie.      171 

Henri  IV  disait  en  finissant  :  «  Conclues  au  plus 
»  tost  avec  M""  de  Viliars;...  puis,  lorsqueje  seray  roy 
»  paisible,  nous  userons  des  bons  mesnages  dont 
»  vous  m'avés  tant  parlé,  et  pouvés  vous  asseurer 
»  que  je  n'espargneray  travail,  ny  ne  craindray  péril 
»  pour  eslever  ma  gloire  et  mon  Estât  en  leur  plus 
»  grande  splendeur.  Adieu,  mon  amy  '.  » 

Le  traité  fut  conclu  conformément  à  ces  larges 
vues  du  roi-.  Rouen,  l'une  des  quatre  villes  les  plus 
importantes  du  royaume,  le  reste  de  la  Normandie 
à  son  exemple,  et  l'un  des  chefs  les  plus  redoutables 
de  la  Ligue,  revenaient  au  roi.  La  fraction  royaliste 
du  Parlement  normand,  réfugiée  à  Caen,  revint  à 
Rouen  3  et  se  réunit  à  la  fraction  réconciliée  {26  avril). 

Nous  ne  connaissons  de  notre  poème  qu'une  édi- 
tion dont  voici  la  description  : 

Les  Funérailles  //  de  la  Ligue  de  Nor-  //  mandie, 
dédiées  à  Mon-  //  sieur  de  Villards  //  Admirai  de  // 
France.  //  M.  D.  LXXXXIIII.  S.  l.  In-8  de  8  pp. 
de  24  lignes,  caract.  italiques. 

Le  titre,  dont  le  verso  est  blanc,  porte  un  élégant 
fleuron  composé  d'arabesques  dans  le  goût  du 
XVIf  siècle. 

Bibliothèque  nationale  :  Y.  n.  p.,Rés. 


Jllards,  que  la  Fortune  et  l'Heur  et  la  Pru- 
dence 
^^'    (Conduisent  au  sommet  des  grands  honneurs 
de  France  ; 
Villards,  dont  le  courage  et  la  discrétion 

1.  Recueil  des  Lettres  missives  de  Henri  IV,   publié  par 
M.  Berger  de  Xivrey,  t.  IV,  pp.  iio-ii. 

2.  Sully,  Œconom.  Roy.  c.  4J,  46,  47;  d'Aubigné,  1.  IV 
c.  L.  4;  Poirson,  Hist.  de  Henri  IV,  t.  I,  c.  IV. 

3.  Voy.  Floquet,  Hist.  du  Parlem.  de  Normandie. 


172  Les  Funérailles 

Ont  faict  florin  un  temps  la  confuse  Union  ; 

Villards,  qui  fus  jadis  magnanime  et  fidelle, 

Du  contraire  party  la  colomne  plus  belle, 

Je  ne  veux  entamer  tes  hauts  faicts,  ta  valeur, 

A  cause  du  party,  plain  de  mauvaise  odeur; 

Je  n'entreprens  sinon  à  chanter  l'espérance 

De  la  fidélité  d'un  admirai  de  France. 

Ce  vers  avancoureur  honore  seulement 

De  ta  réduction  le  louable  serment, 

Attendant  que  de  bref  le  dœmon  qui  t'inspire 

Te  face,  aux  gré  des  bons,  de  bons  effects  produire, 

Effects  qui  serviront  d'arguments  suffisants 

Pour  empescher  un  jour  le  vol  des  mieux  disants. 

Que  doit-on  espérer  de  tes  armes  futures  ? 
Quoy!  si  dans  le  party  qu'à  bon  droict  tu  abjures 
Pour  estre  mal  fondé,  si,  dis-je,  tu  as  faict 
Maint  bel  acte  guerrier,  remarquable  en  efîect, 
Combien  plus  pour  ton  Roy,  dont  la  juste  querelle 
Te  doit  rendre  plus  prompt,  plus  vaillant,  plus  fidelle.? 

Ton  renom  et  tes  faicts  ont  toujours  desmenty 
Tes  calumniateurs  d'un  et  d'autre  party. 
Car  on  te  tient  pour  brave  et  non  pour  un  corsaire, 
Ainsi  qu'est  un  Grillon  arabe  et  sanguinaire; 
C'est  pourquoy,  d'un  bon  œil  reposant  soubstafoy, 
Chacun  plus  aisément  s'approchera  detoy, 
Pour  n'estre  pas  tiran  et  pour  ce  qu'asseurée 
Tu  n'as  jamais  fausé  ta  parolle  jurée. 

Mais,  si  tu  veux  longtemps  maintenir  ta  grandeur, 
Estre  crainct,  estre  aimé  et  t'accompagner  d'heur, 
Il  faut  que  toy,  qui  as  les  armes  en  la  dextre, 
De  la  justice  amy  tu  te  faces  paroistre; 
Il  faut  que  ce  Sénat,  pompeux  d'authorité, 


DE  LA  Ligue  de  Normandie.      175 

Par  toy  soit  maintenu,  par  toy  soit  replanté 
En  son  pristin  estât,  et  que  la  vierge  Astrée, 
Qui  depuis  si  longtemps  ne  s'estoit  pas  monstrée, 
Fuiant  au  tintamarre,  aux  désordres  de  Mars, 
Aux  blasphèmes,  au  sang,  aux  lar'cins  des  soldarts; 
11  faut  qu'ayant  en  main  d'un  olivier  la  branche, 
Elle,  qui  nous  faict  voir  du  coing  sa  robbe  blanche , 
Qui  jà  semble  œillader  nos  citez  et  nos  champs, 
Il  faut,  pour  l'attirer,  fcrbanir  les  meschants, 
Griefvement  les  punir,  et  loing  de  nos  campagnes 
Transporter  les  tisons  d'Enion  aux  Espaignes', 
D'Enion  desguisée  en  habit  d'Union, 
Pour  souffler  ses  discords  en  nostre  nation. 

Veux-tu  régner  longtemps  avec  beaucoup  de  gloire } 
Veux-tu  éterniser  à  jamais  ta  mémoire  ? 
Veux-tu  finir  tes  jours  d'une  honorable  mort  ? 
Il  faut,  brave  Villards,  que  tu  sois  le  support 
Et  l'asille  des  bons;  il  faut  que  la  Justice, 
T'ayant  pour  son  bras  droit,  le  desordre  punisse, 
Amy  des  bons  soldarts,  la  terreur  des  voleurs, 
L'ennemy  des  meurtriers^  le  tleau  des  ravisseurs 
Sur  tout,  et  que  le  sang  odieux  ne  te  souille. 
L'homme  amateur  du  sang  l'humanité  despouille-; 
D'homme  il  se  rend  lion,  ou  tygre,  ou  léopard , 
Et  n'attend  tous  les  jours  qu'un  estrange  hasard, 
Qu'une  sanglante  mort,  pour  le  juste  salaire 
D'avoir  esté  sa  vie  un  Néron  sanguinaire, 
Un  Busire  inhumain,  un  artisan  de  feux  ; 
Mais  imite  plustost  ton  Prince  généreux, 
Qui  contre  les  plus  forts  exerce  sa  puissance, 

I,  Enio,  un  des  noms  de  Bellone.  Cf.  t.  X,  p.  278.  — 
2.   Imp.  :    d'espouillc. 


174  Les  Funérailles 

Et  les  ayans  vaincus  leur  monstre  sa  clémence. 

Si  tu  respands  du  sang,  que  ce  soit  l'étranger 
Qui  de  ton  coutelas  encoure  le  danger; 
Tu  es  Grand  Amiral,  cherche  de  bons  pilotes, 
Fay  trembler  l'Océan  de  cent  guerrières  flottes, 
Donne  la  voille  aux  vents  :  les  flots  se  calmeront. 
Et  les  astres  bessons^  benings  te  conduiront 
Sur  la  coste  d'Espagne,  où  ton  père  Neptune 
Flottant  devant  tes  naufs  guidera  ta  fortune. 

Fay  voir  aux  Basanez  que  nostre  nation 
A  plus  de  valeur  qu'eux  et  moins  d'ambition; 
Que,  si  par  le  passé  ils  ont  brouillé  la  France, 
Les  François  recogneus  leur  rendront  recompense 
Du  discord  intestin  qu'ils  sèment  parmy  nous, 
Soubz  espoir  à  la  fin  de  nous  envahir  tous. 
Tu  cognois  l'Espagnol  ;  tu  tiens  pour  manifeste 
Sa  fière  ambition  soubs  un  zélé  prétexte  ; 
Tu  veids  de  ses  desseings  la  proposition 
Qui  ne  tendoit  ailleurs  qu'à  l'usurpation, 
Et  croy  que  c'est  le  point  qui  plustost  te  sépare 
Et  te  rend  ennemy  de  ceste  gent  barbare, 
Te  restant  dans  le  cœur  quelque  vestige  encor 
D'un  François  esgaré,  qui  se  recognoist  or' 
Et  qui  t2smoignera  au  péril  de  sa  vie 
Qu'encor^  qu'il  leur  ait  faict  autresfois  compagnie 
Jamais  il  n'eut  pourtant  le  courage  Espagnol  ; 


I.  Le  mot  besson,  auquel  Nicot  a  consacré  une  longue 
note,  signifie  «  jumeau  »  en  provençal  et  en  français.  Il 
est  encore  usité  à  la  campagne,  et  surtout  en  Berry.  On  di- 
sait même  bcssonnes  pour  jumelles  (Anciennes  Archives  de 
l'Art  français,  III,  42).  Le  sens  général  est  ici  «  les  astres 
avec  lesquels  tu  es  né.  »  —  2.  Imp.  :  encore. 


DE  LA  Ligue  de  Normandie.      175 

Ainçois,  tout  aussi  tost  qu'il  a  cognu  leur  dol, 
Le  joug  a  secoué  et,  sans  long  temps  attendre, 
A  son  Roy  naturel  sage  s'est  venu  rendre. 

Or  donc,  puisque  Dieu  veut  que  nos  discords  passez 
Soyent  du  pinceau  d'oubly  à  jamais  effacez, 
Puisque  l'hydre  inhumain  reçoit  en  Normandie 
La  mort  par  cestuy-là  qui  lui  donnoit  la  vie, 
Puisqu'après  la  fureur  nous  nous  recognoissons. 
Puisque  d'un  cœur  joyeux  nous  nous  entr'embrassons, 
Villards  à  qui  ma  voix  et  ma  plume  s'adresse, 
Attendant  des  effects  de  ta  noble  prouesse, 
Villards,  pour  qui  sans  fard  j'eslève  mes  esprits, 
Reçoy  ces  miens  souhaits  qu'en  ton  honneur  j'escris. 
Que  Dieu  pour  estrener  ton  estât  honorable. 
Ton  estât  d'Admiral,  Dieu,  dis-je,  favorable 
Les  flots  si  doux  te  rende  et  si  béningle  vent 
Que  tu  puisses  en  bref  dompter  en  arrivant 
Le  Cap-Verù,  le  Péru,  le  Brésil,  les  Essores' 
Et  les  mondes  nouveaux  du  Ponant  et  des  Mores. 
Que  les  Soldats  François  soubs  ta  conduicte  un  jour 
En  chassent  l'Espagnol,  les  prennent  à  leur  tour, 
Les  occupent  tous  seuls,  et  qu'enflé  de  finance, 
Riche,  victorieux,  tu  retournes  en  France, 
Faisant  geindre  tes  naufs  soubs  le  faix  des  trésors, 
Des  perles,  des  lingots  pris  aux  estranges  bords; 
Que  tes  grades  d'honneur,  que  ton  los  et  ta  vie 
Croissent  aussi  longtemps  que  te  croistra  l'envie 
De  bien  servir  ton  Roy,  et  qu'a  jamais  tu  sois 
Honoré  vif  et  mort  de  nos  peuples  François  ! 

Fin. 
I.  Les  îles  Açores. 


176 


Monologue  fort  joyeulx  auijuel  sont  introduictz 
deux  Advocatz  et  ung  Juge,  devant  lequel  est 
plaidoyé  le  bien  et  le  mal  des  Dames. 

Imprimé  nouuellement  à  Paris. 


Le  Monologue  que  nous  réimprimons  estune  petite 
pièce  dramatique  à  un  seul  personnage.  L'acteur 
remplissait,  à  l'aide  de  jeux  de  scène  et,  peut-être, 
de  changements  de  costume,  trois  rôles  différents. 
M.  Bruneta  cité  cette  pièce,  d'aprèsl'exemplaire, pro- 
bablement unique,  que  nous  avons  eu  sous  les  yeux; 
mais,  malgré  le  mérite  de  la  forme  et  l'intérêt  qu'offre 
le  Monologue  au  point  de  vue  de  notre  ancien  théâtre, 
il  n'a  été  reproduit  jusqu'ici  par  aucun  éditeur. 

Les  exemples  que  les  deux  Avocats,  représentés  par 
Verconus,  invoquent  tour  à  tour  pour  et  contre  les 
femmes  forment  deux  séries  qui  se  rencontrent  dans 
une  foule  de  nos  anciens  auteurs.  La  première,  celle 
qui  est  destinée  à  prouver  la  malice  des  femmes,  et 
oij  figurent  Hercule,  Orphée,  Démophon,  Samson, 
Salomon,  Virgile,  etc.,  est  empruntée  au  Roman  de 
la  Rose,  où  les  histoires  de  ces  divers  personnages 
sont  éparses  dans  plusieurs  chapitres.  On  les  retrouve 
dans  Matheolus  (voy.  notamment  l'extrait  de  ce  livre 


Monologue  fort  joyeulx.   177 

qui  a  été  inséré  dans  notre  Rtcuat,  t.  V,  pp.  305- 
318,  sous  le  titre  de  la  GratU  Malice  des  Femmes); 
dans  le  Chiwipion  des  Dûmes,  où  l'adversaire  de 
Franc-Vouloir  les  énumère  en  détail  (voy.  l'édition 
de  Guill.  Leroy,  f.  g  3  V  et  ff.  suiv.);  dans  Villon 
(éd.  Jannet,  pp.  4s  sqq.)  ;  dans  le  Blason  des  faulces 
Amours  (voy.  les  Quinze  Joyes  de  mariage,  etc.,  La 
Haye,  1726,  in- 12,  pp.  248  sqq.);  dans  la  Pipée  du 
Dieu  d'amours  [Jardin  de  plaisance,  éd.  d'Ollivier 
Arnoullet,  ff.  134-159);  dans  Roger  de  Colleryeféd. 
d'Héricault,  p.  269)  ;  dans  le  Plaisant  Boutehors 
d'oysiveté  (t.  VII,  p.  175  de  ce  Recueil),  et  surtout 
dans  les  Controverses  des  Sexes  masculin  et  fêmenin  de 
Gratien  du  Pont. 

La  seconde  série,  consacrée  aux  dames  vertueuses, 
dérive  surtout  du  Champion  des  Dames  de  Martin 
Franc,  et  du  Triomphe  de  la  Cité  des  Dames  de  Chris- 
tine de  Pisan.  On  la  retrouve  dans  le  Miroir  des 
Dames  (voy.  la  Dance  aux  Aveugles  et  autres  Poésies  du 
XV'^  siècle,  [publ.  par  Dou.xfilsJ,  Lille,  1748,  in-12, 
pp.  187  sqq.)  et  surtout  dans  la  \^ray-disant  Advocate 
des  Dames  (voy.  t.  X,  pp.  225-268  de  ce  Recueil), 
où  ils  sont  disposés  dans  le  même  ordre  que  dans 
notre  Monologue.  Il  est  même  probable  que  c'est  du 
poëme  de  Jean  Marot  que  notre  auteur  s'est  directe- 
ment inspiré,  tant  pour  le  plaidoyer  de  Mal-Embouché, 
que  pour  la  réponse  de  (jentil-Couraige. 

Voici  la  description  bibliographique  de  notre  pièce  : 
îi  Monologue  //  fort  ioyeulx.  Auquel  sont  intro- 
duyctz  //  deux  aduocatz  /  et  vng  iuge.  Deuant  le  // 
quel  est  plaidoye  le  biê  (f  le  mal  des  da  //  mes. 
Imprime  nouuellemèt  a  Pans.  —  f  Fmis.  jj  ?[  On 
les  vëd  a  Paris  En  la  rue  neufue  jj  nostre  dame  a  Le- 
seigne  sainct  Nycolas.  S.  d.  \vers  1530],  pet.  in-8 
goth.  de  8  ff.  de  26  lignes  à  la  page,  sign.  A. 

Au  titre,  le  bois  bien   connu   qui   représente  une 
femme  vêtue  d'une  longue  robe,  devant  laquelle  sont 
P.  F.  XI  12 


lyS       Monologue  fort  joyeulx 

agenouillés  deux  hommes  qui  tiennent  chacun  à  la 
main  une  lance,  ou  plus  probablement  un  cierge. 

Au  verso  du  titre,  un  bois  grossier  représentant 
un  roi  à  cheval  qui  se  rend  à  la  chasse,  accompagné 
de  son  fauconnier. 

Au  recto  du  8«  f.,  au-dessous  de  la  souscription, 
un  petit  bois,  divisé  en  deux  compartiments  par  un 
pilier,  et  représentant,  d'un  côté,  trois  hommes 
assis,  et  de  l'autre  deux  poissons. 

Au  verso  de  ce  même  f. ,  le  bois  du  clerc  et  de 
l'écolier  se  parlant.  Cette  figure  est  surmontée  d'un 
fragment  de  bordure  qui  contient  six  têtes  dans  des 
attitudes  diverses.  Un  autre  fragment  de  bordure, 
composé  de  rinceaux,  est  placé  au-dessous. 

Bibliothèque  nationale  ;  Y.  n.  p.  Rés.,  dans  un 
rectjeil  qui  contient  en  outre  le  Dyalogue  beau  et  af- 
fable... D'ung  Saige  et  d'ung  Folignet. 

Monologue. 

jC  viens  vous  donner  passe-temps, 
^jjMais  que  vous  soyez  affectans, 
^Seigneurs,  Dames  pareillement; 
ç^Sans  vous  tenir  trop  longuement, 
Il  vous  plaira  estre  contens. 

Chascun  se  taise.  Par  ce  j'entens 
Que  point  ne  vous  vueil  irriter, 
Seullement  que  vous  contenter  ; 
Aussi  vrayement  je  ne  prétens 
Seullement  que  vous  contenter. 

Qui  veult  dancer,  qui  veult  chanter, 
Qui  veult  faire  farce  ou  morisque, 
Si  se  vienne  en  ce  lieu  planter  ; 
Je  fais  au  maldisans  la  nicque, 


SUR  LES  Femmes.  179 

Qui  veult  parler  de  réthoricque, 
Soit  en  secret  ou  en  publicque. 

Je  porte  un  sas  où  tout  je  passe, 
Je  ris,  je  truffe  1,  je  compassé, 
Je  fais  des  tours  ung  milion, 
Et  ne  sçay  homme  qui  me  passe 
Depuis  icy  jusque  à  Lyon. 

S'il  vous  plaist  de  sçavoir  mon  nom. 
C'est  Verconus  que  l'on  m'appelle. 
Je  ne  suis  pas  tel  bourdeur,  non, 
Que  Jennin  qui  de  tout  se  mesle  ; 
Propose  sscripre  mon  libelle 
Qui  je  suis  et  de  que!  renom  ~  ; 
C'est  Verconus  que  l'on  m'appelle, 
S'il  vous  plaist  de  sçavoir  mon  nom  3. 

1 .  Je  me  moque. 

2.  On  voit  revenir  constamment  dans  les  farces  le  nom 
de  Jennin  qui  personnifie  le  niais  et,  plus  souvent  encore, 
le  mari  trompé  (voy.  le  t.  X  de  V Ancien  Théâtre 
français)^  mais  il  y  a  ici  une  allusion  évidente  aux  Ditz 
de  maisîre  Aliboron  qui  de  tout  se  mesle,  monologue 
dramatique  publié  au  début  de  ce  Recueil  (t.  T',  pp.  35- 
41),  et  dont  le  succès  dut  être  grand,  si  l'on  en  juge  par 
les  imitations  qui  en  furent  faites.  Il  est  possible  que  Jennin 
fût  le  nom  de  l'acteur  qui  récitait  le  monologue  d'Aliboron. 
On  serait  alors  tenté  d'y  reconnaître  Jean  de  l'Espine  du 
Pont-Alletz,  le  célèbre  camarade  de  Gringore  et  le  véritable 
auteur  des  Contreditz  de  Songecreux. 

On  retrouve  aussi  une  allusion  à  «  Jenin  qui  de  tout  se 
malle  »  dans  la  farce  de  la  Mère  de  ville  (vers  1540),  p.  13 
{Rec.  Techener,  t.  II),  et  même  dans  la  farce  du  Trocheur  de 
maris,  qui  est  peut-être  postérieure  à  1550,  puisqu'on  y 
rencontre  (p.  9)  le  mot  huguenote  {Rec.  Techener,  t.  III). 

3.  On  remarquera  la  forme  du  triolet  si  chère  aux  auteurs 
de  farces.  Celui-ci  est  incomplet,  ainsi  qu'il  arrive  souvent. 
c'est-à-dire  que  le  vers  qui  forme   refrain  n'est  répété  que 


i8o       Monologue  fort  joyel'lx 

Et  qui  veult  sçavoir  de  mon  faict, 
En  tous  estatz  je  suis  parfaict 
Et  congnois  en  mainte  science, 
Que  vous  verrez  cy  par  effaict. 
Je  sais  le  faict  et  le  deffaict, 
On  le  voit  par  expérience  ; 
Mais  qu'on  me  donne  audience, 
Mon  cas  sortira  son  effaict. 

Se  j'ay,  de  fleurs  [un]  boucquelet, 
Frisquandinement  '  sur  ma  teste, 
Je  contrefais  le  nouvellet^, 
Aussi  gay  que  ung  homme  de  feste. 

Se  j'ay,  en  bragardant  tout  beau. 
Dessus  le  poing  aucun  oyseau. 
Soit  ung  terselet  '^  ou  lasnier  '*, 
Je  suis  gentilhomme  nouveau  : 
Oncque(s)  on  ne  veit  tel  faulconnier. 

Se  je  trouve  une  mignonne 
A  deviser,  je  m'abandonne 
Luy  monstrer  une  gorge  ou  deux, 

deux  fois  au  lieu  de  trois.  La  manière  dont  Verconus  décline 
son  nom  est  également  caractéristique.  Cf.  ci-dessus  le 
Monologue  d'un  clerc  de  Taverne,  p.  46. 

I .  Imp.:  Frisquaudinement.  On  trouve  dans  V Ancien  Théâ- 
tre français  de  Jannet  le  moi  fris  quand,  t.  11,  p  148),  avec 
le  sens  de  gai,  gaillard.  —  2.  Nouvelet  est  employé  dans  les 
farces  avec  le  sens  de  naïf  ou  d'ingénu. 

D'aultres  en  a  qui  sont  plus  nouveletz  \ 
Quant  vont  pai  ville,  ilz  parlent  tous  seulletz. 

{Ancien  Théâtre  Jra,iç,  t.   Il,  p.   220.) 

j.  Le  tiercelet  n'est  pas  une  espèce  de  faucon  ;  c'est  le  mâle 
de  certains  oiseaux  de  proie  d'un  tiers  plus  petit  que  la  femelle. 

4.  Oiseau  de  proie  employé  comme  oiseau  de  leurre 
dans  la  fauconnerie;  c'est  le  falco  lanarius;  voy.  Littré. 


i 


SUR  LES  Femmes.  i8i 

Puis,  s'elle  en  veult.  je  luy  en  donne  : 
Je  contrefais  de  l'amoureux. 

Si  j'ay  ung  chaperon  à  fol 
Passé  au  travers  de  mon  col, 
Je  contrefays  le  bien  disant, 
Abondant  à  menuz  flajolz  : 
One  on  n'en  veit  de  si  plaisant. 

Si  j'ay  ung  chaperon  de  dueil, 
Je  me  tourmente  à  moy  tout  seul, 
Je  pleure  et  me  tourmente  assez, 
En  souspirant  la  lerme  à  l'œil. 
Ainsi  que  amys  des  trespassez. 

Si  l'ay  une  chappe  à  docteur. 
Je  contrefays  de  l'orateur, 
Et  semble  à  veoir  à  ma  faconde 
Ung  très  noble  prédicateur, 
Estre  le  plus  grant  clerc  du  monde. 

Somme,  c'est  une  mer  parfonde  : 
De  mon  cas  je  sçay  faire  tout. 
Et,  pour  commencer  à  ung  bout, 
J'entens  que  sur  l'honneur  des  dames 
Aulcuns  veullent  assigner  blasmes. 
Les  aultres  en  dyent  du  bien  : 
Qui  a  le  tort.?  Je  n'en  sçays  rien. 
Si  je  n'y  prens  quelque  peu  garde  ; 
Et  vécy  que  à  moy  je  regarde 
Que  nous  ferons  touchant  ce  cas. 
Nous  faindrons  cy  deu.x  Advocatz 
Et  ung  Juge  premièrement 


iSz       Monologue  fort  joyeulx 

Par  fourme  de  procédenient, 

Dont  l'ung  des  Advocatz  sera 

Mal-Embouché  qui  playdera 

Le  mal  qu'i  scet  aux  dames  estre, 

Et  l'autre  de  la  partie  dextre 

Sera  nommé  Gentil-Couraige, 

Défendeur  à  leur  advantaige, 

Qui  soustiendra^  de  grantfz]  bienfsj  d'elles. 

Mais  il  y  a  bien  des  nouvelles, 

Car  vécy  la  chaire  et  refuge 

Où  se  soirra  Monsieur  le  Juge, 

Lequel  premièrement  joueray 

Et  puis  après  je  parferay 

Par  ordre  chascun  personnaige, 

Mal-Embouché,  Gentil-Couraige, 

Comme  vous  verres  aux  pourchatz. 

[Le  Juge.] 
Or  çà  2,  Messieurs  les  advocatz, 
Que  dictes-vous  touchant  vos  cas  ? 
Dictes  sans  rien  interposer. 

Verconus,  contre[faisant]  Mal-Emb[o]uché. 
Monsieur  j'ay  cy  à  proposer 
Pour  le  mal  des  dames  congnoistre. 
Lequel,  pour  le  vray  exposer. 
Est  grant,  comme  il  puist  apparoystre. 
Car  soustenir  veulx,  en  tout  estre. 
Que  sur  le  bien  ung  chascun  doibt 
Mal  préférer  ;  aussi  doibt  estre. 
Et  qui  ne  le  croit  se  déçoit, 

I.  Imp.  :  souryiendra.  —  2.  Imp.  :  sa. 


SUR  LES  Femmes.  i8j 

Car  tout  premièrement  on  voit 
Le  mal  des  dames  pulluler, 
Contre  équité,  raison  et  droict, 
Soit  en  effaict  ou  en  parler. 
Pourquoy  dont  le  fault-il  celer  .? 
Est-il  temps  que  l'on  n'ose  dire 
La  vérité,  ne  révéler 
Ce  que  bien  l'on  y  puist  mesdire.-' 

Premier,  commençons  à  descripre 
De  Eve  qui  mordit  à  la  pomme; 
Ne  fut-elle  pas  beaucoup  pire 
Qu'Adam  qui  fut  le  premier  homme? 
Puta,  faut-il  point  qu'on  la  nomme. 
Que  fist-elle  à  Joseph  d'Egypte  '.? 
Voyons  des  Sept  Saiges  de  Romme, 
Pour  parler  de  femme  mauldicte; 

Fillys,  ceste  faulce  despite. 
Femme  de  Mophon  -,  se  pendit; 
Fedra  feist  mourir  Ypolithe, 
Son  filz,  pource  qu'il  la  desdit  ■'  ; 
Semiramis  s'apaillardit 
Villainement  contre  nature  ; 
Dyanira  à  mort  rendit 
Hercules  par  povre  adventure  ; 

Médée  feist  mourir  de  mort  sure 
Son  frère,  mesme  ses  deux  filz  ; 
[D'jHélaine  par  la  '•  grant  luxure 

I .  La  Bible  ne  donne  pas  de  nom  à  la  femme  de  Puti- 
phar.  —  2.  Il  faudrait  femme  de  Démophon  ;  notre  auteur 
a  fait  comme  le  traducteur  des  Contes  de  Boccace  qui,  ne 
comprenant  pas  le  sens  du  titre,  a  dit  :  Le  Lhre  nommé 
Caméron.  —  3.  Imp.  :  deslit.  —  4.  Imp.  :  sa. 


184       Monologue  fort  joyeulx 

Les  Troyens  furent  desconfis: 

Circes  mourut  par  Tenaris  : 

Les  filles  de  Egyptus  occirent 

Tous  leurs  quarante-neuf  marys', 

C'est  le  beau  chief-d'œuvre  qu'ils  feirent  ; 

Bectes  saulvaiges  ne  mesfirent 
Au  benoist  Jehan,  plus  que  prophète, 
Mais  deux  femmes  tant  subvertirent 
Qu'elles  emportèrent  la  teste  -  ; 
Salomon  en  devint  si  beste 
Qu'il  fust  ydolastré  par  femme; 
Dalida  fist  faire  la  feste 
Où  Sanson  mourut  à  diffame; 

Virgilius  3  en  fut  infâme 
Et  Aristote  chevauché  ''  ; 

1.  Le  poète  fait  ici  une  confusion.  Egyptus,  fils  de  Nep- 
tune et  de  Libye,  et  prince  d'Egypte,  maria  ses  cinquante 
fils  aux  filles  de  Danaûs,  son  frère  ;  celles-ci  poignardèrent 
leurs  maris  pendant  la  nuit  de  noces.  On  sait  à  quel  sup- 
plice Jupiter  condamna  les  Danaïdes. 

2.  Voir  tome  X,  p.  301-3. 

3.  Voy.  dans  les  Faicts  merveilleux  de  Virgille  (réim- 
primés par  les  soins  de  MM.  Giraud  et  Veinant  en  1831) 
le  chapitre  intitulé  :  Comment  Virgille  eschappa  et  ramena 
la  damoiselle  et  fonda  la  cité  de  Naples.  M.  Gustave  Brunet 
a  donné  dans  \3i  France  littéraire  au  xv°  siècle  (Paris,  1865, 
in-8),  p.  75,  une  bibliographie  des  ouvrages  relatifs  à 
Virgile  enchanteur.  Enfin  le  même  sujet  a  été  traité  par 
M.  Edelestand  du  Meril,  Mélanges  archéologiques  et  litté- 
raires,  i8(o,  in-8',  p.  42J-78,  et  d'une  manière  encore 
plus  complète  par  M.  Comparetti  {Virgilio  net  média  e^■o  ; 
Livorno,  1872,  in-8). 

4.  Voy.  sur  la  légende  d'Aristote,  t.  X,  p.  243,  note  6. 
Gringore  y  fait  également  allusion  dans  les  Menus  Propos 
de  Mère  Sotte,  mais  c'est  par  dame  Raison  qu'il  fait  che- 
vaucher Aristote. 


SUR  LES  Femmes.  185 

Brief  en  somme  tant  de  diffame 

Que  en  dix  ans  n'auroye  tout  presché, 

Et  tout  volupté,  tout  péché, 

Tous  maulx  y  sont,  tous  biens  secludz. 

Vous  oyez  cy  que  j'ay  touché 

Et  sur  ces  termes  je  concludz. 

Le  Juge. 
Ho  !  il  suffist;  n'en  parlés  plus. 
J'entens  tout  vostre  ratellaige', 
Mal-Embouché,  et,  au  surplus. 
Que  dictes-vous,  Gentil-Couraige.'' 

Gentil-Couraige. 
Monseigneur,  (vous)  ouyez  son  langaige. 
Qui  n'est  pas  seullement  satyre. 
Mais  rongneulx  et  [tout]  plain  d'oultraige, 
Que  puis  diffamatoire  dire, 

Et,  saufve  l'honneur  de  vous,  Sire, 
Et  de  la  [très]  noble  assistence. 
Il  a  mai  faict  ainsi  mesdire 
Des  Dames  par  son  insolence, 
Car  les  Dames  par  precellence 
Ont  le  cueur  si  doulx,  si  bégnin 
Que  impossible  est  pour  ma  deffence 
Y  trouver  trace  de  venin. 

0  noble  sexe  féminin  -, 

1 .  Bavardage,  cris  bruyants.  —  Cotgrave  cite  le  verbe 
râteler  «  to  howle,  skreeke,  or  cry  like  an  owle  ».  Cf. 
Ancien  Théâtre  franc.,  t.  IV,  p.  372  : 

Janne  en  dira  sa  rate/ée. 

2.  Comparez  avec  le  passage  qui  suit  un  passage  de  la  Vray 
disant  Advocaie  des  Dames,  t,  X  de  ce  Recueil,  pp.  250  sqq. 


i86       Monologue  fort  joyeulx 

Tu  es  grandement  reprouché. 
A-ii  dit  vray  ?  Hélas  !  nenny. 
Mais  quoy  !  c'est  ung  mal-embouché. 
Et  bien  !  se  quelqu'[u]ne  a  péché 
Au  temps  passé,  je  le  conscens  ; 
Mais,  quant  on  aura  bien  tensé, 
Pour  une  on  en  trouve  cinq  cens. 

Oh  veult-on  trouver  plus  de  sens 
Que  avoit  Minerve  la  déesse? 
Et  nous  sommes  assés  recens  ^ 
De  la  préudhommie^  de  Lucresse, 
De  Judich  la  force  et  proësse, 
La  chasteté  Saincte  Susanne. 
De  oster  la  douiceur  et  humblesse 
Mesme  de  madame  Saincte  Anne. 

Villain,  vêla  qui  te  condampne. 
Regarde  le  Vieil  Testament, 
Tu  en  trouveras  une  manne 
Qui  ont  vescu  si  sainctement, 
Qui  fut  Sarra  premièrement, 
Ruth,  Danas  et  mainte  Sibille. 
Se  des  maulvaises  en  a  cent, 
Il  en  est  de  bonnes  dix  mille  : 

Saincte  Barbe,  Saincte  Cécille, 

Saincte  Avoye,  Saincte  Katherine, 
Saincte  Hélaine,  Saincte  Honnorine, 
Saincte  Foy,  Saincte  Maximille; 
En  ung  jour  pour  la  loy  divine 
Onze  mille  martyrées  sont, 

I.  Imp.  :  receus.  —  Recens  au  sens  de  savoir,  connaître, 
ressentir.  —  2.  Imp.;  prondhommie. 


SURLESF'EMMES.  187 

Toutes  vierges',  ce  qui  termine 
Ton  procès  et  qui  te-  confond. 

Dames  c'est  le  veris  [?]  en  ung  mont, 
Ung  grant  abisme  de  bonté. 
Et  pour  bien  les  descripre,  elles  ont 
Pitié,  courtoisie  et  beaulté; 
Et  qui  ait  ceste  volunté 
De  semer  d'elles  tel  langaige, 
II.  ne  meult  que  de  lascheté 
Et  provient  de  villain  couraige, 

Car  tout  noble  cueur,  s'il  est  saige, 
Doibt  chercher  aux  dames  complaire, 
Et,  s'il  ne  le  faict,  n'est  pas  saige 
A  qui  que  en  vueille  desplaire. 

Mal-Embouché. 
Et  je  repare*  au  contraire, 
Concluant  ce  que  je  soubstien. 
Que  le  mal  des  Dames  préfère 
Mille  foys  plus  grant  que  le  bien. 

Gentil-Couraige. 
Et  moy,  d'aultre  part  je  revien, 
Disant  qu'elles  ont  par  excellence'* 
Honneste  et  gracieulx  maintien 
Et  plus  de  bien  par  precellence. 

Le  Juge. 
Ho  !  Je  vous  impose  silence  ; 
Produysez  moy  vos  escriptures. 

I .  Voy.  sur  les  onze  mille  vierges  t.  I,  p.  7  ;  t.  X,  p.  250, 
-2.  Imp.:  estqmle.  —  3.  Je  repartis.  —  ^.  \mp.:  precellence. 


i88       Monologue  fort  joyeulx 

Mal-Embouché'. 
S'il  vous  plaist,  ouyez  les  lectures; 
Vous  orrés  icy  mainte  chose  : 
Premier  le  Roununt  de  la  Rose, 
Le  grant  Mathéolus  après, 
Là  où  il  traicte  par  exprès 
Des  maulvaises  tous  les  faulx  tours, 
Le  Blason  de  faiilces  Amours 
Composé  du  Moyne  de  Lire  -. 

Le  Juge. 
C'est  tout  ung,  je  n'en  vueil  riens  lire. 
Produissez  :  je  tiens  tout  pour  veu-'. 

Gentil-Couraige. 
Monsieur,  à  mon  cas  j'ay  pourveu 
Pour  repuiser  toutes  ces  blasmes. 
Vécy  le  Triomphe  des  Dames  ^ , 

1 .  A  partir  d'ici  la  plus  grande  partie  de  la  suite  du  texte 
est  à  rimes  plates. 

2.  Guillaume  Alexis,  prieur  de  Bussy,  en  Normandie, 
surnommé  le  Moine  de  Lyre,  —  3.  Imp.  :  pour  tout  veu. 

4.  Le  Triomphe  et  Exaltation  des  Dames,  dont  M.  Bru- 
net  (Manuel,  t.  V,  col.  948)  cite  une  édition  imprimée  à 
Paris  par  Pierre  Sergent  vers  1530  (pet.  in-4  goth.  de 
20  ff.).  Ce  livre,  écrit  d'abord  en  espagnol  par  Juan  Ro- 
driguez  de  la  Câmara,  3  été  traduit  en  portugais  par  Vasco 
Mada  de  Villalobos,  et  de  portugais  en  français  par  un 
anonyme  que  l'on  croit  être  Ferdinand  de  Lucenne.  Le 
texte  espagnol  ne  paraît  pas  avoir  jamais  été  imprimé,  non 
plus  que  la  traduction  portugaise.  La  bibliothèque  royale 
de  Madrid  possède  deux  manuscrits  de  Juan  Rodriguez  de 
la  Câmara  :  Historia  de  dos  amadores  et  El  Siervo  libre  de 
amor  (voy.  Gallardo,  Biblioteca  espdnola,  t.  Il,  11, 
p.  139)  ;  nous  ignorons  si  l'original  du  Triomphe  et  Exal- 
tation des  Dames  fait  partie  d'un  de  ces  deux  ouvrages. 
Quant  à  Vasco  Mada  de  Villalobos,  il  n'est  même  pas  cité 


SUR  LES  Femmes.  189 

Où  maint  beau  dit  est  recité  : 
Et  secondement  I  la  Citc- 
D'elles,  noble  et  vertueuse  ; 
Le  tiers,  pour  euvre  sumptueuse, 
Le  Champion'-^.  Vélà  les  troys. 

Le  Juge. 
C'est  tout  ung,  à  ce  que  je  croys. 
Il  y  a  icy  moult  de  choses 
Qui  ne  seront  meshuy  descloses  ; 
Nous  tiendrions  trop  longuement  court. 
Bien,  mal  :  lequel  est  le  plus  court  ? 
Il  y  a  à  mal  mainte  lettre, 
Et,  pour  le  donner  à  congnoistre, 
M  signiffie  «  malice  »  '' 
Et  par  A  j'entens  «  avarice  », 
Et  puis  par  ceste  L  «  luxure  »  ; 
C'est  ung  grant  mal,  je  vous  asseure  •»  : 
Si  Dames  l'ont,  je  n'en  sçays  rien. 

Or  venons  à  parler  du  bien  : 

dans  le  Diccionario  bibliographico  portuguez  d'Innocencio 
Francisco  da  Silva. 

L'exemplaire  du  Triomphe  qui  appartenait  au  duc  de  La 
Vallière,  a  passé  dans  la  bibliothèque  de  Richard  Heber  et 
a  figuré  en  dernier  lieu  à  la  vente  de  M.  le  baron  J. 
PiichonJ,  1869. 

I.  Imp.  :  fecondement.  —  2.  Le  Trésor  de  la  Cité  des 
Daines,  par  Christine  de  Pisan,  voy.  Brunet,  t.  I,  col.  i8$6. 
—  3.  Le  Cfiampion  des  Dames,  par  Martin  Franc. 

4.  L'auteur  de  la  farce  ne  veut-il  pas  tourner  en  ridicule 
les  théologiens  et  les  poètes  mystiques,  qui  prétendaient 
expliquer  les  perfections  de  Dieu  ou  des  Saints,  en  inter- 
prétant chaque  lettre  de  leur  nom  ?  Voy.  par  exemple 
(t.  111,  p.  277  de  ce  Recueil)  la  manière  dont  Frère  Etienne 
Damien  énumère  les  perfections  contenues  dans  le  nom  de 
Maria.  —  5.  Imp.  :  asseurs. 


190       Monologue  fort  joyeulx 

B  signiffie  «  beaulté,  bonté  », 

I  signifie  «  joyeuseté  »  ; 

E  «  équité  »  ;  N  «  noblesse  », 

C'est  ung  grant  bien.  Mais  lequel  est-ce 

Qui  poise  plus?  Pour  en  sçavoir 

II  convient  la  balance  avoir  ; 
Si  en  conclurons  justement. 

Regardez  en  bon  jugement  ; 
Le  bien  en  emporte  le  mal, 
Car  il  poise  plus  largement; 
Regardez  en  bon  jugement, 
Qui  que  vueille  dire  autrement, 
Je  vois  monstrer  en  général  ; 
Regardez  en  bon  jugement, 
Le  bien  en  emporte  le  mal  '. 

Mal-Embouché,  tirez  aval  : 
Détracteur,  vous  serez  reprins, 
D'ont  avez  ici  parlé  mal  ; 
Faulcement  avez  entreprins  : 
Gentil-Courage  aura  le  pris. 

Oultre,  je  dis  que  femmes  ont 
Ung  surnom  par  lequel  ilz  sont 
Véritablement  appellées, 
Voire  et  tellement  décorées 
Que  rien  plus  n'est  possible  d'estre  : 
Dames  à  dextre  et  à  senestre 
On  les  appelle,  c'est  raison, 
Car,  veu  qu'ilz  gardent  la  maison 
Et  qu'ilz  commandent  voulentiers  -, 

I.  Triolet.  —  2.  Il  y  a  sans  doute  ici  un   jeu  de   mot 
sur  dama  dérivé  de  domina  et,  par  conséquent,  de  domus. 


SUR  LES  Femmes.  191 

Plus  avant  point  je  ne  m'enquiers 
Du  nom,  et  pourquoy  on  leur  donne; 
Le  mot  vault,  à  qui  bien  le  sonne, 
Principaulté  et  seigneurie. 
Premièrement  D  signiffie 
La  «  dignité  »  qui  est  en  elles,        l, 
Qu'ilz  sont  paisibles,  non  rebelles  ; 
«  Amoureuses  »  A  le[s]  dénote  ; 
M  leur  grant  doulceur  connote 
Dont  sont  «  miséricordieuses  »  ; 
I  signiffie  qu'ilz  sont  «  joyeuses  »  ; 
S  conclud  [en]  propos  final 
Que  Dames  sont  «  sans  aucun  maP  ». 

En  soustenant  l'honneur  des  Dames, 
Je  parle  comme  bien  apprins-, 
Et  à  plus  d'honneur  que  de  blasmes; 
Pourtant,  nobles  hommes  et  femmes, 
Souviengne  vous  que  Verconus 
Condampne  telz  villains  infâmes 
Qui  blasment  d'ont  ilz  sont  venus, 
Deffendant  qu'il  n'en  soit  plus  nulz 
Souffrir  blasonner  aultres  gens. 
Vous  en  avez  les  biens  congneuz  : 
Pensez  au  bancquet  de  céans. 

Finis. 

On  les  vend  à  Paris  en  la  rue  Neufve  Nostre  Dame, 
à  l'enseigne  Saind  Nycolas. 

1 .  On  remarquera  que  les  lettres  interprétées  par  le  juge 
donnent  Damis  et  non  Dames. 

2.  Il  manque  ici  une  rime. 


Epistre  d'ung  Amant  habandonné. 


Nous  avons  eu  plus  d'une  fois  roccasion  de 
mettre  en  lumière  l'influence  considérable 
qu'Alain  Chartier  exerça  sur  la  littérature  de  la  fin 
du  XV*-"  siècle.  Sauf  le  Roman  de  la  Rose,  aucun 
poème  n'eut  plus  de  succès  et  ne  donna  lieu  à  plus 
d'imitations  que  la  Belle  Dame  sans  mercy'.  Cette  pièce 
fut  suivie  d'une  réponse  ou  contre-partie,  la  Belle 
Dame  qui  eut  nurcy,  que  l'on  a  voulu  attribuer  avec 
aussi  peu  de  raison  à  Jean  Marot  qu'à  Chartier  lui- 
même-.  Il  faut  croire  que  le  public  ne  fit  pas  moins 


1.  Voy.  les  Œuvres  d'Alain  Chartier,  publiées  par 
André  du  Chesne  (Paris,  1617,  in-4,  pp.  502-523). 

2.  Dans  l'édition  des  oeuvres  de  Chartier  donnée  par 
Galliot  du  Pré  en  1529,  la  Belle  Dame  qui  eut  mercy  porte 
ce  titre  :  Comment  l'Amoureux  deprie  sa  dame.  Du  Chesne, 
tout  en  co.mbattant  l'attribution  faite  à  Chartier,  l'a  insérée 
sous  le  titre  de  Complainte  d'amour  et  Responce  fpp.  684- 
694).  Si  Jean  Marot  était  bien  l'auteur  de  la  Belle  Dame 
qui  eut  merey.  Clément  Marot,  qui,  dans  la  préface  de 
l'édition  de  ses  œuvres  publiée  en  1538,  combat  l'attri- 
bution de  cette  pièce  à  Alain  Chartier  (voy.  Marot,  éd. 
Jannet,  t.  IV,  p.  195),  eût  sans  doute  parlé  du  poème 
en  d'autres  termes.  (Cf.  P.  Paris,  Manuscrits  franc. 
t.  VII,  p.  252.) 


Epistre  d'ung  Amant  habandonné.    195 

bon  accueil  a  la  réponse  qu'à  la  composition  origi- 
nale ;  en  effet,  un  libraire  peu  scrupuleux,  voufant 
sans  doute  exploiter  le  succès  de  la  Belle  Dame  qm 
lut  nurcy,  n'hésita  pas  à  la  reproduire  textuellement 
sous  le  titre  de  Complainte  d'un  Amoureux  et  Responee 
de  sa  Dame^.  Cette  supercherie  n'avait  pas  encore 
été  signalée. 


I .  Nous  ne  réimprimerons  pas  dans  ce  Recueil  une  pièce 
qui  se  trouve  dans  plusieurs  éditions  anciennes  de  Chartier  ; 
mais  nous  donnerons  du  moins  la  description  des  éditions 
anciennes  que  nous  en  connaissons  : 

A.  La  belle  dame  qui  eut  mercy.  —  Cy  fine  la  belle 
dame  qui  //  eut  mercy.  S.  l.  n.  d.  [Paris  .',  vers  ijoo  ?J, 
in-4  goth.  de  10  ff.  de  23  lignes  à  la  page,  sign.  a. 

Au  titre,  un  bois  représentant  la  dame  et  l'amant  debout 
dans  une  salle  dallée.  Le  même  bois  est  répété  au  verso 
du  titre,  oii  il  est  surmonté  de  ces  mots  :  Lamye,  Lamant. 
—  Le  recto  du  2  '  f.  commence  par  un  titre  de  départ  ainsi 
conçu  :  Sensuit  la  belle  dame  //  qui  eut  mercy.  —  Le  verso 
du  dernier  f.  est  blanc. 

Bibl.  nat.  Y.  6156.  B  3  Rés.  —  La  pièce  faisait  autrefois 
partie  d'un  recueil  où  se  trouvait  une  édition  de  la  Belle 
Dame  sans  mercy  imprimée  avec  les  mêmes  caractères. 

B.  La  belle  dame  qui  eust  mercy.  —  Explicit.  Deo  gra- 
iias.  S.  l.  n.  d.  [Paris  ?,  vers  1500I,  in-4  goth.  de  8  ff.  de 
31  et  52  lignes  à  la  page. 

Le  titre  est  imprimé  dans  un  encadrement  gravé.  Au- 
dessous  du  titre  se  trouve  un  bois  représentant  deux  person- 
nages dans  un  jardin,  reposant  sur  un  entablement  en 
forme  de  support.  —  Le  8''  f.,  qui  manque  à  l'exemplaire 
que  nous  connaissons,  doit  être  blanc. 

■  Bibl.  de  M.  le  baron  A.   de   Ruble  {Catal.  de  Lurde, 
n-  66). 

C.  Cy  cômance  la  complainte  dung  //  amoreux  et  la 
respôce  de  sa  dame.  —  Explicit  deo  gracias.  S.  L  n.  d. 
[vers  1500J,  in-4  goth.  de  8  ff.  de  27  lignes  à  la  page 
pleine,  sans  chiffres,  réclames  ni  signatures. 

Le  texte  commence  immédiatement  au-dessous  des  deux 
lignes  de  titre.  L'édition  ne  contient  aucun  bois.  Les  carac- 
tères  peu  réguliers,  mais  un  peu  carrés,  ressemblent  aux 

P.  F.  XI  13 


194  Epistre  d'un  g  Amant 

On  peut  dire  que  la  Belle  Dame  sans  mercy  et  la 
Belle  Dame  qui  eut  mercy  servent  de  point  de  départ 
à  toute  une  littérature.  Tantôt,  en  effet,  l'amant  est 
maltraité  de  sa  mie,  et  il  exhale  sa  plainte  en  regrets 
douloureux,  tantôt,  au  contraire,  après  un  débat 
plus  ou  moins  long,  la  dame  se  laisse  fléchir. 

VEpistre  d'ung  amant  habandonnè  appartient  à  la 
première  série.  Cette  pièce,  qui  ne  manque  pas  d'un 
certain  mérite  littéraire,  est  restée  inconnue  à  tous 
les  bibliographes  et  n'est  même  pas  mentionnée  au 
Manuel  du  Libraire;  nous  la  donnons  d'après  un  exem- 
plaire, probablement  unique,  conservé  au  Musée  bri- 
tannique. 

Voici  la  description  bibliographique  de  VEpistre  : 

Epistre  Dung  //  Amant  habandonnè  /  Envoyée  a 
//'  sa  Dame  par  manière  de  Reproche.  S.  l.  n.  d. 
[Paris ^,  vers  1550],  pet.  in-8  goth.  de  8  flf.  de 
23  lignes  à  la  page  pleine,  sign.  A. 

Au  titre,  un  grand  E  gothique  sur  un  fond  criblé, 
orné  de  rinceaux.  Au-dessous  des  trois  lignes  de 
l'intitulé,  se  trouve  le  bois  de  l'homme  qui  a  la  main 
sur  la  garde  de  son  épée  et  qui  parle  à   une  femme. 

Au  verso  du  dernier  f.,  le  bois  de  l'homme  vêtu 
d'une  longue  robe  fourrée  d'hermine  qui  adresse  la 
parole  à  des  soldats  armés  de  lances. 

Musée  britannique  :  C.  22.  a.  6. 

Pour  compléter  ce  qui  a  été  dit  des  complaintes 
amoureuses,  n'oublions  pas  de  citer  une  pièce  de 
vers  qui  semble  être  la  parodie  de  la  Belle  Dame  sans 
mercy,  ou  peut-être  même  de  notre  Epistre.  Cette 

caractères  semi-gothiques. 

Bibl.  de  M.  le  baron  de  la  Roche  la  Carelle. 

M.  Brunet  {Manuel  du  Libraire,  1. 1,  col.  751)  cite  encore 
deux  autres  éditions,  l'une  de  Pierre  Mareschal  et  Barnabe 
Chaussard  [Catal.  Cigongne,  n°  $51),  et  l'autre  s.  L  n. 
d.  {Catal.  Leprévost). 


HABANDONNÉ.  195 

parodie,  imprimée  séparément  sous  le  titre  de  : 
Complainte  que  fait  l'amant  à  sa  dame  par  amours  ' 
repose  sur  une  équivoque  qui  nous  empêche  d'en 
reproduire  même  un  seul  vers. Tabourot,  quia  donné 
un  extrait  de  cette  facétie  dans  ses  Bigarrures  (Paris, 
Jehan  Richer,  1583,  in-16,  ff.  29,  50),  fait  remar- 
quer avec  raison  qu'elle  est  imitée  de  Drusac,  c'est- 
à-dire  de  Gratien  du  Pont,  qui  dans  ses  Controverses 
des  Sexes  masealin  et  fêmenin  a  fait  de  semblables 
équivoques  «  au  nombre  de  trois  ou  quatre  cents 
vers  ». 


Epistre  d'ung  Amant  habandonné 

envoyée  à  sa  dame, 

en   manière  de  reproche. 

jueur    trop   cruel,   plus   dur   que  n'est   le 

marbre, 
'Plus  inconstant  que  n'est  lafueille  en  l'arbre 
'Femme  muable,  en  tes  faitz  obstinée, 
Me  faire  dueil  seullement  destinée, 
Faut-il  à  stheure^  mectre  mon  escripture 

1 .  5f  La  côplaincte  Q  //  Faict  Lamant  A  Sa  Dame  Par 
Amours.  —  5  Finis.  S.  l.  n.  d.  {Paris,  vers  1540],  pet. 
in-8  goth.  de  4  ff.  de  26  lignes  à  la  page,  sign.  A. 

Au  titre,  le  bois  de  l'homme  qui  appuie  la  main  sur  la 
garde  de  son  épée  et  qui  parle  à  une  femme. 

Musée  britannique  :  C.  22.  a.  47  ;  Catalogue  Cigongne, 
no  835. 

Cette  plaquette  contient  la  pièce  citée  par  Tabourot  et  la 
réponse  qu'André  Pasquet  a  intercalée  dans  l'édition  des 
Bigarrures  de  161 5,  soit,  en  tout,   169  vers. 

M.  Brunet  (Manuel,  t.  II,  col.  201)  cite  une  autre  édi- 
tion imprimée  par  Jehan  Bonfons  et  dont  il  possédait  lui- 
même  un  exemplaire  (n°  275  de  son  Catalogue). 

2.  Voy.  treize  vers  plus  loin.  Imp.:  à  cest  heure. 


196  Epistre  d'ung  Amant 

En  lieu  public,  pour  faire  l'ouverture 

De  mon  malheur  et  triste  doléance? 

Faut-il  narrer  ta  trop  sotte  inconstance, 

Ton  dur  vouloir  et  imperfection? 

En  mon  pappier  convient-il  mention 

Fayre  de  toy  et  en  ce  te  surprendre, 

D'ont  on  pourra  par  ung  temps  te  reprandre  ? 

Me  convient-il  de  ma  plume  exarer* 

Et  à  chascun  ma  douleur  declairer, 

Lhermes  gecter  de  mon  cueur  tout  plongé 

En  amertume,  pour  l'infauste  congé 

Que  sans  raison  m'as  voulu  ordonner? 

Faut-il  que  à  stheure  on  prevoye  adonner 

Mes  esperitz  à  vitupérer  dame 

Que  i'ay  servye  de  cueur,  de  corps  et  d'ame, 

Que  j'ay  aimée,  si  ne  faulx  à  mes  esmes-, 

Plus  fort  beaucoup  que  je  n'ay  pas  moy-mesmcs, 

Que  j'ay  chérie,  extollée,  prisée, 

Sans  en  nul  lieu  point  t'avoir  desprisée. 

Mais  augmenté  ta  renommée  et  famé, 

D'ont  en  mains  lieux  j'ay  esté  presque  infâme? 

Las!  si  le  fault;  à  ce  je  suis  contrainct, 
Comme  de  dueil  et  peinc'^  trop  estrainct, 
Estrainct  de  mal,  suis  forçay  l'aventure 
Investiguer  de  quelque  créature 

I.  Lat.  exarare.  —  2.  Villon,  dans  le  Grand  Testament 
(str.  VI),  dit  de  même  : 

Il  ne  fauldra  pas  à  son  esme. 

Le  mot  esme  est  une  ancienne  forme  du  mot  estime,  qui 
prit  de  bonne  heure  le  sens  d'intention,  but,  etc.,  seule 
signification  que  lui  attribuent  Nicot  et  Cotgrave. 

3.  Imp.  :  et  de  peine. 


HABANDONNÉ.  197 

Très  elloquente,  bien  instruicte  et  fort  saige, 
Qui  ayt  passé  le  gué  et  le  passaige, 
Où  maintenant  de  court  me  voys  tenir, 
Lequel  ma  vie  bien  puisse  entretenir 
Par  son  sçavoir  et  belle  habillité, 
Me  confortant  en  ma  fragilité, 
En  sorte  que  soûlas  mon  corps  peult  paistre 
Et  que  force  eusse  hors  ma  pansée  mectre, 
Tant  seullement  une  peu  prolixe  heure, 
La  fantasie  où  maintenant  '  labeure, 
Car  je  ne  quiers  la  voulenté  de  faire 
Chose  par  quoy  je  fusse  veu  deffaire 
Ta  renommée,  mais,  de  rigueur  attainct, 
Cecy  t'escripre  ton  orgueil  me  contrainct, 
Congneu  aussi  que  de  longue  saison, 
Insipiente,  sans  ^  aucune  raison 
De  jour  en  jour  as  tasché  me  grever 
Et  de  tourmens  les  miens  sens  aggraver, 
Ouy  en  sorte  que  j'en  suis  presque-'  éthicque. 
Fol  enraigé,  foilastre,  frénaticque. 

Chantant  à  stheure,  m'esbatant  en  soûlas. 
Subitement  changé,  je  crye  :  Hélas  ! 
Je  me  repose,  subit  je  me  travaille; 
Je  suis  en  paix,  maintenant  en  bataille  ; 
Dessus  la  mer  je  faitz  doubles  batteaulx, 
Et  maintenant  en  Espaigne  chatteaulx  ; 
Ma  plume  prens  à  stheure  pour  t'escripre, 
Subittement  ung  livre  je  voys  lyre  ; 

1.  Imp.  :  myinteuant . 

2.  Imp.  :  saus. 

j.  Imp.  :  presques. 


198  Epistre  d'ung  Amant 

A  stheure  pense,  maintenant  je  prens  joye  ; 
Joyeulx  je  riz,  et  subit  je  Ihermoye  : 
Brief,  sans  repos  oii  prendre  mon  allaine, 
Incessamment  je  prens  travail  et  peine; 
Une  heure  seuile  mon  esprit  n'a  repos  ; 
Jamais  ne  suis  en  ung  mesmes  propos  ; 
En  telle  sorte  je  m'en  voys  esbatant 
Qu'au  vray  parler  je  faitz  des  esbas  tant 
Que  chascun  prent  de  me  suyvre  plaisir, 
Parquoy  souvent  )'en  ay  maint  desplaisir. 

Si  la  cause  me  voulloys  demander 
De  ma  follye,  au  long  te  le  mander 
Point  je  ne  crains  ;  tant  de  peur  ne  me  laitz 
Que  voulusse  celer  les  tiens  meffaitz. 
C'est  pour  autant  que  veu  me  suis  jadis 
Que  tu  prenoys  gros  soullas  à  mes  dit/., 
Que  bien  venu  je  estoye  en  ta  mayson  ; 
Feust  en  esté  ou  en  aultre  saison. 
Recueil  j'avoye  de  toy  très  agréable; 
Séant  je  estoye  le  premier  à  ta  table; 
En  aucun  lieu  jamais  n'eusse  prins  place 
Que  à  l'opposite  ne  feusse  de  ta  face; 
Réfection  tu  n'eusses  prins  aulcune, 
—  Ouy  et  feusse  à  menger  une  prune,  — 
Que  à  y  venir  par  toy  semond  n'y  feusse. 
Quelque  malheur,  quelque  mal  que  lors  j'eusse, 
Tu  transmetoys  vers  moy  ta  chamberière 
Pour  sçavoir  d'elle  quelle  estoit  ma  manière, 
Qu'il  me  failloit,  de  quoy  je  estoye  marry  ; 
A  bien  narrer,  si  j'eusse  ton  mary 
Pour  lors  este,  peine  n'eusse  tant  pris 


HABANDONNÉ.  199 

De  me  complaire,  car  ton  cueur  estoit  pris 

De  mon  amour,  et  sera  grandement, 

Quant  de  ma  part  par  ma  foy  et  serment 

En  rien  ne  t'eusse  pour  mourir  esconduycte. 

Tousjours  avoys  de  moy  seure  conduicte 

En  quelque  part  que  chemin  prinse  ou  santé; 

De  toy  n'estcye,  ne  toy  de  moy  absente  ; 

Ensemble  estions  tousjours  incessamment, 

Et  à  tous  deux  estoit  peine  et  tourment 

Quant  ne  povions,  —  ne  le  fault  proparler,  — 

L'ung  avecq  l'autre  joyeusement  parler. 

Brief,  nous  estions  deux  corps  en  ung  vouloir, 

Nous  en  faisions  très  bien  nostre  devoir, 

Sans  fiction,  d'amour  très  singulière, 

Rions  ensamble  et  faisions  bonne  chère; 

Mais  maintenant,  ne  sçay  de  qui  tournée, 

Mescongnoissante  et  d'aucun  subornée, 

D'ung  cueur  villain  et  d'ung  vouloir  meschant, 

Te  voys  de  moy  en  tous  lieux  te  cachant, 

Ne  faisant  compte  de  cil  qui  t'a  servye 

Loyallement  la  pluspart  de  sa  vie, 

Nomplus  que  si  jamais  ne  l'avoys  veu, 

Comme  ung  estrange  et  barbare  incongneu. 

Vers  moy  ne  tournes  tes  faulx  yeulx,  qui  sont  vers, 

A  tout  le  moings  si  ce  n'est  de  travers, 

Ne  plus  ne  moings  comme  si  voulloys  dire 

Estre  envers  moy  remply  le  tien  cueur  d'yre. 

Penser  ne  peulx  ne  conclure  la  chose 
D'ont  peult  sortir  telle  methamorphose. 
De  quelle  source  vient  ta  mutation, 
D'ont  est  issue  ta  machination  ; 


200  Epistre  d'ung  Amant 

Fors  [si]  ce  n'est  d'ung  vouloir  glorieux, 

Ouitrecuydé,  superbe,  ambitieux, 

Duquel  es  plaine  depuis  ung  peu  de  temps, 

Qui  mes  cinq  sens  faict  estre  mal  contens 

Vers  ta  personne,  car  je  ne  fiz  forfaict, 

Mal,  desplaisir,  meschant  tour  ou  meffaict 

Oncques  en  ma  vie,  ne  ne  vouldroys  forfaire, 

Mais  au  contraire  tousjours  plaisir  te  faire. 

Tu  l'as  congneu,  et  congnoistras  encore 

Quant  tu  vouldras,  pour  le  moings  d'une  poire, 

Car  je  suis  prest,  soit  de  nuyct  ou  de  jour, 

A  te  obeyr  sans  y  faire  séjour, 

Ainsi  que  celle  que  j'ayme  et  aymeray 

Tant  qu'en  ce  monde  mortel  je  viveray  ; 

Et  combien  que  m'as  voulu  fortbannir 

De  ton  amour,  et  du  tout  me  bannir 

De  ta  maison,  comme  lasche  de  cueur, 

Ne  regardant  là  où  gist  ton  honneur, 

Ce  néantmoings,  comme  constant  et  ferme, 

Sans  point  user  de  quelque  fâcheux  terme, 

Le  tien  honneur,  encontre  toute  envye, 

M'efforceray  garder  toute  ma  vie 

Pour  les  plaisirs  que  m'as  faict  d'autre  foys, 

Desquelz  encores  grosse  estime  je  foys, 

Lesquelz,  ma  dame,  si  continué  eussez, 

Plus  à  priser  de  loyaulté  tu  feussez 

Que  d'avoir  faict  si  lasche  trahison 

A  celluy  là  qui,  sans  comparaison. 

T'a  longuement  beaucoup  plus  fort  amée 

Qu'onques  ne  fit  Dido  le  roy  ^née. 

Ou  que  Paris  Hélaine  impudicque; 

Encores  faict,  non  obstant  ta  traficque 


HABANDONNÉ.  201 

Et  villenye  :  le  cueur  plus  noble  il  a 
Que  nompas  cil  qui  te  depucella, 
Ou  que  celluy  que  as  voullu  de  ta  grâce 
Mectre  et  bouter  en  sa  désirée  place, 
Lequel  jà  saiche  que,  tant  n'ayt  de  richesse 
Comme  tu  as,  néantmoins  sa  noblesse 
Vault  bien  la  tienne,  son  cueur  est  immuable 
Contre  le  tien,  qui  est  trop  variable. 
Ingrat,  mauvais,  lequel  vit  sans  police, 
Tant  seullement  tirant  à  l'avarice. 
Je  suis  certain  que  en  trouveras  dix  mille 
Plus  opulans,  plus  beaulx  et  plus  habilles, 
Plus  triumphans,  éloquens  sans  mesure, 
En  rhetoricque  sçavans  plus  que  Mercure, 
Ingénieux,  puissans  et  bien  formez, 
Frisques,  mignons,  et  trop  mieulx  renommez 
Que  je  ne  suys,  farcys  en  beau  langaige. 
De  besoigner  tousjours  prestz  à  l'ouvraige  ; 
Mais  dire  je  oze,  escoutes  bien  mes  ditz, 
Que  en  ce  monde  tu  n'en  trouveras  dix 
Qui  tellement  eussent  crainte  de  faire 
Chose  parquoy  je  te  deusse  desplaire. 

Je  suys  celluy,  la  chose  est  bien  notoire, 
Qui  a  laissé  le  menger  et  le  boyre, 
Qui  a  laissé  maistre,  terre  et  chevance, 
Honneur,  soûlas,  et  mondaine  plaisance, 
Qui  ay  banny  de  moy  toute  sagesse, 
Des  bonnes  meurs  laissé  la  belle  '  adresse. 
Qui  ay  acquis  en  lieu  de  bien  follye. 
En  lieu  de  joye  triste  melencolie, 

I.  Imp.  :  bellee. 


202  Epistre  d'ung  Amant 

Pour  seullement  les  tiens  désirs  parfaire, 

Et,  sans  faillir  à  tes  mandemens  plaire, 

Pour  te  donner  esbas,  joye  et  lyesse; 

D'ont  maintenant  j'en  sue  de  destresse, 

Veu  que  je  y  ay  exposé  maint  salut  <, 

Et,  qui  pis  est,  j'ay  laissé  le  salut 

De  ma  pouvre  ame  comme  ung  homme  follastre, 

Non  crestien,  mais  ung  vray  idolastre; 

Car  plus  prisée  je  t'ay  que  nompas  Dieu, 

D'ont  je  souppire  et  pleure  en  chascun  lieu, 

Recongnoissant  ma  trop  grande  hérésie, 

Mon  dur  vouloir  et  faulse  fantasie. 

Pour  ceste  cause,  tout  banny  de  soûlas, 

A  haulte  voix  pleurant,  je  crye  :  «  Hélas! 

«   Mon  benoist  Dieu,  quant  de  toy  me  recorde, 

«  Vueillez  de  moy  prendre  miséricorde.   » 

Vien  ça,  dur  cueur,  remply  d'ingratitude, 
Tant  seullement  ayant  folle  habitude, 
Toute  farcye  de  pure  lascheté, 
Avecq  l'infaiste^  déesse  Faulceté, 
En  quel  pays,  ou  en  quelle  province, 
Quel  gentilhomme,  quel  grand  seigneur  ou  prince, 
Quel  advocat,  paige,  clerc,  procureur 
Quel  mécanicque,  ou  rustault  laboureur 
Eusse  jamais^  peu  trouver  en  ce  monde 
Qui  de  vouloir  et  pensée  immonde 
Eust  renoncé  la  court  célestielle 
Pour  se  servir'*  à  femme  si  cruelle? 

I.  Salut,  pièce  d'or  au  type  de  la  salutation  angélique. 

—  2.  Peut-être  faut-il  lire  ;  infakte.  —  3.  Imp.  :  jamnis. 

—  4.  Au  sens  de  s'asservir. 


HABANDONNÉ.  20^ 

Qui  eust  commis  son  infortunée  ame 
Entre  les  mains  de  si  mauvaise  femme, 
En  grand  dangier,  comme  une  ame  perdue, 
Estre  au  gibet  de  Pluton,  estandue  ? 

Je  croy  que  nul  n'eust  voulu  tant  forfaire 
Envers  son  Dieu,  pour  à  toy  satisfaire 
Comme  j'ay  faict,  dont  feray  pénitence, 
S'il  plaist  à  Dieu,  et  pour  ma  recompense 
M'a[s]  mis  derrière;  c'est  ung  merveilleux^  compte. 
Aulcunement  de  moy  ne  faisant  compte, 
Tu  m'as  laissé,  pour  plaisir  ailleurs  prendre 
Où  mieulx  y  a,  par  adventure,  à  prendre. 
Tu  m'as  laissé,  quant  m'as  veu  en  dangier. 
Comme  si  j'eusse  esté  ung  estrangier. 
Plongé  en  larmes,  venantes  de  ma  teste. 
Ne  plus  ne  moings  que  si  j'eusse  esté  beste. 
Non  congnoissant  ta  faulceté  trop  grande  ; 
Cueur  n'est  si  bon  qui  de  douleur  n'en  fende. 
Tu  m'as  laissé,  allors  que  je  pensoye 
Avoir  de  toy  sempiternelle  joye. 
Fondant  en  pleurs  et  en  gémissemens, 
Oultré  de  dueil  et  de  encombrement, 
En  une  fosse  qui  est  dicte  Tristesse; 
Mais  j'ay  esté  en  cruelle  destresse. 
Par  toy,  ma  dame,  qui  t'est  grosse  laidure. 
Sans  regarder  ta  grande  forfaicture, 
Lyé  des  chaînes  du  meschant  desespoir. 
Desquelles  yssir  je  n'ay  jamais  espoir, 
Sans  que  Atropos  ma  pouvre  vie  termine. 
Ou  mon  corps  mecte  avecques  la  vermine 

!.  Imp.  :  mervikux. 


204  Epistre  d'ung  Amant 

De  !a  maison  de  Cérès  terrificque, 
Par  ung  mortel  accident  horrificque. 

Parquoy  concluz,  o  Dame  impitoyable, 
Tu  as  fait  œuvre'  qui  est  trop  misérable 
De  m'avoir  mis  en  estât  si  villain. 
Las  ton  vouloir  fut  par  trop  inhumain 
Me  faire  mal,  sans  l'avoir  mérité; 
Mais,  puisque  ainsi  ta  grande  iniquité 
Me  parforce  que  tellement  je  meure. 
Je  te  supply  point  ne  -  faire  demeure. 
En  récompense  du  ma!  que  j'ay  pour  toy, 
Affin  que  l'on  se  souvienne  de  moy. 
Dessus  ma  tombe  cette  épitaphe  mettre, 
Qui  n'est  pas  faict  de  la  main  de  bon  maistre, 
Mais,  quoy  que  soit,  faict  fut  en  son  bon  sens, 
Tendant  ad  ce  qu'il  fust  veu  des  passans. 
Qui  s'amuser  vouldront  à  cestuy  lyre; 
Tel  te  l'envoyé,  assez  perfumé  d'ire: 

RONDEAU. 

En  ce  tombeau,  par  fatalle  ordonnance. 
Est  mis  le  corps  d'ung  enfant  gracieulx. 
Au  faict  d'amours  par  trop  adventureux. 
Quant  il  prenoit  en  ce  monde  croissance. 

Par  une  femme  plaine  de  décepvance 

Mangent  les  vers  ses  membres  langoureux 

En  ce  tombeau. 

I.  Imp.  :  couvre.  —  2.  Imp.  :  point  ne  me  faire. 


HABANDONNÉ.  20$ 

Servant  Amours  de  toute  sa  puissance, 
Au  nombre  escript  il  est  des  malheureux. 
Jamais  ne  fut  plus  loyal  amoureux; 
Veoir  le  pouvez,  mort  est  de  desplaisance, 
En  ce  tombeau. 


BALLADE 

envoyée  par  le  dessudit  Amant  à  sadicte  Dame. 

Ingrate  femme,  en  tout  mal  obstinée, 
Gémir  pourras  cent  fois  ta  destinée, 
Situ  ne  changes  ton  vouloir  autrement. 
Trop  contre  moy  je  te  voy  animée, 
D'ont  ma  face  est  de  sa  couleur  minée 
Pour  la  douleur  que  souffre  incessamment  ; 
De  jour  en  jour  vois  à  declinement 
Par  ta  meschante  et  perverse  constance; 
Traicté  je  suis  trop  rigoreusement, 
Par  quoy  je  crye  très-douloureusement: 
Souverain  Dieu  prenez  d'elle  vengence! 

Languir  m'as  fait  en  ton  loyal  service. 
Auquel  jamais  je  ne  perpetray  vice, 
Sans  me  donner  aucun  allégement  ; 
Ton  fait  estoit  pour  lors  assez  propice, 
Ne  tendoit  point  à  aucune  avarice. 
Combien  que  trop  me  fisses  de  tourment; 
Ce  néantmoins  je  estoye  bien  aultrement 
Entretenu  de  la  tienne  substance. 
Mourir  me  fait  le  tien  cueur  maintenant, 
Par  quoy  je  crye  cent  fois  journellement: 
Souverain  Dieu,  prenez  d'elle  vengence! 


2o6  Epistre  d'ung  Amant  habandonné. 

Je  suis  lyé,  pieds  et  mains,  d'ung  gros  las, 
Qui  me  fait  dire  souvent  :  hélas,  hélas  1 
Me  lault-il  estre  nourry  si  rudement? 
Jamais  n'auray  aucun  joyeulx  soûlas. 
D'en  endurer  je  suiS  desjà  tant  las 
Que  suis  contrainct  faire  diffinement  ; 
Ma  vie  déteste,  car  impatiemment, 
Comme  remply  de  folle  doléance 
Mourir  je  veulx,  puis  qu'elle  doulcement 
Traicter  ne  veult  mon  triste  entendement. 
Souverain  Dieu  prenez  d'elle  vengence  ! 

Princesse  dure,  je  sçay  divinement 
Que,  quant  seras  au  jour  du  jugement, 
Tu  porteras  une  grosse  souffrance 
Pour  tes  mérites  et  principallement, 
Car  je  criray  devant  tous  haultement: 
Souverain  Dieu  prenez  d'elle  vengence! 

Finis. 

M.  choque  :  cil  fault. 
Tu  lies  dure  .0.  Lyesse^. 


I.  Malgré  les  fautes  qui  se  sont  probablement  glissées 
dans  ce  rébus,  on  nous  permettra  d'en  risquer  une  expli- 
cation. On  pourrait  le  lire  :  M  et  point  {amare  pungit);  cil 
fault  que  scie  choque  (c'est-à-dire  que  choque  sépare  de  M); 
Tu  nés  dure  point  0  Lyesse.  Nous  avons  ainsi  deux  vers  : 

Aimer  point  ;  cil  fault  que  s'y  choque. 
Tu  ne  dures  point,  ô  Lyesse, 


207 


Epistre  du  bon  Frère 

qui  rend  les  armes  d'Amour  à  sa  Seur 

Damoiselle  en  Syonnoys^. 


Voici  la  description  bibliographique  de  cette  pièce: 

f  Epistre  du  bon  fre-  //  re  qui  rend  les  armes  // 
damours  a  sa  seur  da-  //  moyselle  en  syonnoys.  // 
îf  Et  le  dit  des  pays.  —  [A  la  fin  :]  Amen. 

S.  l.  n.  d.  [Paris,  vers  1525],  pet.  in-8  goth.  de 
8  ff.  de  28  lignes  à  la  page,  imp.  en  lettres  de 
forme. 

L'édition  n'est  ornée  d'aucun  bois.  Les  cinq  lignes 
de  titre  occupent  la  partie  supérieure  de  la  première 
page  et  le  reste  en  est  blanc.  Le  Dit  des  Pays  com- 
mence au  verso  du  6"  f.  et  s'arrête  au  milieu  du  8'=  f. 
recto.  Le  verso  de  ce  dernier  f.  est  blanc. 

(Bibliothèque  nationale  :  Y.  n.  p.  Rés.) 


st-ce  fortune,  ou  malheur  mien,  ou  quoy, 
Sans  avoir  faict,  en  ce  monde  pcurquoy 
De  maulx  porter,  que  l'on  ne  pourroit  dire? 
Pour  me  aléger  ne  les  ouse  redire. 
Et  si  ne  sçay  comme  peus  ^  endurer 

1.  Le  Syonnois  est  le  pays  de  Sion  en  Suisse;  mais  le 
mot  peut  aussi  bien  être  une  faute  d'impression  pour  Lyon- 
nais.  —  2.  Imp.  :  plus. 


2o8  Epistre  du  bon  Frère 

Ce  que  me  poyse  et  congnois  trop  durer. 
Que  t'ay-je  faict?  En  quoy  ay-je  failly  ? 
Mon  cueur  ou  langue  ont-ilz  point  defailiy  ? 
Je  sçay  que  non,  et  long  temps  en  servaige 
Les  as  tenus  et  congneus  par  usaige, 
Et  tant  de  foys  leur  as  mis  par  édict 
Tes  voulentés,  sans  avoir  contredit  : 
Par  trop  plus  ayse  leur  estoit  le  finir 
Que  ton  penser  desdire  ou  diffinir. 
Mais  donc  que  est-ce?  Oh  as  tu  eu  le  sens 
D'avoir  donné  ton  vouloir  et  consens 
A  désormais  estre  nommée  tasche 
Entre  les  gens  cogniteurs  de  ta  lasche? 
Las,  que  est  de  toy,  jeusne  cueur  de  vertu  ? 
En  quans  briefz  jours  t'es  cassé  et  rompu  ? 
Tes  ennemys  ont  bien  prins  le  désir 
De  tes  proupos  et  malfaictz  resjouyr. 
Est-il  possible  que  mes  yeulx  par  regard 
Et  mon  ouyr  ayent  mis  leur  esgard 
Au  personnaige  que  ton  cas  m'a  redit? 
Sans  luy  respondre  ny  remetre  d'esdict, 
Je  te  prometz  que  ne  luy  feiz  proupos, 
Mais  prins  un  lict,  pour  penser  et  repos. 
En  si  gros  dueil  despuis  me  suis  tenu 
Que  aulcune  grâce  ne  me  a  entretenu, 
Comme  esgaré  homme  allant  par  les  rues, 
Voyant  par  terre,  quelque  foys  hault  les  nues, 
De  contenance  et  maintien  despourveu. 
De  grosse  angoisse  et  tristesse  pourveu. 
J'ay  bien  rayson  tel  plaincte  démener 
Et  ne  sçay  ame  qui  me  sçeut  ramener 
Propos  ou  dire,  qu'eust  formé  par  efiaict 


QJJI    REND    LES    ARMES    d'AMOUR.     209 

D'aulcune  escuse  ny  rayson  de  ton  faict. 

La  plus  ingrate  te  peult  on  bien  nommer 

Et  inconstante,  mobile,  renommer. 

Roy  Macharide  ',  ny  César,  dict  Tybère, 

Qui  n'espargnia  à  Livie,  sa  mère  -, 

La  mort  donner,  de  cest  ingratitude 

Eurent-ils  plus  que  toy,  personne  crude  ^  ? 

Car,  quant  je  pense  à  mes  pouvres  effors, 

Que  par  deux  ans  encomblay  d'aux''  efFors 

Où  mis  m'avoit  Amours  par  héritaige. 

De  si  bon  cueur  retenois  le  servaige 

D'ont  ne  pensoys  cas  en  ta  voulenté 

Que  de  ma  part  ne  te  feust  présenté. 
Feust-il  plaisir,  desplaisir  ou  péché, 
Rien  ne  m'estoit  difficil  ny  caché. 
Las  !  quant  je  pense,  est-il  froict  en  ce  monde 
Chault,  paine  et  fain  que  le  vivre  deffonde. 
Que  je  n'aye  de  si  bon  cueur  souffert  ? 
Ha  !  quantes  foys  mourir  me  suys  offert. 
Par  lieux  énormes  -^  en  remectant  mes  pas 
Que  ung  seul  faillir  estoit  le  mien  trespas. 
Aer  englacy,  neyges  sur  moy  fondans, 

1 .  Quel  est  ce  méchant  roi  Macharide,  qui  par  sa  férocité 
même  ne  se  rattache  pas  au  grec  jxàxotp  (heureux), 
mais  à  [xàyaipa  (épée)  :  Serait-ce  le  Delphien  Machae- 
reus,  fils  de  baitas,  qui,  à  la  suite  d'une  discussion  sur  la 
viande  d'un  sacrifice,  perça  Néoptolème  de  son  épée  ? 

2.  Ici  nous  sommes  dans  la  vraie  histoire,  mais  il  faut 
convenir  que,  si  Tibère,  qui  en  a  bien  assez  à  sa  charge, 
n'a  pas  été  bon  fils  (Suétone,  §  l  et  li),  il  n'est  nullement 
dit  qu'il  ait  fait  tuer  sa  mère. 

3.  A  la  suite  de  ce  vers,  l'imp.  met  à  l'état  isolé  la 
réponse  Non,  qui  est  en  dehors  du  vers. 

4.  Au  sens  de  :  de  hauts. 

5.  Périlleux,  hors  de  la  règle,  è  norma. 

P.  F.  XI  14 


210  Epistre  du  bon  Frère 

Serain  violant,  bruyneux  y  difFondans 
Sur  le  mien  corps,  dénué  et  descouvert, 
M'estiés  vous  plus  que  gros  plaisir  ouvert? 
Fièvres,  colicques  et  enfroidis  caterres, 
Estois-je  poinct  familier  de  vous  terres  ? 
Glayvez  poignantz,  craignois-je  vous  dangiers, 
Qui  en  la  nuyt  se  *  disent  prendre  esbat 
Et  ne  cerchent  que  noyse  et  desbat  ? 
Murs  dangereux,  eschellez  eschaufaulx 
Ratz,  chiens  et  chatz  et  curieulx  varletz, 
Ay-je  évité  vous  trop  périlleux  guetz? 
Lieux  abismeux,  en  cavernes  retretz, 
Avez-vous  prins  jamais  sur  moy  pourtraitz? 
Portes,  armoires,  couvertes-  de  maisons, 
Soubz-litz^  et  coffres,  dictes  en  vous  raysons. 
Pour  te  aler  veoir  et  donner  passetemps, 
Ay  je  espargnié  mon  pouvre  corps  au  temps  ? 
Ta  liberté  ay  tousjours  préservée 
Par  ma  peine  et  honneur  réservée  ; 
Je  ne  pourrois  escripre  mes  travaulx, 
Tu  le  sçais  bien,  ni  dangiers  nocturnaulx. 
0  triste  amour,  que  tant  de  gens  cruxies-^, 
Tous  biens  et  corps  comprime[s]  et  essuyés. 
Ditz-moy  ung  peu,  ay  je  par  négligence 
Dont  mérité  ce  mal  et  desplais'\nce. 
Las!  et  pis  est,  quant  j'ay  bien  deffendu? 
Pense  à  mon  âme,  qui  a  tant  offendu 
Son  Souverain  pour  te  vouloir  servir. 
Dont  bien  pourroit  gros  meschief  deservir  ; 

1.  Imp.  :  ce.  —  i.  Au  sens  de  toits.  —  3.  L'espace  vkie 
sous  le  lit,  ou  plutôt  !e  second  lit  en  tiroir.  —  4.  Au  sens 
de  crucifies. 


Q_UI    REND    LES    ARMES    d'AMOUR.     211 

Ung  seul  penser  n'a  mys  à  perfection 

Durant  deux  ans  que  en  ta  dévotion  ^  ; 

Si  luy  sembloit  à  l'église  aler. 

Ce  n'estoit  donc  que  pour  déambuler 

Et  endardir  ses^  yeulx  pour  entretien 

Sur  toy,  voyant  ta  grâce  et  maintien, 

Non  pas  tousiours,  craignant  estre  aparçeu 

De  Faulx-Dangier,  qui  souvent  l'a  déçeu. 

Las!  quantes  messes  plus  a  voulu  bien  veoir 

Que  les  escriptz  escouter  au  devoir. 

Et,  ce  durant,  tant  de  maulx  que  contemple. 

Faitz  et  pensers,  que  ne  seroient  que  exemple 

Maulvais  donner  qui  les  vouldroit  noter, 

Dont  ignorans  s'en  pourroient  pernoter. 

Entre  mondains  ma  vertu  et  renom 

A  esté  myse  vuide  de  tiltre  et  nom  ; 

M'a-t-on  dit  :  «  Fol,  sot  et  escervelé, 

«  Comment  as  tu  le  tien  sens  ravallé  ?  » 

Et  oultre  ce  le  fraiz  et  la  despence 

Par  toy  ay  mise,  comme  sçay  et  plus  pense, 

Et  la  suyte  de  rien  ne  espargner 

Fait  bien  le  compte  que  a  peu  marchant  gaigner. 

Et  mais  encores,  puisque  ainsi  l'on  le  veult, 

L'on  se^  contente  de  ce  que  à  la  fin  deult, 

Et  prenons  tout  en  doulce  patience 

Puisque  plaisir  en  ordonne  la  science, 

Tant  que  ces  charges  sont  tenues  pour  rien 

Pour  ces^e  foy  donnée  à  vouloir  bien  ; 

Mais,  quant,  sans  cause  ny  raison  oculaire, 

Ains  seulement  par  vouloir  téméraire 

I.  Imp.  :  que  en  toy  as  eu  dévotion.  —  2.  Imp.  :  ces. 
—  5.  Imp.  :  ce. 


212  Epistre  du  bon  Frère 

Et  lubricque',  excessif,  sans  prepos, 
L'on  rompt  tel  foy,  qui  en  prendroit  repos 
Sans  se  plaindre  et  douloir  à  par  soy  ? 
Je  ne  sçay  homme,  sinon  que  jà  de  soi 
Feust  si  content  par  gloire  ou  ignorance, 
C^ue  de  tieulx  faitz  peult  avoir  tollerance. 
Entre  les  dames,  qui  en  ce  monde  ont  aymé. 
Aussi  l'on  lict  leur  fin  et  desaymé  ; 
Les  aulcunes  d'avarice  on  accuse, 
Et  les  aultres  par  gloire  l'on  excuse, 
Que  les  hommes  et  soy  ont  despesché 
Et  maintz  saiges  entre  folz  empesché. 

Et  les  aultres  ont  villains  faictz  commys. 

Dont  maulvais  bruit  ont  sur  les  femmes  mis. 

L'on  lict  que  Eve  fut  de  la  destruction 

Sur  la  vertu  vraye  instruction, 

Et  puis  Jahel  Sizare  son  amy 

Ne  meurdrist  elle  d'ung  marteau,  endormy-? 

Et  Dalila  que  feist  elle  à  Sanson? 

Par  quel  cautelle  le  trompa  et  façon? 

Où-'  eust  le  sens  le  pouvre  Salomon? 

Idolâtrant,  cassast  il  son  renom. 

[Et]  Jésabel  son  amy  ordonna 

Naboth  mourir^,  et  puis  se  abandonna. 

Ung  million  d'aultres  ont  esté  de  maulx  cause. 

Que  reciter  pour  maintenant  faitz  pause. 

L'on  tient  la  femme  si  dangereuse  beste 

Que  qui  la  hante  ne  revient  sans  tempeste; 

L'on  lict  que  elle  est  plaine  de  iniquité, 

Inconstance  et  de  fallacité. 

I.  Volage,  glissant,  lubricus.  —  2.  Judicum  capp.  V  et 
VI.  —  3,  Imp.:  On.  —  4.  Regum  libro  1,  cap.  XXI. 


QUI    REND    LES    ARMES    D'AMOUR.     21  5 

Quoy  que  l'on  die,  ne  vouldrois  faire  blasme 

Et  si  ne  sçay  que  en  dire,  sur  mon  ame; 

Si  Bocace,  Pétrarque  l'on[t]  descript 

Et  prins  d'ailleurs,  penses  en  leur  descript. 

Quant  est  de  moy,  jà  ne  plainctz  ny  mesdictz, 

Sinon  de  toy,  où  diriges  mes  dictz, 

Car  de  ton  faict  je  sçay  la  vérité, 

Et  myeulx  du  mien,  si  le  avoyes  mérité. 

Je  ne  failliz  jamais  de  te  complaire  ; 

Corps,  âme  et  biens,  as  eu  en  arbitraire; 

Faulte  de  rien  je  n'ay  congneu  en  toy, 

Par  quoy  tu  deussez  me  avoir  rompu  la  foy 

Par  [ung]  tel  cas  et  moyen  oultrageux, 

A  ton  honneur  plus  que  à  moy  dangereulx. 

De  te  dire  nieschant  ou  villain  faict 

A  Dieu  ne  plaise,  je  seroyes  en  forfaict, 

Et  te  nommer  folle,  mise  hors  de  sens; 

Mes  esperitz  n'y  treuvent  bon  descens. 

Ha  te  faire  vindicte  par  effait 

J'aymeroys  mieulx  de  vie  estre  deffait 

Bien  qu'aulcuns  hommes,  qui  en  tels  cas  se  treuvent 

Communément  de  ces  remèdes  oeuvrent  ', 

Et  si  leur  semble  par  rayson  et  devoir 

Estre  ordonné  ainsi  fait  pour  le  voir  2, 

Et,  si  de  ce  justice  les  excuse, 

Fragilité  de  vous  aultres  le  accuse, 

De  toy  aymer  et  servir  plus  que  jamais 

J'auroye  tort,  car  sans  cueur  serois,  mais 

A  ta  personne  ce  que  [tu]  aymeras, 

1 .  Œuvrent  rime  moins  mal  avec  treuvent  que  le  mot 
usent  qui  se  trouve  dans  l'imprimé.  —  2.  Pro  vero  ;  l'imp. 
donne:  le  veoir. 


214         Epistre  du  bon  Frère 

De  moy  et  biens  user  tousjours  pourras 

En  recompense  des  biens  que  tu  m'as  faitz 

Auparavant  de  tes  fascheux  meffaitz, 

Et,  quelque  jour  estant  à  ton  secret 

Et  que  Rayson  aura  mis  son  décret 

En  tes  affaires,  te  pourras  recorder 

De  tous  les  cas  que  tu  voys  discorder, 

Et  en  donras  *  le  tort  par  ton  advis 

Là  où  verras  mieulx  eschoir  par  devis. 

De  mon  épistre  et  douleur  tout  ensemble 

As  ung  proufist,  ainsi  que  il  me  resemble, 

Car  en  pensant  aux  périlleux  encombres 

Qu'Amours  t'a  mise  par  ces  resordz  et  umbres, 

Avec  ton  sens  fantastique  et  debilie 

Pourras  comprendre  qu'est  ung  mestier  agile 

Que  de  aymer,  au  moins  sans  bien  penser 

Aux  parties  qu'on  veult  recompenser. 

Et  qu'est  ung  champ  plain  de  fleurs  et  d'espines; 

Peur  ung  plaisir  meinent  mille  ruynes. 

A  mes  amys,  qui  aussi  vouldront  lire 

Le  mien  douleur  que  t'ay  voulu  escripre, 

Entre  eulx  mesmes  feront  le  jugement 

De  conseiller  à  eux  jamais  d'aymer; 

Je  ne  le  veulx,  car  trop  seroit  amer 

A  nature  et  instinctz  ordonnés, 

Par  création  et  voulenté  donnés, 

Mais  prendre  advis  et  vouloir  reprimer 

Ce  chault  vouloir  et  rayson  imprimer, 

S'il  est  besoing  d'aymer  ou  en  quel  part. 

Alors  largesse  y  pourroit  avoir  part. 

I .  Imp.  :  douras. 


Q.U1    REND    LES    ARMES    D'AMOUR.     21  5 

Mais,  par  mon  âme,  si  croys  je  que  après  tout 

Que  aymé  auront  et  servy  jusque  au  bout, 

De  leur  quartier  ou  de  elle  sa  partie 

Fauldra-il  prendre  fâcheuse  départie, 

Car  jalousie,  raportz  ou  lasches  tours. 

Auront  ^  cassé  et  rompu  les  contours, 

Et  ensuyvront  cecy  parlers,  excez, 

Merencolie  et  despenses  assez. 

Vélà  mon  homme  remis  en  desespoir, 

A  l'aventure,  à  plat  et  sans  pouvoir, 

Et  la  dame  sans  aulcun  bruict  et  famé 

De  honnesteté,  mais  plustost  de  diffame. 

Velà  que  Amours  communément  par  don 

Pour  les  services  laissent  en  guerredon^. 

Pour  ung,  que  en  ce  trouvères  contentz, 

En  congnoistrés  mille  de  malcontentz. 

Or,  mes  amys,  usés  en  au  plaisir 

Que  vous  vouidrez  et  que  pourrez  choisir. 

Car.  quant  à  moy,  pour  mes  douleurs  et  larmes 

Qui  me  tourmentent,  j'en  ay  rendu  les  armes; 

Entre  les  mains  qu'avoient*  fait  le  présent 

Je  la  quicte,  et  ne  veulx  soit  reprinse 

De  maulvais  cas,  mais  à  mon  entreprinse 

Donne  le  tort,  que  ainsi  voulust  eslire 

Celle  de  quoy  je  compose  et  delisre. 

Si  eusse  aymé  par  fort ''  en  aultre  part, 

Eusse  mengé  de  plus  gracieulx  despart, 

Car  l'on  se'^  peult  despartir,  ce"  me  semble. 

Par  quelque  foys  honnestement  de  ensemble. 

1.  Imp.  :  ayront.  —  2.  Imp.  :  guekrdon.  —  3.  imp.  : 
qui  avoient.  —  4.  Au  sens  de  par  fortune.  —  s-  Imp.: 
ce.  —  6.  Imp.  :  se. 


2i6  Epistre  du  bon  Frère. 

Puisque  Rayson  donc  ainsi  me  commande 

De  congié  prendre,  fault  je  le  te  demande, 

Mais  je  te  prie  que  désormais  mieulx  pense 

Si  veulx  aymer  et  donner  récompense, 

Car  tant  de  foulx  sont  par  Nature  faictz 

Oultre  ceux-là  que  Amour  tient  charge  faictz, 

Et,  si  sont  saiges  avec  la  passion 

Que  aymer  leur  donne  et  aussi  la  faction 

De  vous  aultres,  dames  opératives 

Par  jeunesse,  folie,  simulatives, 

Tant  de  maulx  sont  par  ces  cas  préparés 

Que  ne  peuvent  puis  estre  reparés. 

Vifz  et  vivant  à  toy  me  recommande 

Et  prie  Dieu  pour  la  peine,  et  te  mende 

Que  tu  mérites  par  ton  ingratitude 

Que  désormais  ayes  sollicitude 

De  accomplir  tes  faictz  plus  saigement, 

Car  mains  que  rien  est  tout  ou  saigement. 

Adieu  te  ditz,  te  priant  de  rechief 

Contente  soyes  à  par  toy  ung  meschief; 

Péché  seulet  pardon  plustost  mérite 

Que  grosse  peine  de  soy  le  démérite. 

Finis. 

S'ensuyî  le  Dicî  des  Pays. 


Cy  commence  le  Dict  des  Pays. 


Il  est  inutile  de  répéter  ici  cette  seconde  pièce  qui 
a  été  donnée  dans  le  t.  V  de  ce  Recueil  (pp.  106-1 19). 
L'édition  qui  suit  VEpitre  du  bon  Frire  se  termine 
par  le  mot  Amen. 


217 


La  Complaincte  des  (juatres  Elémens, 
L'Aer,  Feu,  l'Eaue  et  Terre  concordammens 
Contre  les  Mondains,  tant  hommes  que  femmes, 
De  péchez  desqueulz,  horribles  et  infâmes, 
Vengence  estre  faict  remuèrent  et  demandent. 
Laquelle  se  parfera,  si  de  bref  ne  s'amendent  ' . 


Le  cadre  de  cette  pièce  paraît  être  emprunté  à 
quelque  composition  du  moyen-âgequin'apas  en- 
core été  retrouvée.  Quant  aux  pécheurs  contre  les- 
quels les  quatre  Éléments  se  répandent  en  impréca- 
tions, il  est  facile  de  reconnaître  les  Luthériens, 
dont  le  nom  figure,  du  reste,  en  toutes  lettres  dans 
une  des  strophes.  L'auteur  était  certainement  un 
homme  d'église,  peut-être  même  un  Chanoine,  si  l'on 
en  juge  par  ce  vers,  qui  semble  contenir  une  récri- 
mination personnelle  : 

Sur  Canoniques  impos  sont  eslevez. 

Voici  la  description  de  notre  plaquette  : 
La  côplaincte  des  //  quatres  elemès.  Laer.  Feu. 
Le  //   aue  (t  terre  côcordàmens  Cotre  //  les  mon- 
dains tât  homes  q  fê-  //  mes.   De  péchez  desqeulz 
horri   //   blés  et   infâmes   /   vengëce  estre   //  faict 

I.  Imp.  Laquelle  commence  et  se  parfera  si  de  bref  Hz 
ne  s'amendent. 


2l8 


La  Complainte 


reqrèt  et  demàdêt  Laqlle  //  cômence  /  et  se  parfera 
si  de  bref//  ilz  ne  samendent.  Lacteur.  S.  l.  n.  d. 
[Paris?,  vers  1530].  Gr.  in-8  goth.  de  4  ff.  de  jo 
lignes  à  la  page,  sans  chiffres,  réclames  ni  signatures. 

La  première  lettre  du  titre  est  un  L  romain. 

Au-dessus  des  neuf  lignes  reproduites  ci-dessus  se 
trouve  un  bois  grossier  représentant  un  berger 
entouré  de  son  chien  et  de  pourceaux  ;  derrière  le 
berger,  on  aperçoit  le  soleil,  et  devant  lui,  la  lune; 
au-dessus  de  sa  tète  sont  figurées  des  étoiles.  Ce  bois 
devait  primitivement  décorer  le  titre  d'un  almanach. 

La  disposition  du  titre  permet  de  penser  que 
l'imprimeur  n'a  pas  remarqué  qu'il  se  composait  de 
six  vers  ;  ainsi  peut-on  expliquer  l'incorrection  qui 
s'est  glissée  au  aernier. 

Bibl.  du  baron  James  E.  de  Rothschild. 


L'Acteur. 

jng  jour  passé,  triste,  dolent,  pensif, 
)Puis  peu  de  temps  contemplant  Atropos 
'Prendre  couroux,  j'estoye  fort  actif 

îD'ouyr  meschans  dire  piteux  propos, 

Blasphémant  Dieu  par  excréables^  motz, 
Ung  chascun  d'eux  à  mal  faire  instruyt. 

Passant  mon  dueil,  de  liesse  forclos, 
Me  vins  couche[r],  cuydant  prendre  repos  ; 
Mais,  quant  ce  vint  à  l'heure  de  minuyt, 
Prenant  mon  somme,  je  vis  du  costé  dextre 
Ung  oyseau  blanc  démenant  fort  grant  bruyt, 

I.  On  pourrait  croire  à  une  faute  d'impression  et  lire 
exécrables,  mais  on  retrouve  excréable  plus  loin;  il  faut 
comprendre  incroyable,  hors  de  croyance. 


DES    QjJATRES    ELÉMENS.  2l<) 

Bâtant  ses  aesles  auprès  de  la  fenestre  ; 

Lors  me  ravit  de  sa  patte  senestre, 

Me  transportant  en  ung  jardin  plaisant  : 

Advis  me  fut  d'ung  paradis  terrestre  ; 

Fruict  y  avoit  très  odoriférant. 

Tost  j'advisay,  vers  le  soleil  levant, 

Les  Elémens  procédans  toute  nuyt, 

Pour  ces  blasphèmes  en  eu!x  fort  complaignant, 

L'ung  après  l'autre,  ainsi  comme  il  s'ensuyt: 

L'Aer. 
«  Au  meurdre!  au  meurdre!  on  mefaicttort  ; 
Maulditz  mondains,  c'est  tout  par  vous! 
N'estoit  pitié  qui  me  remort, 
De  bref  vous  destruroye  tous. 
Blasphémateurs  me  font  couroux 
Qui  maintenant  règne[nt]  sur  Terre  ; 
Contraint  je  suis  n'estre  plus  doulx, 
Mais  me  convient  vous  livrer  '  guerre. 
Gardez  la  Mort  qui  les  gens  serre! 
Par  vostre  vice  je  suis  infect  : 
Fol  ne  croyt  tant  qu'il  soyt  deffaict. 

«  Vomir  me  fault  mon  pestilentieux  aer 
Qui  mort  engendre,  affin  d'avoir  vengence 
Sur  ces  pervers  qui  des  Dyables  d'Enfer 
Portent  le  nom,  tracassans  par  la  France, 
Despitant  Dieu  en  grant  desordonnance, 
Sa  mère  aussi,  c'est  ung  cas  détestable. 
Rongeant  le  peuple  en  commettant  meschance  ; 
Plus  de  maulx  font  que  ne  feroyt  ung  Dyable. 

1 .  Irap.  :  livrrr. 


220  La  Complainte 

Puant  je  suis  du  faict  abhominable 

Et  maléfice,  dont  je  ne  m'en  puis  taire  : 

Aux  meschans  gens  a  tousjours  à  refaire. 

«  On  me  contrainct  à  getter  des  vapeurs, 
Faisant  tomber  ordure  et  puantise; 
Infect  je  suis  de  ces  faulx  renonceurs 
Du  nom  de  Dieu  en  despiteuse  guise, 
Le  mauigréant  en  énorme  devise, 
Jouant  aux  dez,  despendant  leur  argent, 
Rians,  chantans,  démenant  paillardise, 
Delaissans  Dieu,  perdant  leur  sauvement; 
Punis  en  sont,  chascun  sçayt  bien  comment; 
Hz  ont  reçeu  ung  jour  trop  périlleux  : 
Souvent  le  bon  paye  pour  le  malheureux. 

«  Luthériens,  faulses  opinions 
Sont  en  saison;  de  dueil  j'en  suis  éthique; 
Hérésie  règne  à  tas  et  légions  ; 
En  desarroy  et  par  trop  rumatique, 
Elément  suis  devenu  ydropique. 
Enflé  du  mal  qui  est  commis  là-bas. 
Prélatz  d'Eglise,  qui  sçavez  la  pratique 
De  vraye  loy,  mettez  ordre  en  ce  cas  ; 
Sachez,  pour  vray,  que  Dieu  content  n'est  pas 
Du  maléfice  qui  bons  Chrestiens  desvoye  : 
Prudent  prélat  ayme  de  Dieu  la  voye. 

Le  Feu. 
i<  Haro,  haro  !  Que  je  vis  en  souffrance 
De  ma  vertu  qui  est  mise  en  horreur! 
Elément  suys  du  feu,  qui  ay  puissance 
Pour  brusler  tout  quant  on  me  fait  rigueur. 


DES  QUATRES  ELÉMENS.      221 

Mais  les  mondains  usent  de  ma  vigueur 
En  desarroy  ;  et  en  grande  insolence, 
Bruslans  les  villes  par  trop  grande  fureur, 
Temples  destruitz  et  mis  en  décadence, 
Brusler  les  bledz,  c'est  commis  violence 
Trop  excréable,  et  pire  que  caterre  : 
Homme  affamé  ne  gette  pain  à  terre. 

«  Tremblez,  tremblez,  princes,  prélatz,  barons  ! 
Courroucé  suys,  car  on  me  fait  oultraige. 
Esse  bien  faict  soustenir  bougerons  ^ 
En  voz  pays,  par  villes  et  villages? 
Puis  çà,  puis  là  ilz  vont  faire  ravage, 
Destruisant  tout  en  mengeant  le  Commun"-^; 

I.  Bougeron  est  le  même  mot  que  boutgre  ou  bougre, 
c'est-à-dire  Bulgare.  L'hérésie  des  Bogomiles,  dont  les 
adeptes  se  recommandaient  pourtant  par  une  vie  ascétique, 
inspira  aux  Chrétiens  occidentaux  une  horreur  profonde 
pour  les  Bulgares,  dont  le  nom  devint  un  terme  de  mépris 
appliqué  aux  scélérats  les  plus  abjects,  particulièrement  aux 
sodomites.  On  trouve  la  même  signification  attachée  à  leur 
nom  dans  l'anglais  moderne.  On  pourrait  dresser  une 
curieuse  liste  des  noms  d'hérétiques  qui  passèrent  dans 
l'usage  populaire  avec  une  signification  injurieuse.  La 
dénomination  de  Bohémiens  donnée  en  France  aux  Tsiganes 
(dénomination  qui  se  trouve  déjà  dans  le  Theatrum  orbis 
terrarum  d'Ortelius),  paraît  avoir  son  origine  dans  la 
guerre  des  Hussites  ;  les  Turlupins,  dont  le  nom  s'est  déjà 
présenté  dans  ce  Recueil  (t.  II,  p.  272),  étaient  une  secte  de 
Vaudois  qui  fut  condamnée  au  feu  en  137}  (voy.  Le  Roux 
de  Lincy,  Livre  des  Proverbes  franc.,  2^  éd.,  t.  II,  p.  66); 
les  Picards,  dont  le  nom  est  souvent  cité  par  nos  anciens 
auteurs  avec  une  signification  injurieuse,  notamment  par 
Villon  {Grand  Testament,  V)  et  par  Gringore  (éd.  Jannet, 
t.  1,  p.  325),  étaient  aussi  une  secte  de  Vaudois  qui  fut 
détruite  par  Jean  zizka,  en  1420,  etc.,  etc. 

2.  C'est-à-dire  le  menu  peuple.    On  a    plus   d'une  fois 


222  La  Complainte 

Enormes  sont  plus  que  beste  sauvaige 
Et  plus  villains  que  ung  sodomite'  brun. 
Croyez,  pour  vray,  que  le  temps  importun 
Que  vous  avez  c'est  pour  ce  maléfice  : 
Prince  prudent  doyt  hayr  villain  vice. 

«  Pensez-vous  point  à  tant  de  régions, 
Que  j'ay  bruslez  -  par  divine  haultesse, 
Lesquelz  faisoyent  des  maulx  à  millions, 
D'ont  sont  tiniz  en  douleur  et  tristesse, 
Trahyson  faulse  qui  tient  aucuns  en  laisse  ? 
Gardent  soy  bien,  car  trop  sont  inhumains  ; 
Dame  Avarice  est  leur  bonne  maistresse, 
C'est,  tout  leur  dieu  quant  ilz  ont  en  leurs  mains, 
Puis  leurs  consors  sont  eslevez,  haultains, 
Ainsi  qu'ilz  pensent,  en  office  damnable  : 
Orgueil  mondain  n'est  jamais  pardurable. 

«  Me  crainct  on  point.?  C'est  moy  qui  tout  consome  ■•, 
Plus  tost  annuyt  que  d'attendre  à  demain  ; 
Brusler  je  veul.x  usuriers  tout  en  somme, 
Loups  ravisans  qui  ont  gorges  d'arain. 
Une  bragarde''  par  orgueil  trop  haultain 
Se  damnera  pour  se  faire  valoir. 
Et  puis  ung  aultre,  qui  fillera  sans  main, 
Ravir[a]  tout  de  faict  et  de  vouloir  ; 
De  mon  grant  feu  veulx  faire  mon  devoir 
A  les  brusler  eulx  et  tout  leur  filtasse  ^  : 
Mauvaises  gens  font  malheureuse  place. 

rencontré   la    même   expression    d?ns    ce    Recueil  ;    voy. 
notamment  t.  IV,  p.  141. 

1.  Sodomites,  terme  de  mépris  appliqué  aux  soldats. 

2.  Imp.  :  brusler. 

3.  Imp.  consume.  —  4.  Imp.  :  brygarde. —  s.  Lignée? 


DES    QJJ  AIRES    ELÉMENS.  22^ 

L'Eaue. 
((  A  mort,  à  mort!  pervers  et  desloyaux, 
lmpositeur[s]  d'impos  par  trop  maulditz  ! 
Vous  estes  cause  qu'i  se  font  plusieurs  maulx, 
D'ont  du  grant  Dieu  estes  tous  interditz. 
Elément  suis  qui,  dès  le  temps  jadis, 
Feis  ung  déluge  dessus  les  humains  corps  : 
Mille  larrons  —  plus  en  a  que  n'en  dis  — 
Je  destruyray  et  aussi  leurs  consors, 
S'ilz  ne  s'amendent  ;  j'en  rendray  tant  de  mors 
De  mon  déluge  par  trop  espouventable  : 
Sage  est  l'homme  qui  craint  chose  admirable. 

«  Sur  Canoniques  impos  sont  eslevez, 
Sur  ung  chascun,  la  chose  est  évidente; 
En  honneurs  '  sont  gros  larrons  relevez 
Par  leur  rapine  et  usure  patente. 
Esse  bien  faict  de  faire  mettre  en  vente 
Les  biens  des  povres  sans  aucune  raison  ? 
Prendre  partout  c'est  chose  imprudente; 
Moy,  Elément,  j'en  suis  en  desraison. 
S'on  ne  corrige  de  bref  ceste  saison, 
Je  y  envoyeray  déluge  trop  horrible  : 
Au  puissant  Dieu  il  n'est  rien  impossible. 

«  Serez-vous  point  quelque  jour  assouviz, 
Glorieulx  folz,  vaisseaulx  à  villennie.? 
D'estre  masquez  estes  tous  estourdis  ; 
Du  jeu  de  dez  vostre  chair  est  honnie  ; 
Après  excès  vous  fault  une  rôtie. 
Tous  les  matins,  au  despens  du  Commun. 

I.  Imp.  :  honneurs. 


224  La  Complainte 

Puis  pour  braguer  vous  fault  robe  jolye  ; 
Mais  qu'on  en  ayt,  d'où  il  vient,  c'est  tout  ung; 
Pensez  vous  point  au  merveilleux  desrun  ' 
Que  je  doibs  faire  et  que  j'ai  desjà  faict? 
L'homme  est  puny  selon  qu'il  a  forfaict. 

«  Achaya,  royaulme  de  renom, 
Thessalia  aussi  pareillement, 
Par  mon  déluge  j'ay  taict  perdre  leur  nom, 
Et  quant  et  quant  noyé  toute  la  gent. 
Ces  capitaines,  qui  prennent  de  l'argent 
Des  povres  gens  quant  ont  eu  la  passade. 
Gens  de  guerre  par  trop  inconstamment 
Despitent  Dieu,  y  prenant  leur  aubade, 
Puis  à  leur  hoste  baillent  la  bastonnade;, 
Disant  :  «  Villain,  baille  çà  ung  escu  »  : 
Quidoibt  noyer  ne  peult  estre  pendu. 

La  Terre. 
«  A  l'arme,  A  l'arme!  J'ay  souvent  des  assauix  ; 
Abismer  veulx;  on  me  faict  trop  d'ennuys. 
Elément  suys  qui  souffre  plus  de  maulx 
Que  nul  des  aultres,  d'ont  despité  en  suys. 
Hélas,  hélas  !  je  sers  pour  les  appuys 
A  tous  mondains,  c'est  ma  droicte  nature  ; 
Mais  j'ay  grant  paour  que  tost  ne  soient  destruitz 
En  perpétrant  si  grande  forfaiture  ; 

I .  Bouleversement.  —  On  trouve  dans  l'ancien  français 
le  verbe  desruner,  que  Nicot  et  Cotgrave  enregistrent  encore 
et  qui  s'est  conservé  dans  le  patois  normand  (dép.  du 
Calvados),  avec  le  sens  de  u  desajancer  une  chose  qui  est 
bien  entamée  et  ordonnée.  »  Nous  avons  cité  plus  haut, 
p.  63,  le  mot  run. 


DES  QUATRE  s  ELÉMENS.  22'^ 

Paix  est  bannye;  Noise  est  en  nourriture; 
Discorde  règne  ^  ;  les  Turcz  le  sçavent  bien  : 
Qui  tue  son  frère  doit  perdre  tout  maintien. 

Quant  Printemps  vient,  je  faitz,[bien]  mondebvoir 
D'eslever  bledz,  vignes  pour  nourrir  l'homme, 
Mais  les  meschans  [vont]  du  tout  leur  povoir 
Blasphémer  Dieu  ;  c'est  leur  plaisir  ^  en  somme. 
L'ung  dira  mal  du  Sainct  Père  de  Romme  ; 
A  detracter  chascun  d'eulx  se  déguoise  ; 
Ung  hereticque  dira  qu'i  sçayt  bien  comme 
Se  fault  régir;  cela  par  trop  me  poise  ; 
Son  maléfice  engendre  toute  noise, 
Car  sonné  est  au  son  du  tabourin  : 
Blasphémateur  n'a  souvent  bonne  fin. 

Stérile  suys  et  tout  par  les  excès 
De  Pallardise  qui  règne  oultre  mesure 
Dedans  esglises;  on  en  tient  les  procès; 
C'est  au  grant  Dieu  [trop]  excréable  injure. 
Ne  doubtez  point  que  ceste  forfaicture 
Est  souvent  cause  que  n'avez  point  devins; 
Bledz  sont  greslez  par  ceste  ville  ordure  ; 
Fruictz  sont  destruictz  par  ces  pervers  mâtins; 
Par  adultères  sont  engendrez  mutins  3, 
Occisions,  car  le  vice  est  infâme  : 
Malheureulx  est  qui  est  damné  par  femme. 

Peuple  mondain,  note  bien  nos  raisons 
Et  te  despêche  d'amender  ton  erreur. 
Ou  je  t'asseure  que  toy  et  tes  maisons 

I.  Imp.  :  est  à  règne.  —  2.  Imp.  :  palisir. —  3.  Au  sens 
de  mutineries. 

P.  F.  XI  15 


226  Complainte  des  quatres  Elémens. 

Du  vueil  divin  serez  mis  en  horreur  ; 
Nous  Elémens,  sommes  en  tel  terreur 
De  ton  meffaict  que  c'est  ung  piteux  cas, 
Car  à  Sathan  tu  as  si  grant  saveur 
C^ue  avant  longtemps  te  fauldra  dire  hélas. 
Pour  ce  bien  tost  cherche  vers  Dieu  soûlas  : 
Qu'il  te  pardonne,  tu  y  es  incité  : 
En  fin  on  trouve  ce  qu'on  a  mérité. 

Et  pour  tant,  mes  amys,  je  vous  prie 
Que  pensez  tous  à  vostre  folie'. 


I.  Peut-être  conviendrait -il  de  ramener  ces  deux  vers  à 
huit  pieds  : 

Pour  tant,  mes  amys,  je  vous  prie 
Que  pensez  à  vostre  folie. 


I 


;?27 


Epistre 
de  la  venue  de  la  Royne  Aliénor 

au  Royaulme  de  France 

et  du  recouvrement  de  Messieurs 

les  Daulphin  et  Duc  d'Orléans 

[par  Jean  Serre]. 

[1550-] 


Eléonore  d'Autriche,  sœur  aînée  de  Charles-Quint, 
naquit  à  Louvain  en  1498.  Elevée  à  la  cour  de 
son  frère,  elle  fut  mariée  en  1 5 19  au  roi  de  Portugal 
Manuel,  dit  le  Grand  ou  le  Fortuné,  qui  mourut  peu 
de  temps  après  (1^21).  Elle  fut  promise  alors  au 
Connétable  de  Bourbon,  mais,  après  la  bataille  de 
Pavie,  Charles-Quint  et  surtout  Marguerite  d'Au- 
triche crurent  utile  à  la  politique  impériale  de  la 
faire  épouser  au  roi  de  France.  La  première  clause 
du  traité  de  Madrid  (14  janvier  i  ^26)  stipula  le  ma- 
riage d'Eléonore  avec  François  I"  ',  mais  la  reprise 
des  hostilités  suspendit  ces  projets  d'alliance.  Trois 


I.  Voy.  sur  les  premières  fiançailles  de  François  I", 
Mignet,  Rivalité  de  François  I"  et  de  Charles-Quint,  t.  II. 
p.  185. 


228  Venue  de  la  Royne 

ans  et  demi  plus  tard,  le  second  traité  de  Cambrai 
(5  août  1 529)  imposait  à  François  I*""  l'obligation  de 
tenir  les  promesses  qu'il  avait  faites  à  Madrid.  Le 
mariage  du  roi  de  France  avec  la  sœur  aînée  de 
l'Empereur  fut  une  des  conditions  de  la  paix.  Charles- 
Quint  s'engageait  à  délivrer  contre  rançon  les  enfants 
de  France  détenus  comme  otages,  mais  il  s'écoula 
près  d'une  année  avant  que  François  !«■■  se  trouvât  en 
mesure  de  payer  la  somme  énorme  qu'il  devait 
remettre  à  l'Empereur.  Ce  fut  seulement  au  mois  de 
juin  1530  que  les  jeunes  princes,  suivis  de  près  par 
la  reine  Eléonore^.  se  mirent  en  route  vers  la  fron- 
tière française,  accompagnés  du  Connétable  de  Cas- 
tille.  L'Epistre  que  nous  publions  nous  donne  sur 
tous  les  incidents  de  cet  échange,  si  longtemps  dé- 
siré, si  impatiemmentattendu  et  que  devaient  retarder 
encore  les  difficultés  sans  nombre  soulevées  par  les 
agents  de  Charles-Quint,  les  détails  ies  plus  inté- 
ressants et  les  plus  circonstanciés.  Elle  complète 
ainsi  le  récit  assez  succinct  de  Martin  du  Bellay-  et 
vient  confirmer  la  relation  plus  développée  que 
MM.  Cimber  et  Danjou  ont  insérée  dans  leurcollec- 

1 .  Marot,  qui  composa  un  Chant  de  joye  à  roccasion  de 
la  délivrance  des  Enfants  de  France,  présenta  à  la  nouvelle 
Reine,  lors  de  son  passage  à  Bordeaux,  une  épître  de  cir- 
constance. C'est  dans  cette  pièce  [Epistre  XIV)  qu'il  fait 
allusion  à  l'amour  qu'Eléonore  avait  conçu  pour  Fran- 
çois F'',  avant  même  de  l'avoir  vu  ; 

N'est-ce  pas  toy  qui  du  Roy  fut  esprinse 

Sans  l'avoir  veu,  mesmes  après  sa  prinse, 

Où  tellement  aux  armes  laboura 

Que,  le  corps  pris,  l'honneur  luy  demoura. 

M.  Mignet  (libr.  cit.,  t.  II,  p.  172  et  7})  raconte  d'après 
Sandoval  et  d'après  une  lettre  de  Charles-Quint,  comment 
Kléonore  elle-même  déclara  qu'elle  préférait  François  l^' 
au  Connétable  de  Bourbon. 

2.  Voy.  Collection  complète  des  Mémoires  relatifs  à  l'his- 
toire de  France,  publ.  par  M.  Petitot,  V"  série,  t.  XVllI, 
p.  90-97. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    229 

tion  '.  Notre  Epistre  est  d'autant  plus  curieuse  que 
le  témoin  oculaire  dont  elle  contient  la  narration 
n'est  autre  que  Jean  Serre,  l'auteur  de  farces,  dont 
Marot  a  composé  i'épitaphe. L'importance  et  l'intérêt 
historique  de  ce  document  nous  ont  décidés  à  lui 
donner  une  place  dans  ce  Recueil,  bien  qu'il  soit  en 
prose  et  que  la  poésie  n'y  soit  représentée  que  par 
une  simple  ballade.  H  servira  de  commentaire  à  une 
pièce  qui  figure  dans  un  des  premiers  volumes  de 
notre  collection  -,  en  même  temps  que  d'introduc- 
tion aux  deux  petits  poèmes  qui  suivent. 

Les  historiens,  notamment  M.  Michelet  et  M.  Henri 
Martin,  ont  blâmé  avec  une  grande  sévérité  le  traité 
de  Madrid.  L'état  d'affaiblissement  des  armées  de 
Charles-Quint,  la  mauvaise  situation  militaire  de  ce 
prince  eussent  peut-être  permis  à  Frarçois  !«•' d'exiger 
des  conditions  moins  défavorables  ;  mais,  d'autre 
part,  le  traitement  rigoureux  infligé  aux  Enfants  de 
France,  qui,  séparés  de  leurs  serviteurs,  avaient  été 
enfermés  dans  une  véritable  prison,  était  de  nature 
à  faire  craindre  pour  leur  vie.  François  I^""  sacrifia 
les  intérêts  généraux  du  pays  à  l'amour  paternel  et 
à  ses  sentiments  de  famille;  cependant,  sans  vouloir 
le  défendre  d'une  manière  absolue,  il  importe  de  se 
rappeler  que  la  France,  fatiguée  et  affaiblie  par 
quinze    années    de    guerre,  d'envahissement    et  de 

1.  La  Prinse  et  Délivrance  du  Roy,  Venue  de  la  Roy  ne,  seur 
aisnée  de  l'Empereur,  en  France,  et  Recouvrement  de  Messei- 
gneurs  les  Daulphin  et  Duc  d'Orléans,  dans  les  Archives 
curieuses  de  l'histoire  de  France,  publ.  par  Cimber  et 
Danjou,  i"=  série,  t.  II,  p.  2sj-45i-  —  Quant  à  la  célé- 
bration du  mariage  royal,  qui  eut  lieu  sans  aucune  solen- 
nité, nous  renverrons  au  travail  publié  par  MM.  Lamazeulh 
et  l'abbé  Barrère  dans  la  Revue  de  Gascogne,  t.  XIII  (Auch, 
1872,  in-8°)  et  à  la  critique  de  ce  travail  par  MM.  La- 
beyrie  et  Couture  {ibid.  t.  XIV,  1873), 

2.  La  Présentation  de  Mes  Seigneurs  les  Enfans  de 
France,  par  Nicolas  Hauville,  t.  V,  p.  85-93. 


2  50  Venue  de  la  Royne 

pillage,  aspirait  à  la  paix  et  croyait  voir  dans 
ralliance  du  Roi  avec  la  sœur  de  l'Empereur  le  gage 
certain  d'une  paix  durable.  Ce  sentiment,  qui  était 
celui  du  peuple,  est  exprimé  avec  une  touchante 
naïveté  par  les  prisonniers  dont  nous  reproduisons 
les  suppliques.  Il  est  vrai  que  nul  plus  qu'eux  ne 
devait  profiter  du  mariage  royal. 

C'était,  en  effet,  un  usage  traditionnel  sous  l'an- 
cienne monarchie,  lors  de  l'avènement  d'un  roi  ou 
d'une  reine,  d'ouvrir  les  portes  des  prisons,  au 
moment  où  ils  faisaient  leur  entrée  solennelle  dans 
une  ville,  et  de  rendre  la  liberté  aux  détenus'.  Il  ne 
faudrait  pas  croire,  pourtant,  que  tous  les  condamnés 
fussent  élargis.  La  justice  trouvait  moyen  de  frauder 
la  clémence  du  souverain.  Les  grands  criminels,  ou 
ceux  qu'on  avait  intérêt  à  retenir  sous  les  verrous 
étaient  transférés  peu  de  jours  avant  l'entrée  du 
souverain  dans  quelque  château  voisin,  et  la  faveur 
royale  ne  s'étendait  que  sur  les  condamnés  coupables 
de  délits  sans  gravité-.  D'autre  part  il  arrivait  que 
des  hommes,  qui  n'avaient  pas  la  conscience  bien 
nette,  se  constituaient  prisonniers  la  veille  de  l'entrée 
du  Roi  ou  de  la  Reine,  et  se  trouvaient  ainsi 
désormais  à  l'abri  des  poursuites. 

Un  acte  authentique  qui  nous  a  été  conservé  par 
Sauvai  nous  fait  connaître  le  nombre  des  prisonniers 
parisiens  qui  en  1 550  furent  jugés  indignes  d'obtenir 
leur  grâce.  Quarante-neuf  individus  furent  «  trans- 
férés des  prisons  du  Chastelet,  et  menés  au  chastel 

1.  Voy.  une  allusion  à  cette  coutume,  t.  IV,  p.  191  de 
ce  Recueil. 

2.  Voy.  l'introduction  (p.  xxiij)  de  la  pièce  suivante  : 
L'Entrée  de  François  I",  roi  de  France,  dans  la  ville  de 
Rouen,  au  mois  d'août  ijiy:  réimprimé  [5(c|  d'après  deux 
opuscules  rarissimes  de  l'époque  et  précédé  d'une  intro- 
duction par  Charles  Robillard  de  Beaurepaire  :  Rouen,  imp. 
de  Henry  Boissel,  1867,  pet.  in-4"  (publication  de  la  Société 
des  Bibliophiles  Normands). 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    2^1 

de  Sèvre,  près  Saint-Cloud,  pour  éviter  rentrée  de  la 
Reine.  »  Quinze  autres  prisonniers,  formant  un  second 
détachement,  furent  aussi  «transférés  des  prisons  du 
Chastelet  et  menés  au  chasteau  de  Sèvre  pour  être 
détournés  à  l'entrée  de  la  Reine,  auquel  lieu  de  Sèvres  », 
ajoutent  les  comptes  de  la  Prévôté  de  Paris,  «  ils  ont 
été  gardés  dix-huit  jours'.  » 

Il  semblerait,  d'après  ces  chiffres,  que  les  prison  - 
niers  parisiens  furent  moins  favorisés  (ors  de  l'entrée 
d'Eléonore  qu'ils  ne  l'avaient  été  dans  d'autres  cir- 
constances, notamment  à  l'entrée  delà  reine  Claude, 
au  mois  de  mai  1517,  lors  de  laquelle  dix  seulement 
d'entre  eux  échappèrent  à  la  grâce  royale^,  mais  les 
Comptes  de  la  Prévôté  nous  fournissent  l'explication 
de  ce  fait.  La  plupart  des  prisonniers  transférés  à 
Sèvres  étaient  des  brodeurs,  que  le  Roi  avait  fait 
jeter  en  prison  pour  qu'ils  achevassent  plus  vite 
quelque  ouvrage  destiné  à  la  nouvelle  reine  ^•. 

Le  château  de  Sèvres  était  le  lieu  choisi  d'ordi- 


1.  Sauvai,  Histoire  et  Recherche  des  Antiquités  de  la 
ville  de  Paris,  Paris,  1744,  t.  III,  p.  614,  n"'  595  et  596. 
—  Le  même  auteur  (t.  IIl,  p.  538,  n"  439)  parle  égale- 
ment de  cinq  prisonniers  détournés  en  1505  lors  de  l'en- 
trée de  la  reme  à  Paris. 

2.  «  Plusieurs  Sergens  qui  par  ordonnance  de  la  Cour 
avoient  conduit  au  chasteau  de  Sèvre,  au  moyen  [sic''  de  l'en- 
trée de  la  Reine,  dix  prisonniers  des  prisons  du  Chastelet, 
tous  larrons,  voleurs  et  meurtriers,  pour  iceux  être  gardés 
jusqu'à  ce  que  ladite  dame  ait  fait  son  entrée,  pendant 
lequel  tems  lesdits  sergens  y  ont  vaqué  douze  jours  et 
douze  nuits,  par  certification  du  vingt-quatrième  may  1517.» 
Sauvai,  loc.  cit.,  p.  (96,  n"  500. 

3.  «  Noble  homme  Henri  de  Livre  '\sic\,  seigneur  de 
Sèvre,  pour  seize  prisonniers  menés  au  chasteau  dudit  Sevré 
pour  cause  de  l'entrée  de  la  Reine,  et  aussi  pour  quarante 
quatre  compagnons  brodeurs,  qui  par  ordre  du  Roi  avoient 
été  mis  prisonniers  au  Chastelet,  tous  lesquels  prisonniers 
avoient  été  transférés  dudit  Chastelet  audit  chasteau  de 
Sèvre.  »  Sauvai,  loc.  cit.,  p.  614,  n'  598. 


2p  Venue  de  la  Royne 

naire  pour  y  transférer  les  prisonniers  en  pareil  cas, 
et  le  seigneur  de  Sèvres  paraît  s'être  fait  un  revenu 
de  l'hospitalité  qu'il  donnait  aux  condamnés  indignes 
de  pardon.  C'était  lui  qui  en  1517  avait  reçu  les  dix 
prisonniers  renvoyés  de  Paris  ^  ;  c'est  lui  qui  logea 
les  condamnés  et  les  brodeurs  en  1 5  50  ;  ce  fut  encore 
lui  qui  en  I  ^36  abrita  ceux  à  qui  ne  devait  pas  profiter 
l'entrée  du  roi  d'Ecosse  ^. 

Nous  reproduisons  la  lettre  de  Jean  Serre  d'après 
une  plaquette  dont  voici  la  description  : 

f,  Epistre  de  la  ve-//nue  de  la  royne  Aliéner  ou 
royaulme  de  France  et  du  re//couuremêt  de  mes- 
sieurs les  Dauiphin  et  duc  dorleans.  —  ^  Finis  coro- 
nat.  Pet.  in-8  goth.  de  12  flf.  de  27  lignes  à  la  page, 
avec  manchettes  marginales^,  sign.  A.-C. 

Au  titre,  un  bois  représentant  un  écu  parti  de 
F'rance  et  d'Espagne. 

Au  verso  du  titre,  un  bois  gravé  au  trait  qui 
représente  la  reine  assise  sur  un  trône,  son  sceptre 
à  la  main,  et  couronnée  par  un  évêque  en  présence 
de  divers  personnages. 

La  lettre  s'arrête  au  recto  du  12"  f.  et  est  immé- 
diatement suivie   d'une  Ballade  au  peuple  François. 

Bibliothèque   de    M.    le    comte    de    Lignerolles 

1 .  «  M"'  Henri  de  Lièvre,  seigneur  de  Sèvre,  par  ordon- 
nance des  Trésoriers  de  France,  du  onzième  décembre 
I S 17,  pour  dix  prisonniers,  meurtriers,  larrons,  qui  furent 
détournés  à  l'entrée  de  la  Reine  Marie  et  menés  du  Chas- 
telet  au  chasteau  dudit  Sèvre,  et,  pour  les  garder,  quatorze 
personnes.  »  Sauvai,  loc.  cit.,  p.  J96,  n»  503. 

2.  «  Plusieurs  prisonniers  menés  de  la  prison  du  Chastelet 
au  chasteau  de  Sèvre  pendant  l'entrée  du  Roi  d'Ecosse  faite 
en  cette  ville  de  Paris  (Frère  Jean-Baptiste  Palmoisin  étoit 
du  nombre  des  prisonniers),  et  y  furent  gardés  huit  jours.  » 
Sauvai,  loc.  cit.,  p.  619,  n°  676. 

3.  Nous  reproduisons  les  manchettes  en  note,  en  carac- 
tères italiques. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    233 

(exemplaire  provenant  de  la  vente  de  M.  Aug.  Vei- 
nant 1860,  n" 375  du  Catalogue). 


A  Maistre  Estienne  Proust,   Gymnasiari^ue  du 
Grant  Précygny  en  Touraine^. 

jrère  et  compaignon,  obtempérant  à  ta 
■^prière,  qui  m'est  commandement,  de  toy 
1^^^ participer  des  nouvelles  qu'avons  en  ce 
L^^quartier,  j'ay  bien  voulu  te  faire  la  pré- 
sente pour  toy  faire  scavoir,  et  à  la  bonne  compaignie 
où  tu  es,  les  bonnes  œuvres  qui  ont  esté  faictes  ces 
jours  naguères  passez.  Après  beaucoup  de  passions, 
peines  et  dissimulations,  supportées  par  hault  et 
puissant  Seigneur  Anne  de  Montmorency,  Mares- 
chal  et  Grant  Maistre  de  France  -,  en  la  charge 
qu'il  avoit  pieu  au  très  chrestien  Roy  Françoys,  pre- 
mier de  ce  nom,  nostre  sire,  luy  donner  de  venir 
recepvoir  la  très  chrestienne  Princesse  dame  Elliénor, 
douarière    de    Portugal    et    seur    de     l'Empereur 

1.  Pressigny-le-Grand,  chef-lieu  de  canton  de  l'arron- 
dissement de  Loches  (Indre-et-Loire),  est  situé  à  32  kilom, 
de  Tours  et  est  devenu  célèbre  par  la  découverte,  en  1864, 
d'un  immense  atelier  d'armes  et  d'outils  en  pierre  de  l'âge 
celtique.  —  Mais  que  veut  dire  gymnasiarque  du  Grand 
Précigny  ?  Un  gymnasiarque,  c'est  le  chef  de  gymnase,  pris 
dans  les  deux  sens  d'école  de  palestre,  et  d'école  de  philo- 
sophie. Pour  qu'Etienne  Proust  fût  proviseur,  il  fallait 
donc  qu'il  y  eût  un  Collège  au  Grand  Précigny.  Quand  on 
se  rappelle  le  passage  (1.  IV,  ch.  XUl),  où  Rabelais  parle  de 
la  Passion  de  Saint- Espain,  petit  village  de  Touraine,  qui 
a  eu,  à  ce  moment  du  moins,  de  la  réputation  pour  ses 
représentations  théâtrales,  on  serait  tenté  de  supposer 
que  cet  ami  de  Jean  Serre  appartenait  aussi  au  théâtre 
et  que  son  gymnase  n'était  qu'une  troupe  de  comédiens. 

2.  Anne,  fils  de  Guillaume  de  Montmorency,  né  en 
1492,  mort  en  1567.  C'est  pour  lui  qu'Henri  II  érigea  en 
duché-pairie  la  baronnie  de  Montmorency  (iJ5i). 


2^4  Venue  de  la  Royne 

tousjours  auguste,  en  Royne  de  France  comme  à 
celuy  de  qui  ledit  Seigneur  a  eue  l'expérience  en 
ses  pnncipaulx  affaires,  et  aussi  adviser  le  lieu  et 
passage  où  la  délivrance  et  recouvrement  de  très- 
haulx  et  très  puissans  Princes  Messieurs  les  Daulphin 
et  Duc  d'Orléans,  ses  enfants,  se  pourroit  seurement 
faire. 

C'est  que  ledit  Seigneur  Grant  Maistre  de  France, 
qui  arriva  à  Rayonne  pour  ceste  cause  le  lendemain 
de  Nostre  Dame  de  Mars.  xxvi«  jour  dudit  moys', 
accompaigné  de  Réverendissime  Monsieur  le  Cardinal 
de  Tornon  2,  Messieurs  les  Contes  de  Tende-^,  deCler- 
mont^  et  d'Hinnyères',  Chevaliers  de  l'Ordre,  et  de 
plusieurs  autres  grans  Seigneurs,  par  sa  bonne  et 
extresme  diligence  avec  le  Connestable  de  Castille^, 
le  Seigneur  du  Prat",  venus  aussi  pour  ceste  cause 

1.  Le  samedi.  L'Annonciation,  qui  est  le  2$,  était  tombée 
en  1 530  un  vendredi. 

2,  François  de  Tournon,  archevêque  d'Embrun,  puis  de 
Bourges,  né  en  1489,  mort  en  1562.  Il  venait  d'être  promu 
au  cardinalat  par  Clément  VII. 

5.  Claude  de  Savoie,  comte  de  Tende,  né  en  IS07, 
mort  en  1566.  Il  avait  succédé  à  son  père  René,  bâtard 
de  Savoie,  en  1525,  comme  conseiller  et  chambellan  du 
Roi,  gouverneur  de  Provence,  grand-sénéchal,  lieutenant 
général  et  amiral  des  mers  du  Levant. 

4.  Pierre  de  Castelnau,  baron  de  Clermont-Lodève, 
grand-maître  au  gouvernement  de  Languedoc,  frère  du 
cardinal  de  Clermont. 

j.  Jean  d'Humières,  qui  avait  été  ambassadeur  en  An- 
gleterre (i  527)  et  qui  devint  plus  tard  l'un  des  gouverneurs 
du  Dauphin.  Il  mourut  en  15J0. 

6.  Ce  connétable  était  Don  Pedro  Hernandez  deVelasco, 
qui  avait  succédé  à  son  père,  Don  Inigo  Hernandez  de 
Velasco,  duc  de  Prias.  Le  père  et  le  fils  eurent  successive- 
ment la  garde  des  Enfants  de  France.  Don  Pedro  fut 
assisté  dans  ses  fonctions  par  son  frère  Inigo  de  Tovar, 
marquis  de  Berlanga. 

7.  Louis  de  Praet,  conseiller  de  Charles-Quint,  fut 
chargé  par  ce  prince  des  plus  délicates  missions.  C'est  lui 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    2^5 

pour  la  part  de  l'Empereur  à  Fonterrebye,  oii  ledit 
Seigneur  Grant  Maistre  fut  par  plusieurs  foys  parla- 
menter  avecq  eulx  de  l'aiTaire  pour  lequel  il  estoit 
venu,  lequelz  '  susditz  de  l'Empereur  avoyent,  ne 
sçay  à  quelz  fins,  tousjours  différé  jusques  qu'ilz 
n'ont  plus  sçeu  que  controuver  ne  dire.  A  tant  faict 
que  le  jour  de  ladicte  bien  heureuse  et  désirée  déli- 
vrance, après  beaucoup  d'assignations  et  prolonga- 
tions faictes  d'iceluy  jour,  par  grâce  de  Dieu  fut  le 
premier  de  ce  mois  de  juillet,  dernier  de  la  plaine 
marée,  environ  huict  heures  après  midy,  sur  le  point 
que  le  soleil  cache  ses  rays  en  la  mer  occidentalle. 

Et,  pour  toy  advertir  de  l'ordre  et  manière  que 
fut  faicte  à  ladicte  délivrance  ",  pour  seureté  d'un 
costé  et  d'autre,  furent  ou  paravant  levez  pourchas- 
cune  partie,  d'ordonnance  faicte-  par  les  dictz  Grant 
Maistre  de  France  et  Connestable  de  Castille,  mille 
hommes  de  pied  et  cent  de  cheval,  armez  en  hommes 
d'armes,  et,  pour  en  parler  à  la  vérité ,  après 
avoir  veu  les  ungz  et  les  autres,  jugeroye  que  ceulx 
de  pied  du  costé  d'Espaigne  estoient  mieul.x  gens  de 
guerre  et  vieul.x  souldars  que  les  nostres  *,  combien 
qu'ilz  fussent  bien  triumphans,  carie  moindre  desditz 
Éspaignolz  montroit  avoir  présence  et  visage  de 
Capitaigne.  Quant  aux  gens  à  cheval  <^,  c'est  chose 
certaine  que  les  nostres  estoient  par  trop  mieulx  en 

a.  La  manière  de  l'accord  faict  pour  la  délivrance  de 
Messieurs. 

b.  Les  souldars  d'Espaigne  plus  gens  de  guerre  que  les 
Francoys. 

c.  Les  gens  à  cheval  de  France  meilleurs  hommes  d'armes 
que  Us  Espaignolz. 

qui,  pendant  la  captivité  de  François  l",  fut  envoyé  auprès 
de  la  régente  de  France.  M.  Le  Glay  {Négociations  diplom. 
entre  la  France  et  l'Auîr.)  a  publié  un  très-grand  nombre 
de  lettres  de  ce  personnage. 

I.  Imp.  :  le  quelles.  —  2.  Imp.  :  faictes. 


2^6  Venue  de  la  Royne 

ordre  que  ceulx  d'Espaigne,  et  tous  si  bien  montez  et 
si  bien  armez  qu'il  enfutdelongtempsveu  es  guerres. 

Aussi,  quelque  jour  par  avant  celuy  de  la  dicte 
délivrance,  furent  députez  xij  gentilz  hommes  Fran- 
çoys  et  xij  Espaignolz,quial!èrent  dix  lieues,  les  Fran- 
çoys  aux  environs  du  costé  d'Espaigne  et  les  Espai- 
gnolz  du  costé  de  France,  veoir  et  visiter  s'il  y  avoit 
assemblée  quelconque  oultre  le  susdit  nombre  or- 
donné. Et,  leur  relation  faicte  et  entendue,  l'artillerie 
dudit  Fonterrebye  fut  desmontée  des  bastions  et 
aultres  forteresses  et  reduycte  es  lieux  qu'elle  fut 
lorsque  nostre  dit  Seigneur  le  très  chrestien  Roy 
Françoys  y  fit  son  passaige  et  fut  semblablement 
délivré. 

Et,  le  jour  Sainct  Pierre,  qui  fut  le  mercredy 
vingt  neufviesme  de  juing  dernier  passé,  voyant  ledit 
Seigneur  Grand  Maistre  que,  s'il  eust  perdu  la  pro- 
chaine marée,  il  luy  failloit  encores  en  atendre  une 
autre  et  en  dangier  avecques  ce  de  perdre  et  temps 
et  atente,  il  se  délibéra  d'aller  à  Fonterrebye  sçavoir 
resoluement  la  voulenté,  intention  dudit  Connestable 
de  Castille,  lequel  il  trouva  au  lict,  contrefaisant  le 
malade  pour  monstrer  qu'il  ne  povoit  pour  lors 
entendre  fors  que  à  sa  santé  «  et  prya  ledit  Seigneur 
Grant  Maistre  de  vouloir  accorcer  que  le  jour  de 
ladicte  délivrance  fut  le  dimenche  ensuyvant  qu'il 
espéroit  sa  convalescence  et  quelques  responces  de 
l'Empereur. 

A  quoy ''  ledict  Seigneur  Grant  Maistre,  après 
beaucoup  d'autres  bonnes  et  raisonnables  remonstra- 
tions,  luy  respondict  qu'il  auroit  son  frère,  le  con- 
ducteur et  ayant  la  garde  de  Messieurs  les  Daulphin 
et  Duc  d'Oriéans ',et  aultres  grans  personnages  en  sa 

a.  CautelU  du  Connestable  de  Castille. 

b.  Remonstrations  de  monseigneur  le  Grant  Maistre  au 
Connestable  de  Castille. 

I.  Inigo  de  Tovar,  marquis  de  Berlanga. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    237 

compaignie,  desquelz  il  se  povoit  bien  fier  et  en 
donner  la  charge  à  qui  bon  lui  sembleroit  et  qu'il  en 
vouldroit  bien  faire  autant  de  quelqu'ung  des  siens 
en  cas  semblable,  ou  soy  faire  porter  en  une  chaire 
sur  le  lieu  pour  ne  retarder  un  si  grant  bien  public- 
que  pour  le  sien  seul  particulier.  Lors  ledit  Seigneur 
du  Prat,  qui  tient  plustost  de  la  Françoise  nature 
que  de  l'Espaignolle  et  qui  ne  povoit  ouyr  dissimuller 
les  affaires  oultre  le  gré  de  l'Empereur,  son  maistre, 
osa"  bien  dire  audit  Connestable  que  ledit  Empereur 
estoit  fort  esbahy  qu'on  eust  tant  longuement  retardé 
à  rendre  mesditz  Seigneurs  les  Enfans,  et  que  son 
intention  ne  fut  pas  telle. 

A  l'heure  *,  ledit  Seigneur  Grant  Maistre  reprent 
plus  fort  ses  propos  contre  ledit  Connestable  de 
Castille,  et  luy  dit  en  oultre  que,  s'il  voulloit  plus 
user  de  telles  dissimulations  et  delayemens,  qu'il 
delibéroit  s'en  retourner  devers  le  Roy,  son  maistre, 
et  plusieurs  autres  comminations  '  qui  servirent  bien 
à  1  affaire,  lesquelles  je  laisse  à  declairer.  De  sorte 
que  ledit  Connestable,  vaincu  de  raison  et  de  crainte, 
changea  sa  pensée  en  meilleure  disposition  c  et  fut 
content  que  le  jour  de  ladicte  délivrance  fust  assigné 
au  vendredy,  premier  de  ce  dit  moys  de  Juillet.  Et, 
combien  que  ledit  Seigneur  Grant  Maistre  voulsist 
totallement  que  ce  fust  le  lendemain  jeudy,  dernier 
jour  dudit  moys  de  Juing,  qu'il  devoit  estre  la  plus 
plaine  marée. 

Finablement,  ne  voulant  que,  pour  reffus  d'ung 
jour,  puis  qu'il  en  avoit  tant  attendu,  que  ledit  Con- 

a.  Icy  descouvra  le  Seigneur  du  Prat,  la  malice  dudit  Con- 
nestable. 

b.  Ledit  Seigneur  Grant  Maistre  courroucé  contre  ledit 
Connestable. 

c.  Changement  de  vouloir  dudit  Connestable  par  les 
remonstrations  dudit  Seigneur  Grant  Maistre. 

I.  Imp.  :  communations . 


2^8  Venue  de  la  Royne 

nestable  eust  en  ce  matière  d'excuse,  il  condescendit 
totallement  à  son  voulloir.  Et  par  ainsi  arrestèrent  " 
au  dit  vendredy,  premier  de  ce  dit  mois  de  Juillet, 
de  matin,  sur  le  point  de  la  pleine  marée,  et  sur  ce 
ledit  Seigneur  Grant  Maistre,  saisy  de  ceste  resolu- 
tion, s'en  retourna  coucher  à  Saint-Jehan-de-Luz, 
deux  lieues  près  dudit  Fonterrebye,  ou  quel  lieu  de 
Sainct-Jehan-de-Luz  il  avoit,  depuis  le  second  jour 
de  la  Penthecouste,  séjourné. 

Et  ledit  jeudy,  dernier  de  juing,  à  ce  qu'il  n'y 
eust  de  son  costé  cause  d'aucun  retardement,  manda 
faire  conduyre  l'argent  de  la  rançon  qui  estoit  à 
Bayonne  ou  dit  Saint-Jehan-de-Luz,  qui  en  est  à 
trois  grans  lieues,  et  le  lendemain,  qui  fut  ledit  ven- 
dredy, premier  de  ce  dit  mois  de  juillet,  jour  assigné 
pour  ladicte  délivrance,  après  qu'il  eut  fait  faire 
deffence,  à  son  de  trompe  et  cry  public,  que  nul, 
de  quelque  estât  ou  condition  qu'il  fust,  n'osast 
entreprendre  d'aller  ne  se  trouver,  à  pied  ne  à  cheval, 
à  la  rivière  d'Andaye,  où  se  devoit  faire  l'eschange 
et  recouvrement  de  Messieurs,  s'il  n'estoit  pour  ce 
enroullé  et  du  nombre  ordonné  à  ceste  cause,  sur 
peine  de  la  hard  i. 

Dès  iiij  heures  c,  il  fit  partir  les  xxxj  muletz  qui 
portoient  les  escus  de  ladite  rançon  d^  chascun  chargé 
de  quarante  mille',  et  furent  acompaignez  desditz 
mille  hommes  de  pied  et  de  cent  de  cheval,  depuis 
ledit  Sainct-Jehan-de-Luz  jusques  auprès  de  ladicte 
rivière,  qui  départ  les  royaulmes  de  France  et  de 
Castille,  et  laquelle  est   entre  Fonterrebye,  qui  est 

a.  Conclusion  et  arrest  du  jour  et  de  l'heure  que  se  devoit 
faire  la  délivrance  de  Messieurs. 

b.  Deffence  pour  ne  contrevenir  aux  acors  faitz. 

c.  Diligence  dudit  Seigneur  Grant  Maistre. 

d.  L'argent  de  la  rançon  de  Messieurs. 

1.  1,240,000  écus.  Voir,  sur  le  prix  de  la  rançon, 
Mignet,  t.  II,  p.  475. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    239 

en  Biscaye,  et  ledit  lieu  apellé  Andaye,  qui  est  en 
Basque,  ou  meilleu  de  laquelle  rivière  sus  ung 
pontal,  expressément  dressé,  fut  faicte  ladicte  déli- 
vrance ainsi  que  te  diray  cy  après,  et  sur  le  bort  de 
ladicte  rivière  ledit  Seigneur  Grant  Maistre,  qui  y 
arriva,  avecques  ledit  argent,  entre  cinq  et  six 
heures,  fit  ranger  lesditz  muletz  en  sorte  que  les 
gens  de  l'Empereur,  estanssur  l'autre  bort  de  ladicte 
rivière  près  des  murailles  dudit  Fonterrebye,  povoient 
assez  clèrement  veoir  qu'il  se  présentoit  de  bonne 
heure  prest  à  faire  ledit  eschange  et  recouvrement  de 
mesditz  Seigneurs,  suyvant  la  conclusion  faicte  «. 

Noz  gens  furent  mis  en  une  petite  vallée,  tout 
auprès  du  pont  fait  pour  y  descendre  ladicte  Dame, 
et  mesditz  Seigneurs  sur  le  bort  de  ladicte  rivière, 
ung  gect  d'arbalestre  loing  et  au  dessoubz  dudit  lieu 
de  Andaye.  Et,  pour  nostre  meilleure  seurté  ^,  le  Sei- 
gneur d'Esté  fut  ordonné  par  ledit  Seigneur  Grant 
Maistre  pour  aller  soy  tenir,  avecques  certain  nombre 
de  nos  hacquebusiers  etchevaulx  plus  légiers,  sus  une 
petite  montaigne  au  droit  dudit  lieu  de  Andaye  pour 
garder  d'une  venue  du  port  Saincte-Marie,  qui  est 
à  une  lieue  près  dudit  Fonterrebye,  sur  le  hault  de 
ladicte  rivière,  plus  prompt  et  expédient  passaige 
pour  venir  là  où  estoit  ledit  Seigneur  Grant  Maistre, 
sa  compaignie  et  ledit  argent.  Estoyent  aussi  commis 
deux  gentilzhommes  Françoys  et  deux  Espaignolz, 
lesquelz,  sur  deux  galeons,  garnis  d'ung  égal  et  bon 
nombre  de  mariniers  et  pilottes  qui  faisoient  raiges 
de  voguer,  avoient  fait  guet  la  nuit  précédente,  pen- 
sant que  ladite  délivrance  se  deust  faire  ledit  ven- 
dredy  matin,  ainsi  qu'avoit  esté  résolument  conclud 
et  arresté  avecques  lesditz  Connestable  de  Castille  et 
Seigneur  du  Prat. 

Mais,  à  cause  de  quelque  petite  détention  faicte  à 

a.  Ledit  Seigneur  Grant  Maistre  prest  à  faire  l'eschange. 

b.  Ordre  mis  par  ledit  Seigneur  Grant  Maistre. 


240  Venue  de  la  Royne 

un  courcier^  d'Espaigne,  qui  se  disoit  venir  de  TEm- 
pereur  vers  nostre  dit  Seigneur  très  chrestien  Roy 
de  France,  par  les  gens  qui  estoyent  ladicte  nuyt 
ordonnez  pour  le  guet,  l'affaire  cuyda  estre  presque 
tout  rompu  et  deffait  ",  et  à  ceste  cause  mesditz 
Seigneurs  les  Daulphin  et  Duc  d'Orléans,  qui  estoyent 
ledit  jour  matin  venuz  jusques  auprès  dudit  Fonter- 
rebye,  furent  contremandez  par  ledit  Connestable  de 
Castille  et  reculiez  àquattre  lieues  delà  *.  Dont  ung 
chascun  peult  assez  considérer  la  peine  et  ennuy  en 
quoy  fut  lors  principallement  hdit  Seigneur  Grant 
Maistre  et  toute  sa  compaignie  aussi,  toy  adver- 
tissant  que  ladicte  Dame,  estant  2  arrivée  dès  les 
jeudy  audict  Fonterrebye,  ne  fut  pas  sans  en  avoir 
sa  bonne  part  et  luy  croistre  la  douleur  qu'elle  portoit 
de  sa  trop  longue  demeure,  dont  son  courroux  fut 
terriblement  grant  envers  hdict  Connestable  de  Cas- 
tille <=  qui  en  fut  occasion,  et  par  là  peult  on  bien 
congnoistre  la  très  affectionnée  voulenté  que  ladicte 
Dame  avoit  de  vouloir  venir  en  France. 

Aussi,  ledict  jour  de  son  arrivée  audit  Fonterrebye, 
elle  fit  incontinent  passer  deçà  ladicte  rivière  tout 
son  train  de  bagage  et  ne  retint  fors  seullement  ses 
Dames  et  principalles  Damoyselles  et  son  lict  de 
camp^. 

Et  toutesfoys  chascun  fut  à  ce  coup  hors  d'espé- 
rance, troublé  et  desplaisant,  mais  l'accoustumée 
bonne  conduycte  dudit  Seigneur  Grant  Maistre, 
rabilla  et  remist  les  choses  en  ung  tel  estât  que  elles 
prindrent,  le  soir  ensuyvant  dudit  vendredy,  la  fin 

a.  La  conclusion  deffaicU  par  l'arrest  fait  à  ung  courcier 
d'Espaigne. 

b.  Messieurs  qui  estoyent  près  Fonterrebye  reculiez  à 
quattre  ligies  de  là. 

c.  La  Royne  courroucée  contre  ledit  Connestable. 

I.  Au  sens  de  courrier.  —  2.  Imp.  :  estoit.  —  3.  Voy. 
t.  IV,  p.  248,  note  2,  et  Mellin  de  Saint-Gellais,  éd.  Blan- 
chemain,  t.  I,  p.  54. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    241 

de  tous  désirée  ",  à  son  honneur  et  bien  de  toute  la 
Crestienté.  Et ,  par  les  grans  subterfuges  *  qu'i 
misrent  les  susditz  de  l'Empereur,  premièrement  à 
l'essay  des  escuz  qu'ilz  dirent  faulx,  impassables, 
puis  à  l'accord  de  la  seurté  subscripte^,  puis  au  jour 
de  ladicte  délivrance,  et  en  tant  d'autres  manières 
dont  le  racompterseroit  trop  long,  c'est  chose  comme 
miraculeuse  que  ledit  Seigneur  Grant  Maistre  soit 
venu  à  bout  des  gens  ausquelz  il  avoit  affaire,  et 
peut  bien  astre  ung  sachant  tous  qu'il  estoit  requis 
et  nécessaire  qu'il  fust,et  non  autre,  esleu  de  Dieu  et 
des  hommes  pour  mettre  à  effect  et  exécution  ung 
tel  et  si  grant  affaire. 

Or,  pour  revenir  au  récit  de  ladicte  bienheureuse 
journée,  mesditz  Seigneurs  le-  Daulphin  et  le  Duc 
d'Orléans  furent,  ledit  vendredy  l'après  dignée, 
contremandez  par  ledit  Connestable  de  Castille  <-\ 
et  arrivèrent  ou  pied  dudit  Fonterrebye  environ  six 
heures  après  midy  ^  et,  sans  entrer  dans  la  ville  pour 
ne  perdre  l'heure  de  la  pleine  marée  qui  approchoit, 
ilz  se  refreschirent  et  prindrent  leur  vin  auprès  le 
porte  qui  regarde  le  royaulme  de  France  et  ladicte 
rivière,  soubz  une  belle  tente,  qu'on  avoit  là  expres- 
sément dressée,  et  ledit  Seigneur  Grant  Maistre 
soubdain  que  par  les  trompettes,  clérons,  fifres, 
tamballes  d'Espaigne,  qu'on  povoit  ouyr  tant  es 
compaignies  des  gens  d'armes  et  gens  de  pied,  qui 
venoyent  quant  et  mesditz  Seigneur  pour  leur  garde, 
que  des  gens  de  guerre,  qui  estoyent  audit  F'onter- 
rebye,  aussi  par  le  grant  bruyt  de  leur  hacquebu- 
serye^respondante  l'une  àl'aultre,  il  entendit  l'arrivée 

a.  Ledit  Seigneur  Grant  Maistre  remet  les  choses  en  bons 
termes. 

b.  Les  subterfuges  des  gens  de  l'Empereur. 

c.  Messieurs  de  rechief  mandez  par  ledit  Connestable. 

d.  Mesditz  Seigneurs  arrivez. 

I.  Imp.  :  subscriptes.  —  2.  Imp.  ;  Seigneur  les.  —  3. 
Imp.  :  hacquebuseoye. 

P.  F.  XI  16 


242  Venue  de  la  Royne 

de  mesditz  Seigneurs  les  Daulphin  et  Duc  d'Or- 
léans. 

Il  fit  incontinent  descharger  lesditz  escus  et  mettre 
dens  ung  basteau  ",  composé  pour  cest  affaireettrès 
bien  garny  de  bons  mariniers  etpillotes.  les  meilleurs 
qu'on  sçeust  trouver  par  la  coste,  depuis  Bayonne 
jusques  là.  Et,  après  que,  par  deux  Gentilzhommes 
Espaignolz  à  ce  députez,  ledit  Seigneur  Grant 
Maistre  et  ses  Gentilzhommes  furent  visitez,  et 
pareillement  ledit  Connestable  et  les  siens  par  deux 
autres  Gentilzhommes  Françoys,  assavoir  se  aulcun 
d'eulx  portoit  pour  toutes  armes  fors  que  espées  de 
trois  piedz  de  long,  capes  et  poignars  '',  ordonnées 
de  commun  acord  et  conclusion  faicte,  et  que,  à  la 
requeste  dudit  Connestable,  desconfiant  de  la  foy 
dont  ses  semblables  sont  inobservans,  leserment^  fut 
prins  par  ung  chascun,  d'un  costé  et  autre,  de  ne 
faire  aucune  entreprinse  sur  l'acord  et  conclusioo 
faitz,  ains  de  les  acomplir  entièrement  à  son  possible. 

Ledict  Seigneur  Grant  Maistre'/  entra  dans  ledit 
bateau,  ainsi  armé,  avecques  douze  desesditz  gen- 
tilzhommes et  donna  charge«  audit  Seigneur  le  Conte 
de  Tende  d'aller,  sur  ung  autre  bateau  de  ladicte 
rivière,  prendre  etrecepvoir'  ladicte  Dame,  à  quoy  il 
se  rendit  très  prompt  et  diligent,  et  soudain  il  entra 
dens  son  dit  bateau  aussi  très  bien  équipé  des  bons 
mariniers  et  pillotes,  ensemble  ledit  Révérendissime 
Cardinal  de  Tornon,  et  douze  Gentilzhommes,  que 

a.  L'argent  de  la  rançon  mis  dens  un  bateau. 

b.  Visitation  faite  audit  Seigneur  Grant  Maistre  et  Con- 
nestable et  à  leurs  Gentilzhommes  qui  ne  devoyent  porter  pour 
toutes  armes  fors  que  espées  de  iii  piez  de  long,  capes  -,  et 
poingnars. 

c.  Serment  fait  d'ung  costè  et  autre. 

d.  Ledit  Seigneur  Grant  Maistre  entre  dans  son  bateau. 

e.  Charge  donnée  au  Conte  de  Tende  d'aller  prendre  et 
recepvoir  la  Roine. 

I.  Imp.  :  rececepvoir.  —  2.  Imp.  :  capas. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    24^ 

ledit  Seigneur  Grant  Maistre  luy  avoit  ordonné  de 
compagnie,  et  guères  ne  fust  qu'ilz  eurent  passé 
ladicte  rivière,  qui  est,  quand  il  y  a  marée,  en  celuy 
endroit  d'ung  bon  demy  quart  de  iieue  de  large,  et, 
avoir  fait  '  la  révérence  "■  à  mcsditz  Seigneurs  les 
Daulphin  et  Duc  d'Orléans,  desquelz,  de  grant  joye 
et  pour  fin,  ce  croy,  de  leurs  peines  et  malheurs, 
lesditz  Conte  de  Tende  et  Cardinal  deTornon  reçeu- 
rent  un  recueil  entremêlé  de  tendres  larmes. 

Hz  entrèrent  après  dans  ledit  Fonterrebye,  pour 
aller  amener  ladicte  Dame  et  accompaigner  jusques 
en  leur  bateau,  mais  ilz  la  rencontrèrent  sur  les 
degrez  de  son  logis,  qui  s'en  venoit  joyeusement  et 
délibérée,  monstrant  de  plus  en  plus  le  très  affec- 
tionné désir  qu'elle  avoit  d'arriver  et  se  trouver  en 
France^.  Lors,  avoir'  premièrement  à  ladicte  Dame 
rendu  l'honneur  et  obéissance  telle  qu'il  appartient  c, 
ledit  Seigneur  Conte  de  Tende,  en  bien  peu  de 
parolles,  mais  de  telle  éloquence  et  faconde  proférés 
que  mieulx  n'eust  sçeu  l'eslégant  escripvain  Bocasse 
ou  le  grant  Arpinate-Cicéron,  bien  honnorablement 
la  reçeut  d. 

Puis  la  print  d'ung  costé  et  ledit  Révérendissime 
Cardinal  d'ung  aultre  et  la  conduysent  jusques  au 
lieu  oiJ  encores  estoyent  mesdictz  Seigneurs  les 
Daulphin  et  Duc  d'Orléans,  lesquelz  ,  pour  la 
briefveté  et  deffaillance  du  temps,  firent  seulement  la 
révérence  à  la  Royne,  laquelle  les  baisa  d'ung  si 
fervent  amour  etdiliection^  qu'elle  arrousoyt  sapollye 
face  de  grosses  larmes,  en  leur  disant  semblables 

a.  Font  la  révéïence  à  Messieurs. 

b.  Le  désir  de  la  Royne  d'ai river  en  France. 

c.  Obeyssance  rendue  à  la  Royne  par  lesditz  Conte  de 
Tende  et  Cardinal  de  Tornon. 

d.  Réception  de  la  Royne  par  le  Conte  de  Tende. 

e.  Accueil  de  la  Royne  à  Messieurs. 

!.  Au  sens  de  après  avoir.  —  2.  Iinp.  :  Corpinaie. 


244  Venue  de  la  Royne 

motz  :  «  Allons  mes  enfans,  allons  en  la  terre  féconde 
du  Roy  vostre  père.  »  Lors  ledict  Connestable  fit 
entrer  mesditz  Seigneurs  dans  ung  basteau  «  rien 
moins  garny  de  très  bons  et  bien  expers  mariniers 
que  celluy  dudict  Seigneur  Grant  Maistre  ;  aussi  ledit 
Connestable  y  entra  avecques  douze  de  ses  Gen- 
tilzhommes.  Ladicte  Dame  fut  menée  par  les  susditz 
Conte  de  Tende  et  Cardinal  de  Tornon  dedans  leur 
dit  bateau'j,  ouquel  pareillement  ilz  entrèrent  avec  les 
Damoyselles  de  ladicte  Dame,  semblablement  les 
susditz  douze  Gentilzhommes  Françoys,  et  autant  de 
Gentilzhommes  Espaignolz,  et  de  mariniers  et  de 
pillotes,  et,  avant  que  le  tout  fut  prest,  ledict  Sei- 
gneur Grant  Maistre,  avecques  sesditz  Gentilzhommes 
eut  demeuré  tousjours  attendant  en  son  bateau  sur 
ladicte  rivière,  ung  traict  de  pierre  du  bort  bien  une 
demye  heure. 

Et,  à  l'heure  que  les  bateaulx  de  la  Royne  et  de 
Messieurs  commencèrent  à  départir  c,  il  n'eut  point 
la  pacience  d'atendre  qu'ilz  fussent  autant  advancez 
que  le  sien,  mais  faisoit  voguer  le  plus  vite  qu'il 
estoit  possible.  Après,  voyant  que  sondit  bateau 
estoit  jà  bien  près  du  pontal  sur  lequel  se  devoit 
faire  la  délivrance  de  mesditz  Seigneurs  et  que  les 
autres  n'en  aprochoient  encores  à  la  moytié  près, 
ains  qu'ilz  venoient  si  lentement  qu'ilz  sembloyent 
ne  bouger  d'une  place,  ledit  Seigneur  Grant  Maistre, 
marry  de  ceste  cautelle,  fit  arrester  sondit  bateau 
jusques  que  les  autres  furent  presque  autant 
advancez. 

Et,  pour  ce  que  par  ceste  longue  attente  il  luy 
tardoit,  trop  plus  que  ne  te  sçauroye  dire  ne 
escripre,  et  que  lesditz  basteaux  de  la  Royne  et 
Messieurs  continuoyent  aller  tout  bellement,   pour 

a.  Messieurs  entrent  dans  leur  bateau. 

b.  La  Royne  dans  son  bateau. 

c.  Les  bateaulx  de  la  Royne  et  de  Messieurs  déparient. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    245 

monstrer  qu'il  vouloit  tousjours  estre  le  premier  à 
mettre  à  exécution  ceste  bonne  œuvre  pour  le  désir 
qu'il  avoit  de  la  parfin,  il  fist  tellement  voguer  ses 
mariniers  et  pillotes  que  son  basteau  fut  plustost 
audit  pontal  que  n'eust  esté  oiseau  qui  voile  bien 
viste,  et  là  attendit-il  la  venue  des  autres  basteaulx, 
lesquelz  aussi  arrivez", et,  aprèsqueceluydudit  Sei- 
gneur Grant  Maistre  eut  abordé  ung  costé  dudit 
pontal,  qui  estoit  à  travers  ladicte  rivière,  et  celuy 
où  estoient  mesditz  Seigneurs,  et  ledit  Connestable 
eut  aussi  semblablement  abordé  l'autre  costé  d'iceluy 
pontal  au  droit  de  Fonterrebye,  ledit  Seigneur  Grant 
Maistre,  voulant  tousjours  monstrer  audit  Connes- 
table la  franchise  et  générosité  de  son  cueur,  fut 
bien  content  de  commencer  à  sortir  de  son  basteau 
et  monta  sus  ledit  pontal,  ou  meilleu  duquel  et  à 
travers  d'icelluy  avoit  une  barrière  qui  venoit  à  la 
ceinture  d'ung  homme,  et  se  met  au  droit  de  là  où  il 
avoit  abordé,  et  autant  en  fist  de  son  costé  ledit 
Connestable,  et,  ayant  chascun  d'eulx  ung  roulle 
de  leurs  Gentilzhommes  *.  Ledit  Seigneur  Grant 
Maistre  se  contenta  aussi  de  commencera  faire  sortir 
l'ung  des  siens,  lequel  monta  et  passa  sur  ledit 
pontal  par  la  part  où  estoit  ledit  Seigneur  Grant 
Maistre,  et  descendit  ou  bateau  ouquel  estoient 
mesdictz  Seigneurs  et  ledit  Connestable  ,  lequel 
incontinent  fit  pareillement  sortir  ung  des  siens, 
passer  sur  ledit  portai  par  la  part  où  il  estoit,  et 
entrer  dans  ledit  bateau  ouquel  estoyt  venu  ledit 
Seigneur  Grant  Maistre,  et  ouquel  estoyt  l'argent, 
et  en  ceste  manière  de  leursditz  Gentilzhommes,  qui 
estoient,  comme  dit  est,  xii  de  chascun  costé,  fut 
fait  l'eschangec.  Et  lors  ledit  SeigneurGrant  Maistre 

a.  Tous  les  bateaulx  arrivez  au  pontal. 

b.  Monsieur  le  Grant  Maistre  et  le  Connestable  montez  au 
pontal. 

c.  Le  eschange  des  Gentilzhommes  François   et  Espài- 
gnolz. 


246  .  Venue  de  la  Royne 

entra  aussi  dedans  le  bateau  où  estoyent  Messieurs, 
et  ledit  Connestable  dans  celuy  ouquel  estoit  l'ar- 
gent ". 

Finablement,  après  que  les  Gentilzhommes  Espoi- 
gnolz*,  qui  estoient  ou  bateau  de  la  Royne,  furent 
aussi  entrez  oudit  bateau  de  l'argent,  tous  lesditz 
bateaulx  *  en  ung  mesme  instant  se  départirent,  et 
chascun  de  son  costé  tiroit  à  bort;  mais  se  n'estoit 
pas  en  si  petite  diligence  que  à  l'aller,  car  oncques 
ne  vis  ne  ouy  parler  de  nef  ayant  vent  en  pope,  de 
galées  les  mieux  équipées  qu'on  sçauroit  deviser,  ne 
d'autres  navires  quelconques,  soit  à  rames,  à  voile, 
ou  autrement,  qui  allassent  si  viste  que  faisoient 
lesditz  bateaux  c,  autrement  ditz  gabarres,  et  aussi 
tost  furent  à  bcrt  les  ungz  que  les  autres. 

Alors  de  tous  costez  redondoit  ung  si  grant  et 
merveilleux  bruit  de  la  hacquebuserie  qu'on  n'eust 
pas  ouy  Dieu  tonner  d_  Vray  est  que,  pour  la  proxi- 
mité de  la  nostre  qui  depuis  le  matin  n'avoit  encores 
tiré  ung  seul  coup  [par]  le  commandement  dudit 
Seigneur  Grant  Maistre  jusques  à  l'heure  qui  sem- 
bloit  que  tout  deust  parfonder,  aussi  pour  le  bruyt 
des  tabourins  de  Souysse,  qui  estoient  en  nos  dictes 
compaignies  et  gens  de  pied,  ensemble  des  fifres, 
trompettes,  clérons  et  d'autres  instrumens,  qui  lors 
commencèrent  à  faire  un  bruyt  qui  bruioit  à  mer- 
veilles, la  pareille  démonstration  de  joye  que  faisoient 
les  Espaignolz,  estans  delà  ladite  rivière  et  sur  le 
bort  et  dens  ledit  Fonterrebye,  ne  povoit  bonnement 
estre  ouye. 

a.  Monsieur  le  Grant  Maistre  entre  ou  bateau  de  Mes- 
sieurs, et  le  Connestable  en  celuy  ouquel  estoit  l'argent. 

b.  Le  départ  de  tous  les  bateaulx. 

c.  Lesditz  bateaux  tirons  chascun  à  son  bort  à  grant 
vogue. 

d.  Bruit  de  la  hacquebuserie. 

I.  Curieuse  faute  d'impression  qui  montre  une  fois  de 
plus  l'identité  de  prononciation  entre  Yoi  et  Vai. 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    247 

Bien  voyoit  l'on  ce  que  c'estoit,  [par]  à  l'entréede  la 
nuit,  une  multitude  de  lumières,  que  faisoient  faire 
les  morces  de  leurs  hacquebuz,  si  très  grande  qu'il 
sembloit  oudit  Fonterrebye  estre  le  feu  semblable  à 
celuy  qui  ardoit  le  grant  cité  de  Troye,  et  aussi  nos 
ditz  hacquebusiers,  qui  avoient  ledit  Seigneur  d'Esté  ' 
ou  droit  de  Andaye  sus  la  montaigne,  monstroient 
faire  de  sorte  que  ce  me  représentoit  les  haulx  mons 
ardans  de  Cécille.  Et  ainsi  que  lesditz  bateaux  de  la 
Royne  et  de  Messieurs  aprochoient  du  pont  du  bort 
pour  descendre,  Viscontin  et  Valfermère-,  les  plai- 
santins du  Roy  ",  entrèrent  dans  ladicte  rivière  jusques 
à  leurs  chevaulx,  tout  couvers  d'eaue,  comme  s'ils 
vouloient  aller  au  devant  desditz  bateaulx,  en  criant 
«  France,  France  »,  que  fut  une  voix  de  tous  les 
assistans  redoublée  jusques  que  ladicte  Dameetmes- 
dictz  Seigneurs  furent  descendus  à  terre  *,  et,  sans 
plus  d'arrest,  voyant  l'heure  desjà  tarde,  ladicte  Dame 
monta  en  sa  litière  couverte  de  drap  d'or  frisé ,  riche  et 
sumptueuse ,  et  ,  combien  que  mesditz  Seigneurs 
fussent  déjà  à  cheval,  chascun  d'eulx  sus  une  belle 
petite  hacquenée^,  néantmoins  ladicte  Dame,  leur 
ayant  amour  maternelle,  les  voulut  avoir  dans  sa  dicte 
litière  «. 

Quoy  fait,  soubdain  je  vy  ledit  Seigneur  Grant 
Maistre  et  les  Seigneurs  et  autres  Gentilzhommes  de 

a.  Les  plaisantins  du  Roy. 

b.  La  Royne  et  Messieurs  descenduz  en  France. 

c.  Amour  maternelle  de  la  Royne  à  Messieurs. 

1.  Alphonse  V  d'Esté,  né  en  i486,  mort  en  15  54-1' 
prit  part  à  toutes  les  guerres  d'Italie  et  fut  presque  tou- 
jours l'allié  des  Français.  Il  avait  épousé,  en  1502,  la 
fameuse  Lucrèce  Borgia. 

2.  Valfenière  ? 

5.  Le  Dauphin  étant  né  le  28  février  1517  et  le  Duc 
d'Orléans  le  22  janvier  1522,  avaient  l'un  treize  et  l'autre 
huit  ans.  Ils  étaient  donc  encore  assez  jeunes  pour  ne 
monter  que  sur  de  petites  haquenées. 

f 


248  Venue  de  la  Royne 

sa  compaignie  chascun  monté  à  cheval  etsuyvir  ladite 
litière,  entre  autres  ledit  Seigneur  Conte  de  Tende  « 
sur  ung  bien  gallant  et  remuant  cheval  d'Espaigne, 
sur  lequel  devant  les  dames  il  monstroit  bien  qu'il 
est  chevalier  à  droit.  Pareillement  chascun  très  bien 
monté  faisoit  son  devoir  pour  la  joye  reçue.  En 
ceste  manière  passa  la  compaignie  emmy  noz  gens 
de  cheval  et  de  pied  par  ladicte  vallée,  car  ceulx  de 
cheval  estoient  tout  du  long  d'ung  costé  rengez,  la 
lance  sur  la  cuisse,  et  ceulx  de  pied  ou  semblables 
rengez  de  l'autre  costé,  leurs  enseignes  desployées, 
chose  fort  belle  à  veoir.  Et,  après  que  ladicte  Dame, 
Messieurs  et  toute  la  compaignie,  tousjours  acom- 
paignée  de  nos  ditz  gens  de  cheval  et  de  pied  furent 
près  du  lieu  de  Sainct-Jehan-de-Luz  (',  qui  de  loing 
estoyt  veu  tout  flamboiant  de  feuz  de  joye,  vindrent 
au  devant  ceulx  dudit  lieu  avecques  bien  cinq  cens 
torches,  et  sur  le  pont  dudit  lieu  furent  aussi  au- 
devant  les  gens  d'Eglise  avecques  la  croix  à  grant 
dévotion,  les  jeunes  filles  aussi,  qu'on  apelle  Biscar- 
rades"",  qui  sont  tondues,  ensemble  toutes  les  jeunes 

û.  Le  Conte  de  Tende. 

b.  Resjouissance  de  ceulx  de  Sainct-Jehan-de-Luz  pour 
la  venue  de  la  Roine  et  le  recouvrement  de  Messieurs. 

I .  «  Les  filles  biscayennes  vont  tête  nue,  et  se  coupent 
les  cheveux,  parce  que,  selon  la  coutume  du  pays,  les 
vierges  ne  doivent  pas  les  porter  longs  ni  être  voilées. 
Quand  elles  sont  mariées,  elles  se  couvrent  la  tête  d'une 
toile  jaune,  qui  fait  au-dessus  du  front  une  espèce  de 
corne  qui  s'élève  en  pointe.  »  Dicî.  de  Trévoux,  V  Bis- 
cayen. 

«  Les  dames  de  Bayonne  estoient  la  plus  part  es  fenes- 
tres,  avec  leurs  cornes  qu'elles  portoient  sur  la  teste,  les- 
quelles ils  appellent  hanous,  dont  les  jeunes  dames  nou- 
vellement mariées  vouldroient  bien  avoir  la  perm.ission  de 
porter  la  drapperie,  comme  elles  dient,  qui  est  un  couvre- 
chef  à  façon  de  quoquille,  et  aucunes  en  portent,  mais 
bien  peu,   et  presque  toutes   le   feroient  si  leurs  marys  le 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.     249 

femmes,  avecques  brandons  et  sierges  de  cyre  blan- 
che, chantans  nouvelles  chansons  à  la  louenge  de  !a 
Royne.  Ainsi  fut  ladicte  Dame  reçeue  de  ce  povre 
bourg,  qui  est  en  ce  quartier  le  premier  de  France  [et] 
qui  a  tousjours  résisté  à  i'encontre  des  Espaignolz, 
nonobstant  quelconques  invasions  ,  bruslemens  et 
destructions  qu'ilz  luy  '  ayent  sçeu  faire. 

Le  lendemain,  samedy  deuxiesme  de  juillet,  pour 
faire  ung  peu  reposer  mesditz  Seigneurs  qui  estoient 
travaillez  et  débilles,  la  compaignie  y  fut  jusques  à 
l'après  dinée  qu'elle  partit  pour  aller  coucher  à 
Bayonne,  et,  pour  te  racompter-  de  la  vérité,  l'apro- 
cher  d'icelle  ville  estoit  lors  si  horrible  et  espouven- 
teux  comme  de  la  gueulle  d'Enfer,  car  de  toutes 
pars  à  l'environ,  durant  une  demye  heure,  sortoit 
feu  et  esclatz  de  canons  si  très  espès  que  ce  fut 
chose  incompréhensible,  et  fut  contrainte  ladicte 
Dame  atendre  de  loing  la  fin  de  ceste  tonnoire  et 
grande  impétuosité,  car  aussi  la  fumée  de  ladicte 
artillerie  couvroit  ladicte  ville  et  l'environ  de  sorte 
qu'il  n'estoit  possible  d'y  veoir  ne  ciel  ne  terre.  Et, 
après  que  l'effort  fut  passé,  ladicte  Dame  lors  entra 
avec  mesditz  Seigneurs  en  ladicte  ville  de  Bayonne 
avecques  ung  bien  grant  triumphe. 

Et,  pour  ce  que  tu  sçez  bien  les  solempnitez  et 
cérimonies  qui  sont  communément  gardées  es  entrées 
des  Roys  et  Roynes  en  leurs  bonnes  villes,  je  ne  te 

a.  Entrée  de  Bayonne. 

vouloient  consentir.  La  principalle  cause  qui  les  en  garde 
ce  sont  les  vieilles  femmes,  qui  ne  veulent  qu'elles  aient 
plus  de  liberté  qu'elles.  S'il  plaisoit  au  Roy  d'en  faire 
faire  comme  au  devant,  elles  seroient  bien  joyeuses  et  le 
pourteroient  volontiers,  actendu  que  lesdictes  cornes  est 
ung  très  or[d'  et  villain  habillement,  sentant  entièrement 
la  judayque,  et  davantaige,  qu'il  ne  cousteroit  pas  tant  à 
leurs  marys  de  les  habiller.  »  Voy.  La  prise  et  délivrance 
du  Roy.  —  Cimber  et  Danjou,  t.  II,  pp.  440-41. 
I.  Imp.  :  leur.  —  i.  Imp.  :  racempter. 


250  Venue  de  la  Royne 

donray  ennuy  de  plus  longue  lettre,  et  me  suffist 
que  je  t'aye  faict  entendre  la  très  heureuse  venue  de 
ladicte  Dame  Ellienor  en  la  première  ville  de  France 
de  ce  quartier,  et  la  très  désirée  délivrance  de 
mesditz  Seigneurs  les  Daulphin  et  Duc  d'Orléans, 
qui  sont  nostre  espérance.  Bien  jeté  prometz  de  toy 
advertir  des  aultres  triomphes  qui  seront  faitz  en 
France,  mesmes  à  Paris,  la  capitalle  ville,  pour 
honnorer  le  couronnement  et  entrée  principalle  de 
ladicte  Dame  en  hdicte  ville  de  Paris,  et  pense  qu'il 
y  aura  tournoys  et  joustes. 

Cependant ,  en  recongnoissance  de  ces  bonnes 
nouvelles,  je  te  prie  me  faire  sçavoir  des  tiennes, 
et  je  prieray  le  Créateur,  frère  et  compaignon,  après 
mes  recommandations  faictes  à  ta  bonne  grâce  et 
de  la  bonne  compagnie  où  tu  es,  qui  te  doint  tes 
désirs. 

Escript  à  Bayonne,  le  iij«=  de  juillet  Mil  v.  c.  xxx. 
Le  tien  bon  frère  et  meilleur  compaignon  : 

Jehan  Serre  '. 


1.  Nous  avons  déjà  dit  qu'il  s'agit  sans  doute  ici  de 
Jean  Serre,  «  excellent  joueur  de  farces  »,  dont  Marot  a 
composé  l'épitaphe  (voy.  Marot,  éd.  Jannet,  t.  11,  p. 
21J-16)  et  qui  est  cité  dans  ce  Recueil,  t.  Il,  p.  285-86. 

Jean  Serre  n'est  connu  jusqu'ici  que  par  la  pièce  de  Ma- 
rot. Cependant,  c'est  peut-être  de  lui  qu'il  est  question 
dans  un  acte  cité  par  M.  Favre  (Les  Clercs  de  la  Bazoche, 
2"  édit.,  pp.  146  47).  .Au  mois  de  décembre  15 16,  Fran- 
çois \"  fit  arrêter  et  conduire  à  Amboise  trois  joueurs  de 
farces,  Jacques,  clerc  de  La  Bazoche,  Jehan  S'.rac  et  maistre 
Jehan  du  Pont-Alais.  Ils  avaient  violemment  attaqué,  dans 
une  de  leurs  sotties,  les  grands  personnages  de  la  cour, 
en  particulier  la  reine-mère,  qu'ils  avaient  représentée  sous 
le  nom  de  Mère  Sotte,  pillant  l'Etat  et  le  gouvernant  à  sa 
guise.  Si,  comme  nous  sommes  portés  à  le  croire,  il  faut 
lire  Jehan  Serre,  au  lieu  de  Jehan  Sérac,  notre  personnage 
aurait  fait  partie  avec  Pont-Allais  de  la  troupe  de  Gringore. 

Nous  savons  par  un  extrait   des   registres  de  l'Hôiel-de- 


ET  Recouvrement  de  Messieurs.    2^1 

Ballade  au  Peuple  François. 
Gloria  in  excelsis,  et  in  terra  paxK 

Resjouy-toy,  0  nation  Françoise, 
Reprends  ton  cueur  en  joye  et  souias; 
Malheur  s'enfuyt,  et  si  fault  qu'il  s'en  voise,      • 
Pour  donner  lieu  à  plaisirs  et  esbatz; 
Assaulx  sont  mors,  si  sont  cruelz  combatz; 
Plus  ne  viendront  pour  te  nuyre  à  la  guerre; 
Prie  donc  Dieu  qu'à  jamais  sans  debatz 
Soit  gloire  es  cieulx  et  paix  heureuse  en  terre. 

Royne  tu  as,  que  fut  Portugalloyse, 
Et  de  vertus  est  primière  à  Pallas, 
Dont,  si  tu  veulx  que  au  vray  je  me  desgoyse, 
Oncques  n'euz  bien  si  maintenant  ne  l'as: 


ville,  inséré  dans  le  Cérémonial  français,  p.  789,  année 
1530,  que  des  joueurs  de  farce  étaient  attachés  à  la  Cour 
du  Roy.  Le  texte  dont  nous  parlons  cite  les  noms  de 
maistre  Jean  du  Pont-Allais  et  de  Maistre  André,  italien, 
qui  reçurent  l'ordre  de  composer  des  farces  pour  l'entrée 
d'É'éonore  d'Autriche  à  Paris,  en  même  temps  que  les 
Maîtres  de  la  Passion  et  de  la  Trinité  étaient  chargés  de 
représenter  des  mystères  {Cérémonial,  p.  783).  Si  la  con- 
jecture que  nous  avons  faite  au  sujet  d'une  arrestation  de 
Jehan  Serre,  en  compagnie  de  Pont-Allais,  est  bien  fondée, 
on  peut  admettre  qu'il  prit  également  part  aux  représenta- 
tions de  ino-  Peut-être  était-il  l'un  de  ces  plaisantins 
du  Roi  auxquels  il  est  fait  allusion  dans  notre  pièce.  Ce  qui 
est  certain,  c'est  qu'il  ne  survécut  pas  longtemps  à  l'entrée 
de  la  reine  Eléonore  en  France.  L'épitaphe  que  lui  consacra 
Marot  figure  en  effet  dans  la  première  édition  de  l'Adoles- 
cence clémentine  (1552). 

I.  Luc,  c.  XIX,  V.  38,  et  c.  Il,  V.  14. 


2^2  Venue  de  la  Royne. 

Elle  est  de  Dieu  ordonnée  çà  bas 

Tant  seullement  pour  ton  salut  acquerre; 

Jà  l'as  reçeu,  dont  tu  recongnoistras 

Soit  gloire  es  cieulx,  et  paix  heureuse  en  terre. 

En  vray  repos  est  changée  ta  noise, 
Puis  que  tel  heur  est  venu  en  tes  las, 
Chose  n'est  plus  que  maintenant  te  poise, 
Veu  qu'ont  prins  fin  insultes  et  cabatz; 
Or  fais  chanter  évesques  et  prélats 
De  cueur  dévot  pour  leur  faire  requerre 
Que  longuement,  et  ne  le  oublie  pas, 
Soit  gloire  es  cieulx  et  paix  heureuse  en  terre. 

Roy  souverain,  qui  tout  tiens  soubz  compas, 
Prendz  soing  du  don  que  nous  as  voulu  querre 
Et  que  tousjours,  sans  estre  jamais  las, 
Soit  gloire  es  cieulx  et  paix  heureuse  en  terre. 

Finis  coronat  ' . 


1.  On  remarquera  que  les  trois  pièces  finissent  par  la 
même  devise,  ce  qui  permet  de  les  attribuer  au  même 
auteur. 


2r> 


Le  Venite  nouveaument  faict 
A  la  noble  Royne  de  France 
Des  prisonniers  de  Chastelet 
Qui  à  son  entrée  '  ont  fiance. 

Cum  privilégie. 

Ceulx  qui  me  vouliez  aciieptcr, 
Allez  faire  solution 
Devers  Nicolas  Savetier  ^ 
Qui  m'a  mys  en  impression; 
Vous  en  fera  ostension  ; 
Le  cent  aurez  pour  cent  liards  ^  ; 
Me  trouvères  en  sa  maison 
Près  le  Collicge  des  Lombards''. 

['53'-] 


Voici    la    description    bibliographique    de    cette 
pièce  : 
-£>  Le  venite  nouueaumët  faict  //  A  la  noble  Royne 

1.  L'entrée  de  la  reine  Eléonore  à  Paris  devait  avoir 
lieu  le  7  mars  1531;  mais,  à  cause  du  mauvais  temps,  elle 
n'eut  lieu  que  le  16  mars.  Voy.  Félibien,  Hist.  de  la  ville 
de  Paris,  1725,  t.  II,  p.  990. 

2.  Ce  libraire  manque  à  la  liste  de  Lottin. 

3.  La  mention  est  des  plus  curieuses,  mais  il  faut  remar- 
quer que  c'est  le  prix  en  gros;  les  revendeurs  de  la  rue 
devaient  le  vendre  plus  cher,  deux  liards  peut-être  et  même 
un  sol  tapé. 

4.  Le  Collège  des  Lombards  fut  fondé  en  13  34  par  quatre 


2$4  Le  Venite  des 

de  France  //  Des  prisonniers  de  chastelet  //  Qui  a 
son  entrée  ont  fiance  //  -£>  Cum  priuilegio.  O"  // 
Ceulx  qui  me  vouliez  achepter  //  Allez  faire  solu- 
cion  //  Deuers  Nicolas  Sauetier  //  Qui  ma  mys  en 
impression  //  Vous  en  fera  ostension//  Le  cent  aurez 
pour  cent  liards  //  Me  trouueres  en  sa  maison  // 
Près  le  colliege  des  Lombards.  S.  d.  [1530].  pet. 
in-8  goth.  de  8  fî.  de  21  lignes  à  la  page,  sign.  A-B. 

La  pièce  latine  qui  termine  le  volume  est  impri- 
mée en  caractères  italiques.  Le  recto  du  S"^  f.  en 
contient  4  lignes,  et  le  verso  7  lignes.  Au-dessous 
de  cette  èpigramme  latine  se  trouve  un  bois  des 
armes  de  France. 

Bibliothèque  de  M.  le  comte  de  Lignerolles. 
(Exemplaire  provenant  de  la  vente  de  M.  A.  Veinant, 
1860,  Cat.  n«  375.) 

Le  Venite  des  prisonniers  du  Chastelet  de  Paris 
sur  la  très-desirée  entrée  de  la  Roy  ne  de  France. 

GiÇ)iy^^sJ'^'^^,  nymphe  vertueuse, 
^^^^La  dame  Pallas  gracieuse, 
j^'^^A/V^^.Tout  nostre  désir  et  confort 
e^^^^En  ceste  chambre  ténébreuse: 
Vtnïtt  la  palme  joyeuse, 
Nostre  consolatif  support  ; 
Vcnile  en  royal  apport, 
Miséricordieulx  accord. 


Italiens  de  Florence,  de  Modène,  dePistoie  et  de  Plaisance, 
dont  l'un  était  évêque  d'Arras,  le  second  clerc  des  Arba- 
lestriers  du  Roi,  le  troisième  apothicaire  à  Paris,  et  le 
quatrième  chanoine  de  Saint-Marcel.  Sous  Louis  XIV  il 
devint  le  Collège  des  Irlandais.  Il  se  trouvait  sur  la  mon- 
tagne Sainte-Geneviève  dans  la  rue  des  Grands-Car.nes, 
au-delà  de  la  rue  Judas  (Piganiol,  éd.  de  1765,  VI,  43-6). 


Prisonniers  du  Chastelet.     255 

La  nompareille  de  ce  monde. 
Vcnite  où  nostre  espoir  dort 
Et  n'attendrons  plus  que  la  mort 
Ou  le  malheur  qui  nous  confonde. 

Venite,  l'Aigle  Impérialle, 
La  très  noble  espouse  royalle, 
Venite,  las  ne  tardez  plus  ; 
Venite,  faconde  nymphalle, 
De  paix  l'auctrice  très  loyalle 
Et  des  Roynes  la  par  dessus. 
Venite,  ne  faictes  reffus 
Des  povres  prisonniers  confuz, 
De  toute  liberté  bannys; 
Nous  avons  mys  nostre  espoir  sus 
Que  à  vostre  entrée,  sans  nul  abuz, 
De  prison  serons  eslargis. 

Venite,  la  rose  florie, 
De  senteur  odorant  garnye, 
Reluysant  au  jardin  de  paix; 
Venite,  giroflée  jollie, 
L'unicque  espoir  de  nostre  vie, 
Vers  nous  de  tristesse  defTaictz: 
Vemte  ouvrir  nos  guichetz, 
Car  noz  procès  sont  quasi  faictz  ; 
Rigueur  de  Justice  nous  presse; 
De  ces  villains  logis  infaictz 
Tyrez  ceulx  qui  tous'  leurs  regretz 
A  vostre  secours  font  adresse. 

Venite,  celle  qui  des  cieulx 
Par  le  vouloir  des  haultains  Dieux 

I .  Pour  r 


256  Le  Venue  des 

Avez  esté  transmise  en  France; 
Venite  aux  gens  langoureulx, 
Pâlies,  gémissans,  doloreulx; 
Venite,  nostre  confiance  ; 
Considérez  nostre  souffrance 
Que  sommes  tousjours  en  doubtance 
Au  meillieu  de  mort  et  de  vie; 
Venite  toute  l'espérance 
De  nostre  briefve  délivrance; 
Venite^  chascun  vous  supplie. 

Venite,  Royne  triumphante, 
De  toutes  vertus  la  régente  ; 
Recepvez  noz  larmes  et  crys  ; 
Venite,  toute  nostre  attente, 
Du  soleil  prochaine  parente, 
En  qui  avons  nostre  espoir  mys  ; 
Venite,  car  tous  noz  amys, 
Plus  les  parens  que  acquisitifz. 
Nous  délaissent  sans  ayde  aucune  ; 
Venite  au  povres  captifz. 
De  toute  liberté  banniz; 
Prenez  pitié  de  leur  fortune. 

Venite^  Palas  en  constance, 
Vénus  en  fulgide  plaisance; 
Venez,  en  loyauté  Sarra  ; 
Venite,  Juno  en  puissance, 
Judic  en  belle  contenance  ; 
Venez,  en  sçavoir  Cassandra, 
En  genre  immortel  Dyana, 
En  sapience  Rebeca, 
Hecuba  en  haulte  noblesse, 


Prisonniers  du  Chastelet.     257 

En  beaulté  Deyopeya, 
En  sang  immortel  Thalia, 
Dido  en  subtille  prouesse. 

Venite,  l'estoille  marine, 
Triumphante  seur  Paladine; 
Venite  aux  gens  désoliez; 
Vous  estes  seulle  médecine 
Qui  peult  guérir  nostre  ruine; 
Venite,  las,  plus  ne  tardez. 
Car  noz  procès  sont  tant  hastez 
Et  noz  malheurs  tant  augmentez 
Que  perdons  le  naturel  sens; 
Venite,  Venite,  venez 
Et  vostre  entrée  ne  différez 
Aux  misérables  pénitens. 

Venite,  nymphe  supernelle, 
Muse  en  beaulté  corporelle, 
Seur  des  sièges  Imperiaulx; 
Venite,  Paris  vous  appelle, 
Et  pour  vostre  entrée  renouvelle 
Présens,  triumphes  et  chauffaulx^; 
Jamais  on  n'en  vit  de  si  beaulx; 

I .  Ces  chauffaulx  sont  les  échafauds  élevés  devant  le 
Châtelet  pour  représenter  un  mystère.  Voici  les  détails  que 
nous  fournissent  à  ce  propos  les  comptes  de  la  Prévôté  de 
Paris  pour  l'année  1 5  3 1  : 

«  A  deux  menuisiers,  pour  avoir,  suivant  la  bonne  et 
louable  coustume  et  qu'il  est  décent  [estre]  fait  aux  entrées 
des  Roi,  Reine  et  Enfans  de  France  en  cette  ville  de  Paris,  à 
la  louange  et  exaltation  de  leurs  personnes  et  décoration  de 
ladite  vUle,  fait  faire  les  eschafaux,  composé  les  misteres, 
habits  des  personnages,  loué  tapisseries,  salerié  les  chan- 
tres, menestriers  et  autres  personnes,  pour  avoir  servi  aux 

P. F.  XI  17 


2^8  Le  Venite  des 

Nous  les  voyons,  car  ilz  sont  haulx, 
De  nostre  povre  chasteau  lait  ; 
Venite,  car  tous  noz  grans  maulx 
Excédent  ceulx  des  Infernaulx; 
Rigueur  mille  tourmens  nous  fait. 

Venite,  la  royne  de[s]  cueurs, 
La  racine  de  tous  honneurs, 
Du  dieu  Phebus  tant  exaulcée; 
Venite  curer  noz  langueurs; 
Acceptez  noz  larmes  et  pleurs 
Semez  au  jardin  de  pensée; 
Prison  nous  sera  relaschée, 
Nostre  liberté  concédée, 
Quant  entrerés  dedans  Paris  ; 
Après  crirons  en  assemblée  : 
«  Vive  la  Royne  couronnée 
Qui  hors  de  prison  nous  a  mis.  » 

Venite,  fleuve  de  vertus, 
Progénérée  du  Roy  Phébus, 
Du  céleste  immortel  lignaige; 

mistères  qu'il  a  convenu  faire  à  l'entrée  de  la  Reine  faite 
en  cette  dite  ville  le  Ii6"-']  jour  de  [mars'  dernier  passé, 
au  devant  du  portail  du  Chastelet  de  Paris,  qui  est  le 
principal  siège  de  la  Jurisdiction  ordinaire,  lequel  mistère 
a  été  bien  et  honnestement  fait  et  accompli,  et  en  grand 
nombre  de  personnages  faisans  ledit  mistere,  etc.,  cent 
quinze  livres  parisis.  »  Sauvai,  t.  III,  Preuves,  p.  614. 

Les  deux  personnages  qui  touchèrent  ladite  somme  de- 
vaient être  non  pas  deux  menuisiers,  mais  un  menuisier  et 
un  compositeur  de  farces  et  de  mystères.  Voy,  ce  qui  est 
dit  de  Gringore  et  du  charpentier  Jehan  Marchand  qui  orga- 
nisèrent les  représentations  données  à  l'occasion  de  diverses 
entrées  en  ijoi,  1502  et  IJI4,  Sauvai,  t.  III,  pp.  n5, 
534,  537,  593,  594- 


Prisonniers  du  Chastelet.     259 

Venite,  des  nobles  la  plus, 
De  tous  seigneuriaulx  status 
Instruite  en  gestes  et  langaige; 
Venite,  Royne  de  paraige 
De  laquelle  le  mariage 
A  trouvé  de  paix  les  moyens  ; 
Nous  vous  prions  de  bon  couraige, 
Et  si  vous  veullent  faire  hommaige 
Tous  les  enfans  Parisiens. 

Vcnite,  l'espouse  du  Lys, 
Aux  povres  prisonniers,  banniz 
De  naturelle  liberté; 
Venite  que  soyons  hors  mis 
De  ces  lieux  infaitz  et  pourris, 
Nous  ostant  de  captivité  ; 
Nous  vous  supplions,  venite, 
Car  pour  vous  dire  vérité 
Justice  nous  presse  si  fort 
Que  sommes  en  timidité 
Que  ung  jour  en  grant  crudelité 
Porterons'  sentence  de  mort. 

Venite,  car  le  Lieutenant 
Procède  extraordinairement, 
Qui  veult  nostre  procès  vuider, 
Et  puis  Messieurs  de  Parlement 
N'attendent  que  voyr  l'appellant- 
Pour  sa  sentence  confermer; 
11  ne  s'en  fault  plus  informer 
Ne  les  faulx  tesmoings  reprocher; 

I.  Imp.  :  Porterous.  —  2.  Imp.  :  Vappcllans. 


26o  Le  Venue  des 

Leurs  jugemens  sont  si  secretz, 
Rien  ne  nous  sert  d'en  appelier 
Que  pour  nostre  vie  alonger  ; 
Ainsi  sont  vuidez  noz  procès. 

Venite,  Royne  sumptueuse, 
L'estoille  du  Ciel  lumineuse 
Que  Juppiter  a  envoyé 
En  France  en  l'heure  tant  heureuse 
Pour  annoncer  la  paix  joyeuse 
Que  le  monde  a  tant  désiré; 
Si  grant  bien  nous  a  aporté, 
Qui  le  lys  a  tant  conforté, 
On  ne  te  sçait  assez  louer; 
Tu  es  de  l'Empire  aorné, 
Seur  du  Roy  Rommain  coronné; 
Ainsi  t'a  voullu  composer. 

Venite  pour  ceulx  detenuz, 
De  quelque  amende  confonduz 
En  grosse  somme  de  deniers, 
Qui  sont  de  tous  biens  despourveuz, 
Indigens,  povre?,  malostruz; 
Venite  pour  tous  prisonniers; 
Commandez  à  voz  Justiciers 
Commissaires,  Sergeans,  Geôliers, 
Qu'ilz  ouvrent  leurs  petitz  guichetz; 
Faicîes  mettre  les  Trésoriers 
En  nostre  lieu,  qui  par  deniers 
Feront  effacer  leurs  meffaictz. 

Venite  pour  povres  debteurs, 
Qui  par  usuriers  créditeurs 


Prison-niers  du  Chastelet.     261 

Sont  detenuz  en  ces  prisons; 
Atermez  les,  s'est  pour  le  mieulx, 
Et  les  tirez  hors  de  ces  lieux 
Où  sont  en  grosses  languissons, 
Car  leurs  longues  detencions 
En  ces  tartaricques  maisons 
Ne  pevent  payer  leurs  créanciers, 
Mais  ce  sont  vindicacions 
Par  faulses  obligacions 
Tenir  personne  pour  deniers. 

Venite^  lucide  princesse; 
Exultemus  en  grant  lyesse 
Domino  nostre  noble  Roy  ; 
Jubilemus  chanton  sans  cesse 
Deo,  qui  nous  a  faict  adresse, 
Salutari  hors  cest  esmoy 
Noslro  ',  digne  espouse  du  Roy  ; 
Preoccupenms  délivrance  ; 
Fackm  heureulx  est  qui  voyt 
Ejas,  qui  délivrer  nous  doibt 
In  conjessione  de  l'ofFence. 

Et  in  Psalmis  nous  chanterons 
«  Jubilemus  »  par  divers  tons 
Ei  2,  nostre  caution  gente, 
Quoniam  nous  eschapperons  ; 
Deus  magnus  regracirons  ; 
Dominus  ce  don  nous  présente, 
Et  rex  magnus,  qu'il  se  consente 
Super  omnes  grâce  apparente , 
Deos  '  pour  luy  tretous  prirons 

I.  Ps.  94,  verset  i.  ~  2.  Ps.  94,  v.  2.  —  3.  Ps.  94,  v.  }. 


262  Le  Venue  des 

Quoniam  vivons  en  attente 

Non  repdlet,  quant  la  Dame  entre, 

Plcbcm  suam  '  en  ces  prisons. 

Quia  in  manu  vertueuse 
Ejus,  Royne  tant  gracieuse, 
Sant  omnes  noz  deffaulx  remys, 
Fines  de  peine  doloreuse  ; 
Terre,  par  l'entrée  sumptueuse, 
Et  altitudincs  subvertiz. 
Montium^  ipse  qui  a  conquis 
Conspicuit  sa  seur  estre  au  Lys, 
Quomdm  en  croist  sa  noblesse; 
Ipsius  mariage  est  mys 
Est  mare  en  union  mys, 
Et  ipse  fecit  tout  par  elle. 

Et  aridàm  fundaverunt 
Manus  ejus^,  qui  pour  luy  sont; 
Venite,  sceptre  romanicque''  ; 
Adoremus  qui  telz  biens  font 
Et  procidamus  de  prisons 
Ante  Deum,  Roy  pacificque  ; 
Ploremus  à  la  Royne  unicque, 
Coram  Domino  magnificque, 
Qui  fecit  nos  à  son  semblant. 
Quia  ipse  du  bien  publicque 
Est  dominas  et  juridicque 
Deus  noster^j  omnipotent. 

!.  Ps.  93,  V.  14.  —  2.  Ps.  94,  V.  4. 

3,  Ps.  94,  V.  5  et  6,  depuis  quoniam;  le  texte  des 
psaumes  donne  siccam  au  lieu  A'aridam.—  4.  Imp.  :  homa- 
nicque.  —  5.  Ps.  94,  v.  7. 


Prisonniers  du  Chastelet.     26^ 

Nos  autem,  povres  langoreulx, 
Populus  ejiis  ténébreulx 
Et  oves  mises  entre  les  loups, 
Pascue  en  champ  malheureux 
Ejus*,  hélas,  tant  îédieux, 
Où  sont  punaises,  puces  et  poulz; 
Hélas,  nous  vous  supplions  tous, 
A  joinctes  mains  et  à  genoulx. 
Venite,  hastez  vostre  entrée, 
Nous  vous  attendons  tous  les  jours, 
Et  si  nous  sera  grant  courroux 
Se  une  fois  est  remuée  2. 


Lesdlctz  prisonniers 

envoient  l'épigramme  qui  s'ensuyt 

à  Monseigneur  le  Lieutenant  Criminel 

leur  très  redoubté  Seigneur  i. 

Comment  saluer  oserons 
La  face,  que  tant  nous  craignons. 
De  toy,  Criminel  Lieutenant? 
Quant  sommes  devant  toy  tramblons. 
Tant  vaillans  et  hardis  soyons; 
Par  trop  craignons  ton  jugement; 
Hector  et  Sanson,  le  puissant, 

1.  Ps.  94,  V.  8. 

2.  C'est-à-dire  si  le  jour  en  est  changé. 

3.  Ce  magistrat  était  le  célèbre  Jean  Morin,  dont  il  est 
parlé  dans  une  note  des  Regretz  de  Nicolas  Clereau  (t.  I, 
p.  1 10  de  ce  Recueil).  Morin  exerça  les  fonctions  de  lieute- 
nant criminel  de  1^29  à  1544- 


264  Le  Venue  des 

Qui  ont  combatu  maint  géant, 
Y  perderoient  tout  leur  couraige: 
Le  sang  esmeu,  le  cueur  tremblant, 
Face  pâlie,  couleur  changeant, 
Avec  tout  trépidant  iangaige. 

En  dormant,  nous  songeons  les  nuitz 
Que  t'oyons  frapper  au  contre-liuys, 
Et  puis  te  voyons  en  ta  chaire 
Nous  juger  à  la  mort,  et  puis 
Nous  nous  trouvons  tous  esvanouys 
Et  ne  sçavons  que  debvons faire; 
Il  n'est  chant  qui  nous  puisse  plaire 
Quant  le  geôlier  nous  vient  distraire 
Pour  nous  mener  dedans  ta  chambre; 
Le  cueur  nous  fault  en  cest  affaire; 
Les  matins  nous  sont  fort  contraires. 
Qui  nous  font  trembler  tous  nos  membres. 

Bien  peu  voyons  de  tes  sentences 
Renverser,  car  par  grant  science 
Tu  aornes  tes  jugemens. 
Dont  bruyt  tu  as  par  toute  France 
De  juger  chascun  à  ballance 
Entre  tous  Royaulx  Lieutenans, 
D'ont  nous  nous  rendons  tous  tremblans 
Quant  de  toy  sommes  appellans, 
Ayans  nostre  peine  asseurée. 
Devant  Messieurs  les  Présidens  ; 
Sommes  renvoyez  cy-dedans 
Et  ta  Sentence  confermée. 


Prisonniers  du  Chastelet.     265 

Eormdcm  ad  eundem  Carmen. 

Quam  gemebunda  viris  atro  sors  carcere  vectis 

Dira  manens  nostrum  navigat  arbitrium  ! 
Corda  gemunt,  spes  pauca  manet,  fiducia  vitae 

Nulia  subest,  mestos  pectora  dant  gemitus. 
Ipse  igitur  miserere  quibus  nostri  horrida  carcer 

Damna  malus  tulerit,  fletibus  ipse  parens; 
Si  nos  arbitrium  natura  negarit  habere, 

Gaudia  trans  orbes  Juppiter  ipse  dabit. 

Vale  fœlix. 
Corona  finis  vktoria  vita  ' . 


I.  si  l'on  se  rappelle  la  façon  dont  sont  signées  les 
pièces  précédentes,  Finis  coronat,  on  admettra  facilement 
que  le  Venite  est   du  même  Jean  Serre. 


266 


L'Epistolle  des  Prisonniers  de  Paris  à  Madame 
Aliénor,  royne  de  France,  contenant  le  confort 
de  sa  désirable  entrée. 


Nous  avons  eu  sous  les  yeux  deux  éditions  de 
cette  pièce  : 

A.  J£^  Lepistolle  des  //  prisonniers  de  Paris  A 
madame  Alie-  //  nor  Royne  de  France  conte-  //  nant 
le  confort  de  sa  desi-  //  rable  entrée.  S.  l.  n.  d. 
\Paris,  1530],  petit  in-8  goth.  de  8  ff.  de  19  lignes 
à  la  page,  sign.  A-B. 

Au  titre,  un  bois  qui  représente  un  évêque  unissant 
un  roi  et  une  reine;  derrière  le  roi  se  tient  un  per- 
sonnage vêtu  d'une  robe  fourrée  d'hermine;  la  reine 
est  également  accompagnée  d'une  suivante.  Sur  le 
devant,  des  deux  côtés  de  l'évêque,  se  tiennent  deux 
enfants  de  chœur.  —  Au  recto  du  y''  f.  -se  trouvent 
les  deux    dernières    lignes  de   texte  imprimées    en 


L'Epistolle  des  Prisonniers.  267 

caractères  gothiques ,  puis  une  petite  pièce  latine 
imprimée  en  italiques.  Le  verso  de  ce  f.  contient  un 
bois  dont  il  est  difficile  de  comprendre  le  sujet.  Un 
homme,  vêtu  d'une  robe  ouverte  par  devant  et  coiflé 
d'une  toque  à  longue  plume,  s'adresse  à  un  homme 
grossièrement  vêtu  qui  tient  son  bonnet  à  la  main. 
Ce  dernier  pourrait  être  un  prisonnier  implorant  .sa 
grâce.  Derrière  lui  se  voient  deux  personnages,  dont 
l'un  paraît  être  un  geôlier  et  l'autre  un  garde.  Il 
serait  pourtant  bien  étonnant  qu'on  eût  fait  la 
dépense  d'un  bois  spécial  pour  une  pièce  aussi  éphé- 
mère et  qu'on  ne  se  fût  pas  servi  d'un  bois  quelconque, 
fait  antérieurement.  Ce  serait  déjà  beaucoup  de  l'avoir 
à  peu  près  approprié. 

Bibliothèque  nationale,  Y  4457-  A  (i),  Rés. 

Cette  édition  est  très-probablement  la  même  que 
celle  qui  est  citée  au  Manuel  du  Libraire  (t.  II,  col. 
1027),  bien  que  M.  Brunet  lui  donne,  par  erreur, 
1 1  n.  Ce  qui  permet  de  constater  l'erreur  du  savant 
bibliographe,  c'est  que  l'édition  à  laquelle  il  attribue 
II  ff.  ne  contient  bien,  comme  la  nôtre,  que 
26  strophes  de  huit  vers,  suivies  de  distiques  latins, 
et  que  la  pièce  latine  est  imprimée  en  caractères 
italiques. 

M.  Brunet,  qui  n'avait  pas  été  à  même  de  com- 
parer les  deu.x  textes,  suppose  également  à  tort  que 
VEpistolk  est  la  même  pièce  que  le  Venite. 

B.  Lepistole  des  pri-  //  sonniers  de  Paris  a  ma- 
dame Alienor  //  royne  de  france  contenant  le  confort 
//  de  sa  désirable  entrée.  —  fj  Finis.  S.  l.  n.  d. 
[Paris,  1 530],  pet.  in-8  goth.  de  4ff.  de  25  lignes  à 
lapage,impr.  en  lettre  de  forme. 

Cette  édition  n'est  ornée  d'aucun  bois.  L'impri- 
meur a  serré  le  texte  le  plus  possible  pour  le  faire 
tenir  en  4  ff.;  on  remarquera  qu'il  a  omis  deux  stro- 
phes. 

Bibliothèque  nationale,  Y  44^7.  A  (2),  Rés. 


268  L'Epistolle  des 

>alme  d'honneur,  la  source  de  noblesse, 
y.  Qui  des  Augustes,  Césars  et  Scipions 
1^  ^^jhPortez  le  nom,  le  bruit  et  la  haultesse 

'Par  tous  royaulmes^,  terres  et  régions. 
L'aigle  ^  qui  voile  par  dessus  tous  les  monts 
Et  qui  en  France  vient  faire  demourance, 
La  forte  lime  qui  rompt  toutes  prisons, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France  ; 

Nous,  qui  sommes  en  prison  ténébreuse 
Tenuz  de  serre  pour  à  droit  comparer  ^ 
Soubz  la  m'ain  de  Justice  rigoreusc*, 
Où  ne  povons  soleil  ne  lune  veoir, 
Nous  vous  crions  tousjours  à  haulte  voix, 
Car  en  vous  est  nostre  seulle  espérance  : 
«  Vous  estes  Royne  plaine  de  bon  voulloir, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France.  » 

Venez,  estoille  luysante  en  la  lanterne. 
Venez  celle  que  tant  nous  desirons, 
Illuminez  noz  fosses  et  cavernes 
Et  nous  tirez  de  ces  basses  prisons, 
Et  au  sortir  nous  tous  [vous]  chanterons 
Plusieurs  motetz  en  vostre  révérance  : 
Vive  la  Royne,  nommée  sur  tous  les  noms, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France! 

Dame  d'honneur,  du  sang  impérial 
Progenérée  par  illustre  lignaige. 
Qui  des  Françoys  conjoinctz  le  sang  royal 

1.  B  :  royalmes.  —  2.  Allusion  à  l'aigle  impériale  d'Au- 
triche. —  } .  C'est-à-dire  comparaître  et  ici  comparoir.  — 
4.  B  :  rigoureuse. 


Prisonniers  de  Paris.  269 

En  bonne  paix  par  loy  de  mariage, 
Par  toy  demeure  l'Itallique  héritage, 
Les  Millannoys,  en  bonne  pacience. 
O  très  illustre  et  divin  mariage, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France  ! 

Or  est  donc  Mars  par  Cupido  vaincu  ; 
D'amour  vient  paix,  la  chose  est  bien  commune; 
Car,  sans  amour,  nous  avions  perdu 
Nostre  hault  nom  par  la  guerre  importune, 
Mais  maintenant  dominons  sur  Fortune; 
C'est  par  amour  et  royalle  alliance 
Que  le  Soleil  a  espousé  la  Lune, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France. 

De  toutes  pars  sont  uniz  les  Françoys 
Par  vostre  amour,  très  illustre  princesse. 
Aux  Espaignolz,  aux  Flamans  et  Anglois; 
Par  voz  moyens  guerre  et  tout  débat  cesse; 
Jamais  Juno,  la  Jovine  déesse, 
Qui  Jupiter  avoit  en  alliance 
Sur  les  Troyens  ne  fist  telle  proesse, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France. 

Venez  vers  nous,  l'espoir  qui  nous  conforte, 
Tout  le  secours  que  sommes  attendans  ; 
De  nos  prisons  faictes  ouvrir  ^  la  porte 
Pour  délivrer  les  povres  pénitentz; 
L'ung  est  jugé  à  la  mort  et  n'attent^ 
Que  vous  entrez,  suppliant  la  sentence, 
En  vostre  estât  royal  ettriumphant, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France. 

I.  A  :  ouyrir.  —  2,  b  :  n'atent. 


270  L'Epistolle  des 

Quant  viendra  la  sumptueuse  venue, 
Que  nous  orrons  trompettes  et  clairons  * 
En  l'air  sonner,  et  les  rues  tendues 
Fiffres  2,  tabours,  bombardes,  divers  sons, 
Et  qu'on  viendra  au  guichet  des  prisons 
Nous  mettre  hors  par  royalle  ordonnance, 
A  tout  jamais  à  vous  subjectz  serons, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France. 

Messieurs  les  Juges,  Prévostz  et  Lieuxtenans, 
Qui  nous  faictes  endurer  tant  de  maulx, 
Et  de  la  Court  Messieurs  les  Présidens, 
Qui  par  sus  tous  jugés  de  noz  appeaulx-*, 
Ne  vous  hastez  de  juger  noz  deffaulx. 
Ne  vous  faschez  de  nostre  délivrance. 
Car  ^  en  tous  lieux  au  Roy  serons  loyaulx, 
Fortiffiant  la  couronne  de  France. 

A  Jésu-Christ,  Dame,  ressembleras  ; 
Quant  de  son  corps  son  esprit*»  fut  divis, 
Dist'^  aux  Enfers  :  Attolite  portas*^ 

I.  B  :  clarons.  —  2.  b  :  Siffres.  —  }.  a  ;  couronne. 
4.  De  nos  appels.  On  trouve  dans  les  Repues  franches, 
Villon,  éd.  Jannet,  p.  197  : 

Il  fut  esleu,  sans  nul  appeau 
Pour  estre  Varlet  de  cuysine, 

c'est-à-dire  sans  que  personne  en  appelât.  —  On  se  souvient 
que  Villon,  comme  nos  prisonniers,  dut  sa  liberté  à  une 
amnistie  royale;  c'est  le  cas  de  citer  les  vers  de  sa  fameuse 
ballade  «  Estoit-il  lors  temps  de  me  taire  »,  ibid.,  p.  104; 

Que  dites  vous  de  mon  appel, 

Garnier?  Feis-je  sens  ou  foUie  ? 

Toute  beste  garde  sa  pel... 
j.  B  ;  S/.  —  6.  Imp,  :  esperit.  —  7.  a  :  Deist. 
8.  Le  mot  ne  se  trouve  que  dans   le   psaume  XXIII, 
versets  7  et  9  :  Attolite  portas  principes  vestras,  et  eleva- 
mini,  portae  «ternales,  et  introïbit  Rex  gloriae. 


Prisonniers  de  Paris.  271 

Et  délivra  de  prison  ses  amys. 
Quant  nous  serons  en  liberté  remis, 
Par  vostre  entrée  obtiendrons  délivrance; 
Jusque  à  la  mort  nous  soutiendrons  ^  le  lys, 
Fortifiant  la  couronne  de  France  2. 


Quant  nous  souvient  de  nostre  'iberté, 
En  regrettant  nostre  vouloir  libère, 
Les  doulx  oyseaulx  qui  chantent  en  esté 
Le  roussignol,  qui  a  la  voix  si  clère, 
Au  matinet  '^  attendant  la  lumière 
Du  cler  soleil  produysant  reluysance, 
Et  maintenant  sommes  en  lieu  austère  ; 
C'est  vous  l'espoir  de  nostre  délivrance. 

Si  ne  venez,  gracieuse  Princesse, 
Nostre  cueur  est  de  tout  espoir  banny, 
Car  nous  sentons  Fortune  qui  ne  cesse 
Avec  Faveur,  le  mortel  ennemy, 
Et,  quant  se  vient  au  confitemini 
Que  ne  voulons  confesser  leurs  propos, 
Hz  n'ont  de  nous  nul  miseremini 
De  nous  bailler  la  question  au  dos. 

Et  au  surplus,  nous  qui  n'avons  pas  maille. 
Que  nous  diront  Messieurs  ■*  les  Advocatz  : 
«  Pendez,  pendez^,  ce  n'est  chose  qui  vaille 

1 .  B  :  souuiendrons. 

2.  Les  dix  strophes  qui  précèdent  forment  un  double 
chant  royal.  Le  chant  royal  simple  ne  comporte  que  cinq 
strophes,  ordinairement  suivies  d'un  envoi. 

?.  A  :  mattinet.  —  4.  b  :  Mcssiurs.  —  j.  a  :  Pandez, 
pandez. 


272  L'Epistolle  des 

«  Escripvez  là  :  il  est  vaincu  du  cas.  » 
Si  nous  baillons  grand  somme  de  ducatz, 
Nostre  Advocat  dira  qu'on  nous  fait  tort  ; 
Et  par  ainsi  l'argent  fait  les  estatz, 
L'ung  rendre  quicte,  l'autre  aller  à  la  mort. 

Pour  parvenir  à  la  conclusion 
De  nos  procès,  c'est  une  grant  misère; 
S'on^  ne  nous  livre  la  forte  question, 
Si  souffrira  nostre  bourse  ung  clistaire  ; 
Je  n'en  ditz  plus,  car  il  s'en  fait  bon  taire 
Que  de  Justice  blasonner  la  rigueur. 
Car,  soit  par  don,  par  faveur,  ou  prière  2, 
C'est  grant  pitié  quant  ou  nous  a  à  cueur. 

Où  sont  les  droitz  —  Messieurs,  ne  vous  desplaise — 
Ou  loix  civilles,  chapitres  ou  canons, 
Qui  ordonnent  que  par  force  on  confesse  ? 
Qui  ordonna  au  corps  les  questions  ? 
Je  ne  dis  pas  par  informations' 
De  bons  tesmoingz  l'homme  ne  soit  vaincu. 
Mais  jamais  Dieu  entre  les  deux  larrons 
Si  durement  ne  fut  en  croix  pendu. 

La  question,  qu'on  doit  dire  torture,  , 
Est  bien  torture  et  plus  que  torçonnière  ; 
Du  corps  humain  on  y  fait  grant  fracture. 
Quant  on  luy  livre  le  grant  extraordinaire. 
On  nous  fait  dire  que  avons  mengé  noz  pères  : 
Par  droit,  que  valent  telles  confessions? 


I.  B  :  Se  ne  nous.  —  2.  b  :  prierere.  —  3.  b  :  infor- 
meations. 


Prisonniers  de  Paris.  27^ 

A  rien.  Raison.?  Hz  ne  sont  voulentaires, 
Mais  on  confesse,  craignant  les  questions  '. 

Pensez  doncques,  Royne  illustre  et  notable, 
Les  grans  douleurs,  tourmens,  afflictions 
Que  nous  souffrons  par  souspirs  exécrables 
Quant  nous  pensons  aux  dures  questions, 
Car  ceulx  qui  ont  les  dominations 
Sur  nous,  prennent  à  nous  pugnir  grant  gloire, 
Affin  qu'on  face  les  jurisdictions 
En  criminel  avoir  crainte  et  victoire. 

S'il  nous  est  deu  quelque  debte  prestée, 
Nous  sommes  céans;  que  dient  noz  debteurs  ? 
On  nous  dira  que  la  somme  est  payée; 
Ceulx  qui  nous  doivent  se  feront  demandeurs; 
Couchez  nous  sommes  au  grant  lict  de  doulleurs, 
De  Justice  souffrans  les  grans  allarmes. 
Nous  vous  dirons  cy  après  les  coulleurs 
Des  prisonniers,  les  blasons  et  les  armes  : 

Le  gris  et  noir  nostre  droicte  paincture  2, 
Et  par  dessus  ^  soucy,  tourment,  tristesse, 
Peur,  crainte,  ennuy,  dueul,  reproche  et  injure; 
Fain,  froict  et  soif,  tout  souspir  et  angoisse, 

1 .  On  ne  saurait  trop  remarquer  le  sens  et  la  profonde 
justesse  de  ces  dernières  strophes.  On  n'a  aboli  la  torture 
qu'au  xviii"  siècle,  et  plus  d'un  magistrat  s'est  alors  fait 
honneur  en  en  poursuivant  les  derniers  restes,  mais  auxvr 
siècle  ceux  qui  ne  l'approuvaient  pas  n'osaient  s'élever  contre 
elle,  et,  sur  ce  point,  notre  rimeur  était  bien  en  avant  de 
son  temps, 

2.  Au  sens  de  couleur  ou  d'émail  sur  le  champ  de  l'écu. 
}.  A  l'état  de  pièces,  ou  même  sur  le   tout,  comme  on 

dit  en  blason. 

P.  F.  XI  18 


274  L'Epistolle  des 

Rigueur,  tremeur,  pouvreté  qui  oppresse, 
Pusses,  punaises,  galles,  rongnes  et  poux, 
Le  tout  garny  de  gros  fers  de  rudesse  : 
Prisonniers  sommes;  tout  mal  tourne  sur  nous. 

Solliciteurs  ^,  Sergeans  et  Commissaires 
Viennent  vers  nous,  qui  sont  tous  soubornez  2, 
Qui  ont  serment  de  jamais  bien  ne  faire  ; 
Hz  nous  cuydent  tyrer  les  vers  du  nez. 
Prisonniers  sont  au  monde  fortunez  ; 
Prisonnier  cuyde  tel  estre  son  amy. 
Qui  luy  a  faict  aultre  foys  le  beau  nez. 
Qui  à  la  fin  dépose  contre  luy. 

Les  loix  civilles,  tout  le  droict  Césaricque 
Toute  Coustume,  statut  et  ordonnance 
N'ont  point  escript  la  nouvelle  praticque. 
Ne  les  trafficques  que  on  nous  tient  en  usance  ; 
Le  droict  escript  pert  toute  sa  puissance; 
On  ne  fait  plus  jugement  selon  Dieu, 
Car,  s'on  allègue  une  loy,  pour  sentence 
On  nous  respond  :  «  Ceste  loy  n'a  plus  lieu.  » 

Adieu  César,  aussi  Justinien  ; 
Adieu  Bartholle,  Paul  de  Castre  et  Jason  ; 
Adieu  le  droict  du  bon  sainct  Adrien  ^  ; 
Adieu  chapitres,  rubricques  et  canon  ; 
Adieu  les  loix  ;  vous  n'avez  plus  de  nom  ; 

1.  Avocats  ou  procureurs.  L'anglais  a  gardé  le  mot 
même;  sollicitor  y  est  encore  le  nom  de  l'avocat  et  du 
procureur. 

2.  Subornés. 

}.  A  :  Adrian.  Sans  doute  Adrien  III  (884-885)  le  seul 
pape  de  ce  nom  qui  ait  été  canonisé. 


Prisonniers  de  Paris.  27$ 

Or  et  faveur  vous  ont  mys  en  ruyne  ; 
On  vous  tollist  tout  vostre  hault  renom 
En  desprisant  jurisdicque  doctrine. 

0  temps  inicque,  des  loix  brisant  l'honneur, 
Dissimulant  amour  et  charité, 
Plain  d'avarice,  tromperie  et  d'herreur, 
Tenant  fallace,  délaissant  vérité, 
Et  qui  corrompt  des  loix  l'auctorité 
Qui  contiennent  toute  miséricorde; 
Nous  nous  plaignons  de  notre  adversité, 
Voire  mais  à  qui .?  A  tel  qui  s'y  accorde  K 

A  ces  moyens,  Royne  très  excellente, 
Que  sur  Fortune  obtenez  la  maistrise, 
A  nos  doulleurs  que  soyez  suppliante. 
Nous  remettans  de  prison  en  franchise  ; 
En  vous  aurons  nostre  espérance  mise. 
Vous  désirant  de  vouloir  et  couraige; 
Le  rossignol  au  boys  chante  et  devise, 
Mais  il  ne  fait  que  souspirer  en  caige.  • 

Tout^  nostre  espoir  et  consolacion 
En  vous  est  mys,  haulte  fleur  de  noblesse, 
Car  noz  amys  n'ont  plus  d'affection 
A  nous,  quant  voyent  que  Fortune  nous  blesse. 
Mais  enfermez,  désolez,  ilz  nous  laissent 
Habandonnant  nostre  corps;  mais  les  biens 
Hz  retiennent,  faignant  avoir  tristesse 
De  nostre  faict:  ilz  en  lavent  ^  leurs  mains -^e 

1.  Cette  strophe  et  la  suivante  manquent  dans  b. 

2.  B  :  Tant,  —  3.  a  :  lavant. 

4.  Allusion  à  ce  passage  de  Mathieu,  XXVII,  24  :  «  Pi- 


276  L'Epistolle  des  Prisonniers. 

Quand  serons-nous  in  herba  viridi, 
Resjouissans  la  triumphante  entrée 
De  la  Royne  de  flore  Lilii,  .    , 

De  laquelle  France  est  illuminée  ? 
Alors  sera  mainct  belle  hymne  chantée 
Francigenis  quadrans  honoribus  ; 
Du  Chastellet  et  de  la  Tour  carrée 
On  chantera  :  Te  deum  laudamus  ' . 


De  flebili  carcerum  inopia 
pr£jat<z  Regin£  nuncianda. 

Heu!  tua  quam  gravibus  torquent  nos  pondéra curis, 

Carcer;  onus  pendit  thedia  mille  tuum. 
Quis  faustus,  quisletus  adest,  tua  claustra  subintransP 

Omnia  colludunt  tristia  fata  tibi. 
O  Regina,  virum  domitis  induita  sepulchris, 

Carceris  a  fétu  ^  languida  corda  trahe  ! 
Artificem  non  me,  privato  nomine,  dicani  ; 

Carceris  hos  sensus  clausa  corona  tulit. 


Vale,  gressus  ledimendos,  quantum  valeas  prospéra. 
Corona  finis  Victoria  vita. 


'atus...  accepta  aquâ,  lavit  manus  coram  populo,  dicens  :  i 

Innocens  ego  sum  a  sanguine  justi  hujus.  »  ^ 

1 .  B  met  ici  le  mot  Finis,  et  ne  donne  pas  la  pièce  qui  4 
suit.  ,' 

2.  Fétus  est  employé  là  au  sens  def£tor.  \ 


277 


Chicheface 
qui  mange  toutes  les  bonnes  femmes. 


Nous  avons  publié  dans  le  tome  II  de  ce  Recueil, 
pp.  187-203,  les  dits  de  Bigorne  qui  mange  tous 
les  hommes  qui  font  le  commandement  de  leurs  femmes. 
Nous  renverrons  nos  lecteurs  à  la  note  dont  nous 
avons  fait  suivre  ce  petit  poème  ;  il  nous  suffira  d'en 
rappeler  les  premières  lignes  :  «  A  côté  de  Bi- 
gorne, le  monstre  qui  dévore  les  bons  maris,  il  y 
avait,  disions-nous ,  Chicheface  qui  dévorait  les 
bonnes  femmes,  et  il  est  bien  probable  que  l'éditeur 
de  la  pièce  que  nous  venons  de  réimprimer  lui  avait 
donné  pour  pendant  une  plaquette  maintenant 
inconnue  sur  Chicheface  <.  »  C'est  cette  pièce,  dont 
nous    soupçonnions    l'existence  sans    avoir    pu    en 


I .  Aux  citations  relatives  à  Chicheface  que  nous  avons 
déjà  données,  nous  ajouterons  celle-ci. 

Un  rondeau  qui  figure  au  Vergier  d'honneur  (éd. 
d'Olivier  d'Arnouillet,  f°  54  r°),  commence  ainsi  : 

Pour  ung  villani,  racheux,  pelé, 
Infâme  paillait  appelé, 
Ung  marault,  une  chiche /ace, 
Faut-il  que  d'ung  lieu  je  desplace,  etc. 


278  Chicheface. 

découvrir  le  texte,  que  nous  avons  aujourd'hui  la 
bonne  fortune  d'offrir  à  nos  lecteurs.  L'exemplaire 
unique,  d'après  lequel  nous  donnons  notre  édition,  a 
été  découvert  en  1870,  en  Suisse,  par  M.  Edvk'in 
Tross;  il  était  joint  à  un  exemplaire  d'une  édition 
également  inconnue  de  Bigorne.  Nous  donnerons  ci- 
après  la  description  de  ces  deux  plaquettes  : 

Bigorne  qui  mê-//ge  tous  les  hommes  qui //  font 
le  commandement  ae  leurs  femmes.  —  WiCy  finissent 
les  dictz  de  jj  Bigorne  la  tresgrasse  beste.  1/  Laquelle  ne 
mange  seulle-  jj  ment  que  les  hommes  qui  //  font  entière- 
ment Le  corn-  jj  mandement  de  leurs  jj  Femmes.  S.  l.  n. 
d.  [Paris {'  vers  1 S37],  pet.  in-4  goth.  de  ^  ff.  dont 
la  page  la  plus  pleine  contient  23  lignes,  sign.  A. 

Au  titre,  la  figure  de  Bigorne  mangeant  un  homme, 
tandis  qu'une  autre  victime  agenouillée  devant  le 
monstre  attend  son  tour.  Ce  bois  paraît  être  le  même 
que  celui  qui  se  voit  sur  le  titre  de  l'édition  repro- 
auite  en  fac-similé. 

Au  verso  du  titre,  un  autre  bois  représentant  un 
homme  et  une  femme  qui  cueillent  des  fleurs  à  un 
arbuste.  L'homme  a  le  costume  des  docteurs,  avec 
un  manteau  bordé  d'hermine,  un  camail  et  un  bonnet 
carré  ;  la  femme  porte  le  bonnet  avec  un  voile. 

Au  verso  du  dernier  f.,  est  répété  le  bois  de  Bi- 
gorne, avec  un  fragment  de  bordure. 

Bibliothèque  du  baron  James  E.  de  Rothschild. 

-£>  Chicheface  qui  mange  tou-//tes  les  bonnes 
femmes.  —  ji  Finis.  5.  /.  n.  d.  [Paris  ?  vers  1537], 
in-4  go^l^-  de  4  ff.  de  29  1.  à  la  page  pleine,  sign.  A. 

Au  titre,  un  grand  bois  placé  en  large  représentant 
une  bête  maigre  et  décharnée  qui  mange  une  femme. 
Cette  bête,  aussi  affamée  que  Bigorne  est  copieuse- 
ment nourrie,  a  deux  pattes  de  chèvre  et  deux  pattes 
de  coq. 

Bibl.  du  baron  James  E.  de  Rothschild. 


Chicheface.  279 

Les  dits  de  Chicheface  sont  suivis  dans  notre  édi- 
tion d'un  coq-à-l'âne  adressé  par  François  de  la 
Salla  à  son  ami  Pierre  Bordet.  Cette  seconde  com- 
position est  postérieure  à  la  pièce  principale.  Diverses 
allusions  historiques  que  nous  expliquons  plus  loin  (voy. 
pp.  288-89)  permettent  d'en  fixer  la  date  à  l'année  1537. 

François  de  la  Salla  et  Pierre  Bordet  sont  restés 
inconnus  à  tous  les  bibliographes.  Nos  recherches 
pour  retrouver  la  trace  de  ces  personnages  ont  été 
infructueuses. 

Nous  avons  parlé,  dans  la  notice  qui  accompagne 
Bigorne  (t.  Il,  p.  195-196),  d'une  compositionanglaise 
de  John  Lydgate  sur  Bigorne  et  sur  Chicheface'^.  Nous 
n'avons  publié  alors  qu'une  traduction  française  de 
ce  poème,  mais  nous  pensons  que  nos  lecteurs  liront 
avec  intérêt  l'original.  Nous  hésitons  d'autant  moins 
à  faire  cette  reproduction  que  le  texte  anglais  n'a 
été  imprimé  jusqu'ici  que  deux  fois.  Il  figure  dans 
les  Old  Plays  de  Dodsley,  t.  XII,  p.  302  sqq.  et 
dans  le  choix  des  petits  poèmes  de  Lydgate,  publié 
par  M.  Hallivell  {A  Sélection  from  the  Minor  Pocms 
of  Dan  John  Lydgate,  edited  by  James  Orchard  Halli- 
well,  Esq.,  F.  R.  S.,  etc.  ;  London,  printed  for  the 
Percy  Society,  vol.  II,  1840,  pet.  in-8,  p.  129-135). 
Ce  dernier  texte,  que  noussuivonsici,  est  emprunté  à 
un  manuscrit  du  Musée  britannique  (Harl.,  2251, 
fol.  270-272)-. 


1.  En  in4>  Gratien  du  Font  mentionne  Chicheface  à 
la  fin  de  ses  Controverses  des  sexes  masculin  et  fémenin 
parmi  les  ouvrages  contre  les  femmes. 

2.  M.  Wright  a  donné  dans  le  Gentleman' s  Magazine 
du  mois  de  juillet  1834  la  notice  d'un  exemplaire  de  ce 
poème  qui  se  trouve  dans  la  bibliothèque  du  Collège  de 
la  Trinité  à  Cambridge.  Ce  texte  porte  la  rubrique  sui- 
vante :  «  Loo,  Sirs,  the  Devise  of  a  peynted  or  desteyned 
clothe,  for  a  halle,  a  parlour,  or  a  chaumbre,  devysed  by 
Johan  Lidegate,  at  the  request  of  a  worthy  citesyn  of 
London.  » 


28o  Chicheface. 

By corne  and  Chichevache. 

First  ther  shal  stonde   an  ymage  in  Poète  wise,  seyeng 
thèse  iij  balades  '  ; 

O  prudent  folkes  takithe  heede, 
And  remembrithe  in  youre  lyves, 
How  thir  story  dothe  procède, 
Of  the  husbandes  and  theyr  wyfes, 
Of  theyr  accorde  and  theyr  stryves, 
Withe  lyf  or  dethe  whiche  to  derayne 
Is  graunted  to  thèse  bestes  twayne. 

Than   shal  be  portreyed  two  bestis,  oon  fatte,   another 
leene. 

For  this  Bycorne  of  his  nature 
Wil  nonother  maner  foode,  , 

But  pacient  huslcs  never  in  his  pasture, 
And  Chichevache  etithe  wymmen  goode  : 
And  bothe  thèse  bestes,  by  the  roode  ! 
Be  fatte  or  leene,  it  may  nat  faile, 
Lilie  lak  or  plenté  of  theyr  vitaile. 

Of  Chychevache  and  of  Bycorne 
l'retithe  holy  this  matere, 
Whos  story  hathe  taught  us  beforn, 
Howe  thèse  bestes  bothe  in  feere 
Hâve  ther  pasture,  as  ye  shal  hère, 
Of  men  and  wymmen  in  sentence, 
Thurghe  suffraunce  or  thurghe  impacience. 

Then  shal  be  portrayed  a  jatte  beste  callid  Bycorne,  of 
the  countrey  of  Bycornoys,  and  seyn  thèse  thre  baladis 
folowyng  : 

Of  Bycornoys  1  am  Bycorne, 
Fui  fatte  and  rund  hère  as  1  stonde. 
And  in  mariage  bounde  and  sworne 
To  Chivache,  as  hir  husbonde, 
Whiche  wil  nat  eete,  on  see  nor  londe. 
But  pacient  wyfes  debonayre, 
Whiche  to  her  husbondes  be  nat  contrayre. 

Fui  scarce,  God  wote  !  is  hir  vitaile, 
1,  Ballade  est  pris  ici  au  sens  de  strophe. 


Chicheface.  281 

Humble  wyfes  she  fynt  so  fewe, 

For  alweys  at  the  countre-taile 

Theyr  tunge  chappithe  and  dothe  hewe; 

Such  meke  wyfes  1  be-schrewe, 

That  neyther  can  at  bedde  ne  boorde 

Theyr  husbondes  nat  forbere  oon  woorde. 

But  my  foode  and  my  cherisshynge, 
To  telle  plainly  and  not  to  varye, 
Is  of  suche  folke  whiche  theyr  livynge 
Date  to  theyr  wyfes  be  nat  contrarye, 
Ne  from  theyr  lustis  dare  nat  varye, 
Not  withe  hem  holde  no  champartye, 
Al  suche  my  stomack  wil  defye. 

Tkan    shal    be    portrayed    a    company    of  men    comyng 
towardis  this  beste  Bycorne,  and  sey  thèse  foure  baladis: 

Felawes,  takethe  heede,  and  ye  may  see 
How  Bycorne  castilhe  hym  to  devoure 
Aile  humble  men,  bothe  yow  and  me, 
Ther  is  no  gayne  may  us  secoure  ; 
Woo  be  therfor,  in  halle  and  boure, 
To  al  thèse  husbandes  whiche  theyr  lives 
Maken  maystresses  of  theyr  wyfes. 

Who  that  so  dothe,  this  is  the  iawe, 
That  this  Bycorne  wil  hym  oppresse. 
And  devouren  in  his  mawe, 
That  of  his  wife  makithe  his  maystresse  ; 
This  wil  us  bryng  in  grete  distresse, 
For  we,  for  oure  humylité, 
Of  Bycorne  shal  devoured  be. 

We  stonden  plainly  in  suche  case, 
That  they  to  us  maystressis  be; 
We  may  wele  syng,  and  syn,  allas  ! 
That  we  gaf  hem  the  soveranté  ; 
For  we  ben  thralle  and  they  be  free  ; 
Wherfor  Bycorn,  this  cruel  beste, 
Wil  us  devouren  at  the  lest. 

But  who  that  can  be  soverayne. 
And  his  wife  teche  and  chastise, 
That  she  dare  nat  a  worde  gayn-seyn, 
Nor  disobeye  in  no  manner  wise; 


282  Chicheface. 

Of  such  a  man  I  can  devise, 
He  stant  under  protectioune, 
From  Bycornes  jurisdiccioune. 

Than  shal  ther  be  a  womman  devoured  in  the  mowthe  of 
Chichevache,  cryeng  to  aile  wyfes,  and  sey  thèse 
balad[es]  : 

0  noble  wyves,  bethe  wele  ware, 
Takithe  ensample  now  by  me; 
Or  ellis  afferme  wele  I  dare, 
Ye  shal  be  ded,  ye  shal  nat  flee; 
Bethe  crabbed,  voydithe  humylité, 
Or  Chichevache  ne  wil  nat  faile 
you  for  to  swolow  in  his  entraile. 

Than  shal  ther  be  portrayed  a  long  horned  beste,  sklendrt 
and  leene,  wiîh  sharp  tethe,  and  on  his  body  nothyng 
sauf  skyn  and  boon. 

Chichevache  this  is  my  name, 
Hungry,  megre,  sklendre,  and  leene, 
To  shewe  my  body  I  hâve  grete  shame; 
For  hunger  I  feele  so  grete  teene, 
On  me  no  fatnesse  wil  be  seene, 
By  cause  that  pasture  I  fynde  none, 
Therfor  I  am  but  skyn  and  boon. 

For  my  fedyng  in  existence 
Is  of  wymmen  that  ben  meke, 
And  liche  Gresield  in  pacience. 
Or  more  theyr  bounté  for  to  eeke; 
But  I  fui  longe  may  gon  and  seeke. 
Or  I  can  fynde  a  good  repast, 
A  morwe  to  breke  with  my  fast. 

1  trowe  ther  be  a  deere  yeere  f  | 
Of  pacient  wymmen  now  thèse  dayes  ; 
Who  grevithe  hem  withe  word  or  chère, 
Lete  hym  be  ware  of  suche  assayes. 
For  it  is  more  than  thritty  Mayes, 
That  I  hâve  sought  from  lond  to  lond, 
But  yit  oon  Gresield  never  I  fond. 

1  fonde  but  oon  in  al  my  lyve, 
And  she  was  ded  ago  fui  yoore. 
For  more  pasture  1  will  nat  stryve, 


,_J 


Chicheface.  285 

Non  sèche  for  my  foode  no  more, 
Ne  for  vitaile  me  to  restore; 
Wymmen  bien  woxen  so  prudent, 
They  wil  no  more  be  pacient. 

Than  shal  be  portrayed  after  Chichevache  '  an  olde  man 
withe  a  baston  on  his  bake,  manasynge  the  best  for 
devouring  of  his  wyfe. 

My  wife,  allas  !  devoured  is, 
Most  pacient  and  most  pesible, 
She  never  sayde  to  me  amysse, 
Whom  hathe  nowe  slayn  this  best  horrible, 
And  for  it  is  an  impossible 
To  fynde  ever  suche  a  wyfe, 
I  wil  live  sowle  duryng  my  lyfe. 

For  now  of  newe  for  theyr  prow, 
The  wyfes  of  fui  highe  prudence 
Hâve  of  assent  made  ther  avow, 
For  to  exile  for  ever  pacience, 
And  cryed  wolfes  hede  obédience, 
To  make  Chichevache  faile 
Of  hem  to  fyde  more  vitaile. 

Now  Chichevache  may  fast  longe, 
And  dye  for  al  hir  crueltee, 
Wymmen  hâve  made  hemself  so  stronge. 
For  to  outraye  humylité. 
0  cely  husbondes,  wo  been  yee  ! 
Suche  as  can  hâve  no  pacience 
Ageyns  yowre  wyfes  violence. 

If  that  ye  suffre,  ye  be  but  ded, 
This  Bycorne  awaithe  you  so  sore  ; 
Eeke  of  yowre  wyfes  ye  stand  in  drede, 
Yif  ye  geyn-seyn  hem  any  more; 
And  thus  ye  stonde  and  hâve  don  yore. 
Of  lyfe  and  dethe  betwixt  coveyne, 
Lynkelde  in  a  double  cheyne. 

I.  Ms.  :  Chivache. 


284  Chicheface. 

Chicheface  qui  mange  toutes  les  bonnes  femmes. 

Cy  commencent  les  Ditz  de  Chicheface,  l'horrible  teste, 
laquelle  ne  menge  sinon  les  femmes  qui  font  en  tout 
temps  le  commandement  de  leurs  maris. 

hicheface  suis  appellée, 
^  ^Mesgre,  seiche  et  désolée, 


MÇEt  bien  y  a  droit  et  raison, 
<Car  je  ne  mange  seulement 
Que  femmes  qui  font  le  commant 
De  leurs  maris  toute  saison, 
Et  qui  régissent  la  maison 
Sans  faire  leur  mari  ^  marry  : 
Bonne  femme  faict  bon  mary. 

Il  y  a  des  ans  bien  deux  cens 
Que  grevée  de  fain  me  sens 
Par  force  de  grande  famine, 
Que  j'en  tiens  une  entre  mes  dens 
Que  je  n'ose  avaller  dedans 
Par  grant  paour  de  cheoir  en  ruine 
Et  que  par  fain  la  mort  me  fine. 
Dont  nul  ne  se  peut  recouvrer  : 
Bonne  femme  ne  puis  trouver. 

Depuis  le  temps  que  je  vous  compte. 
Je  la  prins  confuse  à  grant  honte 
Et  si  ne  le  cuidois  ^  pas  faire  ; 
Bien  vint  à  point,  plus  ne  povoye. 
Deux  mille  ans  ay  esté  en  voye^. 
Dont  j'en  avoye  bien  affaire, 
Mais  depuis  n'ay  sçeu  mon''  affaire 

I.  Imp.:  leurs  maris.  —  2.  Imp.:  ruidost. —  3.  Imp. 
Deux  mille  ans  esté  en  avoye.  —  4.  Imp.  :  par  mon. 


Chicheface.  285 

De  manger  femme  n'autre  chose  : 
Femmes  sçevent  texte  et  glose. 

Se  je  demeure  encor  autant, 
Mon  ventre  n'en  sera  contant, 
Mais  j'espère  miséricorde. 
Que  quelque  femme  obéyra 
A  son  mary  et  se  duyra 
Selon  son  lien  et  sa  corde, 
Et  aymera  paix  et  concorde  ; 
Toutesfoys  je  crains  le  contraire  : 
Femmes  sont  [très]  fort  à  retraire. 

Il  y  a  si  long  temps  que  je  chasse, 
Et  toutesfoys  en  nulle  place 
Ne  puis  bonne  femme  trouver  ; 
Les  unes  ont  très  maie  teste, 
Les  aultres  sont  comme  tempeste, 
Les  autres  veulent  mal  ouvrer; 
Se  j'en  puis  aulcune  trouver, 
Ceste-là  sera  tost  mangée  : 
Je  suis  de  fain  presque  enragée. 

Femmes,  femmes,  par  amytié; 
Veuillez  avoir  de  moy  pitié  ; 
Ne  me  laissez  de  fain  mourir, 
Aymez  voz  maris,  qu'on  se  coyse. 
Et  faictes  qu'à  eulx  n'ayez  noyse. 
Veuillez  leur  ung  peu^  obéir; 
Ne  vous  faictes  batre,  férir; 
Sur  vous  en  viendra  le  dommage  : 
Quant  vous  voulés,  vous  faictes  rage. 

I .  Imp.  :  petit. 


286  Chicheface. 

La  bonne  femme  qui  se  excuse,  disant  qu'elle  ne  le  cuydoit 
point  faire. 

Pour  faire  le  commandement 
De  mon  mary  aulcunement 
Et  sans  que  nul  mal  g'y  pensasse, 
Souffrir  me  convient  peine  dure, 
Et  si  fault  que  la  mort  j'endure, 
Car  prinse  suis  par  Chicheface  ; 
Par  sa  gorge  fault  que  je  passe; 
De  rien  ne  sert  ma  repentance  : 
Femme  doit  user  de  science. 

Faulx  mary,  pour  faire  à  ton  ayse 
Se  j'en  meurs,  tu  en  es  bien  ayse 
Et  de  joye  n'en  fais  que  rire; 
Mais,  s'entre  mille  en  treuve[s]  une 
Qui  te  donne  plaisance  aulcune 
Comme  j'ay  faict  en  grant  martyre, 
Quelque  jour  tu  le  sçauras  dire; 
On  en  verra  l'expérience  : 
Femme  veult  vivre  à  sa  plaisance. 

A  Dieu  vous  dy,  bonnes  commères, 
Avisez-vous,  filles  et  mères  ; 
Gardez-vous  de  la  maie  beste  ; 
Gardez-vous-en,  quoy  qu'on  en  die, 
Et  prenez  exemple  en  ma  vie; 
Gouvernez-vous  par  vostre  teste. 
Et,  se  vostre  mary  tempeste, 
Laissez-le  crier,  ne  vous  chaille  : 
Femme  qui  craint  ne  vaut  pas  maille. 

Cy  finissent  les  Dit:  de  Chicheface. 


Chicheface.  287 

Épisîre  de  l'Asne  au  Coq , 

par  François  la  Salla, 
à  son  amy  Pierre  Bordet. 

)es  beaux  escriptz  et  bons  devis 
^^Me  sont  si  doux  qu'il  m'est  advis 
\^Que  je  suis  au  champ  d'Elisée 
s^Avec  Enoch  et  Elisée, 
Qui  font  le  guet  contre  Antéchrist, 
Mais  tenons-nous  à  Jésu-Christ, 
Sans  jamais  estre  variables. 

—  Je  te  demande  si  les  Dyables 
Ont  tant  de  cornes  que  l'on  dit; 
Il  m'est  advis  que  c'est  mesdict, 
Qu'ung  Esprit'  se  laisse  ainsi  veoir. 
Voylà  qui  m'a  fait  esmouvoir 

De  chanter  par-tout  çà  et  là  : 

«  Secourez-moy.  »  D'où  vient  cela 

Que  plus  ne  vous  recommandés? 

—  Affin  que,  si  jouez  aux  dedz. 
Que  tu  te  gardez  des  hazars. 

—  Ce  n'est  qu'à  faulte  de  Croysardz 
Que  leTurcq  nous  occupe  Rhodes  2. 

—  Combien  qu'on  dit  qu'aux  Antipodes^ 

1.  Imp.  :  Es  périt. 

2.  C'est  en  1522  que  les  chevaliers  de  Rhodes,  se  sen- 
tant hors  d'état  de  défendre  leur  île  contre  les  Turcs, 
l'abandonnèrent  à  Soliman  II. 

3.  «  Je  croy  que  c'est  langaige  des  Antipodes  ;  le  Diable 
n'y  mordroit  mie.  »  Rabelais,  livre  II,  chap.  IX,  éd.  Jannet, 
II,  p.  52. 

«  A  ceste  heure  cognoy-je  en  vérité  que  nous  sommes 
en    terre    antictone    et    antipode.  »   Rabelais,    livre    V, 


288  Chicheface. 

Le  pays  est  fort  altéré, 
Mais  l'air  y  est  si  tempéré 
Que  personne  n'y  peult  mourir. 
—  L'Empereur  s'en  va  secourir 
Son  frère  le  Roy  d[e  Hjongrie  '.' 

ch.  XXVII,  éd.  Jannet,  V,  p.  113. 

«  Ultrum  la  froidure  hybernale  des  Antipodes,  passant 
en  ligne  orthogonale  par  l'homogénée  solidité  du  centre, 
pourroit,  par  une  douce  antipéristasie,  eschauffer  la  super- 
ficielle connexité  de  nos  talons.  «  La  Chresme  philosophak 
des  questions  encyclopédiques  de  Pantagruel,  Rabelais,  éd. 
Jannet,  VI,  p.  123. 

I.  Ce  fut  seulement  après  la  bataille  de  Mohâcs  (1526) 
que  la  maison  d'Autriche  prit  possession  de  la  Hongrie. 
L'archiduc  Ferdinand,  frère  de  l'infortuné  Louis  II,  fut  élu 
roi  par  la  diète  de  Poszony  (Presbourg),  le  16  décembre 
1526,  trente-six  jours  après  la  proclamation  de  Jean 
Zâpolya  par  l'assemblée  de  Szekes-Fehérvâr  (Stuhlweissen- 
burg).  Les  deux  rivaux  se  disputèrent  pendant  plusieurs 
années  la  couronne  de  Saint-Etienne,  Zâpolya  recherchant 
l'alliance  des  Turcs,  tandis  que  Ferdinand  tâchait  de 
décider  son  frère  Charles-Quint  à  le  soutenir.  Celui-ci, 
absorbé  par  sa  lutte  contre  François  P"',  n'accorda  qu'une 
médiocre  attention  aux  affaires  de  Hongrie.  En  153^) 
lorsque  Soliman  menaça  directement  l'Autriche,  l'empereur 
parut  vouloir  sortir  de  son  inaction  ;  il  leva  des  troupes 
dans  ses  divers  états  et  se  rendit  lui-même  à  Vienne  avec 
Granvelle  (voy.  Magyar  tôtténelmi  Enlékek;  kiadja  a  magyar 
tudomânyos  Akademia,  t.  I"  (Pest,  18 jy,  in-8°,  pp.  162 
sqq.).  Cependant,  comme  il  paraît  être  question  d'un  évé- 
nement tout-à-fait  contemporain,  il  faut  peut-être  voir 
dans  nos  deux  vers  une  allusion  aux  levées  extraordinaires 
qui  furent  faites,  en  1537?  non-seulement  en  Bohême  et 
en  Hongrie,  mais  dans  tous  les  pays  de  l'Autriche,  pour 
permettre  à  Ferdinand  de  frapper  un  grand  coup  contre 
Zâpolya  (voy.  Fessier,  Geschichte  von  Ungarn,  2.  Aufl., 
t.  III,  p.  48s).  La  date  de  1537  concorde  avec  l'allu- 
sion à  Clément  Marot  qui  se  trouve  quelques  vers  plus 
loin.  C'est  Marot  qui  avait  mis  à  la  mode  les  «  coq-à- 
l'âne  »,  par  ses  épîtres  à  Lyon  Jamet  composées  en  i  n  J 
et  en  1 536. 


Chicheface.  289 

—  Pour  ce  qu'on  ne  tient  [pas]  la  Crie 
Des  escus  et  testons  de  poix  *, 
Garde-toy  de  manger  des  poix 

Que  le  lard  ne  soit  bien  haché^. 

—  Les  Lymossins  ont  bon  marché 
De  ravez  et  peîiz  naveaulx^. 

—  Noëlz  nouveaulx,  NoëUz]  nouveaulx, 
Avec  ung  de  Clément  Maroth*. 

—  Sathan,  Béhérith,  Astharoth, 
Accompaignés  des  Hennuyers, 
Ont  abbattu  force  noyers, 
Parmy  ces  roches  de  Quercy^. 

—  Va-t'en  de  là;  je  suis  icy. 

—  Combatons-nous  homme  pour  homme. 


1.  A  part'r  de  15 19,  François  !"■  diminua  le  titre  des 
écus  d'or  d'un  quart  de  carat  et  leur  poids  d'un  grain  3/4; 
en  1538,  il  en  affaiblit  le  titre  de  3  carats,  sans  en  dimi- 
nuer le  poids  (voy.  Le  Blanc,  Traité  historique  des  mon- 
nayes de  France,  éd.  d'Amsterdam,  1692,  in-4'',  p.  264- 
266).  Les  testons  d'argent  subirent  des  réductions  ana- 
logues en  1 5 16  et  en  1 521 . 

2.  On  trouvera  ci-après,  dans  les  Menus  Propos,  vers 
153,  une  facétie  analogue  sur  les  pois.  Ce  genre  de  plaisan- 
terie était  sans  doute  de  tradition  dans  les  fatrasies,  coq- 
à-l'âne,  sotties  ou  «  jeux  de  pois  piles  ». 

3.  Les  raves  et  les  navets  constituent  la  denrée  de 
Limoges  dont  il  est   parlé   dans  les   Menus  Propos,  vers 

337- 

4.  La  pièce  de  Marot  à  laquelle  il  est  fait  allusion  ici 
est  probablement  la  chanson  «  Une  pastourelle  gentille  » 
(éd.  Jannet,  t.  II,  p.  i88j. 

5.  Ces  mots  cachent  évidemment  une  allusion  à  la 
querelle  de  Marot  et  de  Sagon.  Les  diables  dont  parle  le 
poète  sont  Sagon,  La  Hueterie  et  leurs  adhérents.  Quant 
aux  mots  «  roches  de  Quercy  »  on  les  comprendra  si  l'on 
se  rappelle  que  Marot  était  né  à  Cahors. 

P.  F.  XI  19 


290  Chicheface. 

Les  Cardinaulx  qui  sont  à  Rome 
N'en  feront  pour  ce  moindre  chère, 
Car,  quant  tu  sera[s]  sur  la  chaire ^ 
On  t'escoutera  de  bien  loing. 

—  Toutesfoys  fault  avoir  du  soing 
De  torcher  le  nez.  quant  on  souffle. 

—  J'avais  cinquante  et  cinq  de  roffle^, 
En  jouant  à  la  Picardie. 

—  Bon  jour,  bonne  nuyt,  bonne  vie; 
Comment  se  porte  la  personne  .ï* 

—  Il  m'est  advis,  alors  qu'on  sonne, 
Que  tout  le  monde  doibt  mourir, 

Et  Dieu  nous  veille  secourir, 
Que  le  temps  nous  soit  favorable  ! 

—  Ne  peut-on  pas  chanter  à  table. 
Aussi  bien  que  siffler  au  lict.? 

—  Par  mon  serment,  c'est  ung  delict 
De  baiser  la  belle  Picarde, 

Car  les  bonnetz  à  la  cocquarde  ^, 


1 .  c'est-à-dire  quand  tu  seras  Pape. 

2.  La  ronfle  qui  est  citée  par  Rabelais  (Livre  I, 
ch.  XXII)  parmi  les  jeux  de  Gargantua,  était  un  jeu  de 
cartes  où  le  principal  avantage  consistait  à  avoir  le  point. 
C'est  aussi  avec  l'acception  de  «  point  »  que  le  mot  roffle 
ou  ronfle  est  employé  ici.  Le  sens  est  celui-ci  :  j'ai 
annoncé  cinquante-cinq  de  point.  (Voy.  La  Maison  des 
Jeux  académiques,  [par  Ch.  Sorell,  Paris,  Loyson,  1668, 
in-i2,  p.  (.)  On  trouve  dans  la  Moralité  des  Enfans  de 
maintenant  {Ancien  Théâtre  français,  t.  III,  p.  46)  une 
scène  où  les  personnages  jouent  à  la  ronfle.  —  La  picardie 
figure  également  dans  l'énumération  de  Rabelais.  On  peut 
induire  de  notre  passage  que  c'était  la  forme  primitive 
de  notre  piquet  moderne. 

5.  Voici  comment  Cotgrave  explique  cette  expression  : 
«  A  Spanish  cap,  or  fashion  of  bonnet  used  by  the  most 


Chicheface.  291 

En  nostre  temps  n'ont  plus  de  mise. 
Maintenant  chascun  se  déguise, 
Jusques  au[x]  bonnetz  à  troys  cornes. 

—  Ayons  de  l'eaue  de  ces'  lycornes, 
Qui  sert  fort  contre  la  poyson  2. 

—  Et,  sur  ma  foy,  c'est  bien  rayson 
Que  Monsieur  passe  le  premier. 

—  On  faict  grand  feste  d'ung  ianier 
Qui  est  patron  et  mandataire. 

—  Vien  çà  3,  m.onsieur  le  lapidaire; 
Avez-vous  des  pierres  Indoy[s]es  .^ 


substantiall  inen  of  yore  (termed  so,  perhaps,  because 
those  that  wore  of  them  grew  thereby  the  prouder,  and 
presumed  the  more  of  themselves)  ;  also  any  bonnet,  or 
cap,  worne  proudly,  or  peartly,  on  th'  one  side.  » 

1 .  Impr.  :  ses. 

2.  Les  cornes  de  licorne  étaient  encore  considérées  au 
xvi"  siècle  comme  un  contrepoison  universel  et  attei- 
gnaient un  grand  prix.  Aujourd'hui  même,  la  corne  de 
cerf  «  sert  à  préparer  avec  l'eau  bouillante  une  boisson 
gélatineuse  adoucissante  ;  calcinée,  elle  entre  dans  la  décoc- 
tion blanche  de  Sydenham.  »  Littré  et  Robin,  Dict.  de 
médecine,  V  corne.  —  Cf.  Laborde,  Glossaire,  p.  3S9-6s. 
Voy.  aussi  ce  que,  en  1623,  Pietro  de  la  Valle  (Viaggio, 
éd.  Gancia,  Brighton,  1843,  in-8,  t.  II,  pp.  491-5)  dit 
d'une  corne  d'unicorne  qu'on  finit  par  vendre  en  morceaux 
parce  qu'on  ne  trouva  pas  à  la  vendre  entière,  à  cause  de 
i'énormité  du  prix.  On  avait  refusé  de  la  vendre  à  Cons- 
tantinople  et  en  Moscovie  pour  deux  mille  livres.  —  Dans 
l'Inventaire  de  la  Bibliothèque  de  Charles  VI,  publié  par 
M.  Douet  d'Arcq  en  1867,  on  trouve  pp.  172-5  que  les 
dimensions  des  deux  cornes  de  licorne  du  roi  étaient  mar- 
quées sur  le  mur  avec  des  cachets  d'authentication.  Enfin, 
Marie  Stuart,  dans  une  lettre  écrite  pendant  sa  captivité, 
demandait  qu'on  lui  envoyât  de  France  de  vraie  terre 
sigillée  et  un  morceau  de  fine  licorne;  elle  ne  craignait 
alors  que  le  poison. 

5.  Imp.  :  sa. 


292  Chicheface. 

Combien  le  quintal  des  turquoises 
Et  la  livre  des  esmeraudes  ? 

—  Et,  mon  Dieu,  que  de  baguenaudes 
Sont  semées  parmy  le  Monde? 

—  Puis  qu'on  dit  que  la  terre  [est]  ronde, 
Le  ciel  n'en  est  pas  plus  quarré. 

—  Chantons  :  ut,  la,  mi,  fa^  sol,  ré. 
Pour  donner  au  phiffre  l'aubade. 

—  Voyià  pour  toy  une  gambade, 
Et  donne-moy  ung  petit  sault. 

—  Pour  nie  garder  de  quelqu'  assault, 
Ne  mettray  plus  la  plume  au  vent. 

—  Disons  :  «  Cornichon  va  devant  » 
Et  :  «  Suyvez-moy,  mon  compaignon  ». 

—  Ne  mangez  point  d'aulx  ne  d'oignon. 

—  Si  vous  avez  couppé  le  doy^, 
La  bonne  fleuste  de  Raffy. 

—  Attendons  que  le  grand  Sophy 
Ayt  ces  Turquoys  tous  desconfiz, 
Et  metons  fin  à  nos  escriptz. 

Tout  pour  csgard. 

Finis. 

I.  U  manque  ici  un  vers  dont  l'absence  ne  permet  pas 
de  découvrir  le  sens. 


>*«»* 


29? 


S'ensuit  le  Débat  de  Vraye  Chanté  à  ['encontre  de 
Orgueil,  qui  sont  deux  choses  fort  contraires, 
et ,  sur  la  fin  ,  le  Testament  dudit  Orgueil, 
auxquelles  choses  pourront  les  humains  prendre 
bonnes  exemples,  si  à  eulx  ne  tient.  Composé 
par  maistre  Michault,  dcmourant  à  Troyes  en 
Champaigne. 


La  pièce  suivante  est  un  dialogue  coupé  dans  une 
Moralité  qui  devait  compter  primitivement  un 
plus  grand  nombre  de  personnages.  Il  est  probable 
que  les  noms  d'Orgueil  et  de  Charité  ne  furent  intro- 
duits qu'après  coup  et  que  l'auteur  avait  mis  en 
scène  l'Homme  juste  et  l'Homme  mondain.  Le 
remaniement  n'a  pas  été  fait  avec  assez  d'habileté 
pour  qu'il  n'ait  pas  subsisté  quelques  traces  de  la 
composition  originale.  Ainsi,  vers  la  fin  de  la  pièce 
(p.  306)  Orgueil  s'exprime  ainsi  : 

Catherine,  dy,  faulce  beste, 

Haste  toy  ;  je  croy  que  j'enrage,  etc. 

Evidemment  ce  couplet  était  adressé  par  l'Homme 
mondain  à  sa  femme,  dont  le  rôle  a  été  supprimé. 
Plus  loin  (p.  309)  nous  voyons  clairement  que  la 


294  Débat  de  Charité 

pièce  était  destinée  à  la  scène  :  Chanté  dit  à  Orgueil  : 

L'exemple  véritablement 

Bien  il  pourroit  estre  imprimé, 

phrase  qui  n'a  de  sens  que  récitée  par  un  acteur. 

Quel  est  maintenant  le  maître  Michault  dont  le 
nom  figure  sur  le  titre  du  Débat!'  Il  n'est  cité  ni  par 
La  Croix  du  Maine  ni  par  Du  Verdier.  On  pour- 
rait songer  à  Pierre  Michault,  secrétaire  du  comte 
de  Charolais,  fils  du  duc  de  Bourgogne,  qui  com- 
posa le  Doctrinal  de  Court  (imprimé  en  1466),  la 
Dance  aux  Aveugles  et  le  Passe  temps  Michault,  mais, 
ce  dernier  poëte  ne  figurant  pas  dans  VEstat  des 
Officiers  et  Domestiques  des  Ducs  de  Bourgogne  de  la 
seconde  race,  il  est  à  croire,  ainsi  que  le  fait  remar- 
quer Goujet(6/è/./rartf.,  t.  IX,  p.  345),  qu'il  mourut 
avant  que  le  comte  de  Charolais  succédât  à  son  père 
Philippe  le  Bon,  c'est-à-dire  avant  1467.  Il  ne  serait 
sans  doute  pas  impossible  que  Pierre  Michault  ne 
fût  l'auteur  de  la  moralité,  dans  laquelle  on  a  coupé 
des  morceaux  à  une  époque  plus  récente  (une  allu- 
sion aux  Luthériens  permet  de  la  fixer  vers  1530), 
mais  cette  hypothèse  ne  nous  paraît  guère  admissible. 
Tous  ceux  qui  ont  parlé  de  Pierre  Michault  s'ac- 
cordent à  le  faire  naître  en  Bourgogne  ou  en 
Franche-Comté,  tandis  que  notre  Michault  était  de 
Troyes.  De  plus,  il  n'était  pas  d'usage  que  les  pièces 
dramatiques  fussent  signées.  Les  exemples  contraires 
sont  rares  et  ce  n'est  pas  un  demi-siècle  au  moins 
après  la  mort  de  Pierre  Michault  qu'on  aurait  réim- 
primé sous  son  nom  un  simple  fragment  d'un  de  ses 
ouvrages.  Les  mots  «  demeurant  à  Troyes  en  Cham- 
pagne »  semblent  bien  indiquer  que  l'auteur  était 
encore  vivant  au  moment  de  l'impression.  Nous 
croyons  donc  qu'il  s'agit  ici  de  quelque  bourgeois 
de  Troyes  qui  aura  bravement  signé  de  son  nom  un 
extrait  remanié  et  défiguré  d'une  œuvre  plus  an- 
cienne. 


ET  d'Orgueil.  295 

Voici  la  description  de  la  plaquette  dont  nous 
reproduisons  le  texte  : 

51  Sensuyt  le  de-  //  bat  de  vraye  charité  a  lencontre 
de  orgueil  q  //  sont  deux  choses  fort  côtraires.  Et 
sur  la  fin  //  le  testament  dudict  Orgueil.  Ausquelles 
cho  //  ses  pourront  les  humains  prendre  bonnes  ex- 
//  emples  si  a  eulx  ne  tient.  //  Compose  par  maistre 
Michault  demourant  a  //  Troyes  en  Champaigne.  — 
Finis.  S.  l.  n.  d.  [ycrs  1530],  pet.  in-8  goth.  deSff. 
de  28  lignes  à  la  page  pleine,  sign.  A. 

La  pièce  n'a  qu'un  simple  titre  de  départ,  la  pre- 
mière page  contenant  1 5  lignes  de  texte. 

Bibl.  nat.  Y^  601,  Rés.  (dans  un  recueil  conte- 
nant Le  Livre,  des  Connoilles  et  diverses  autres  pièces). 

L'Acteur. 
ui  veult  trouver  toutes  vertus, 
-ir-ii  ïu^"^^  ^°"^  ^"  vraye  Charité  ; 
^/i^Sans  elle  nous  estions  perdus; 
D'elle  produit  la  vérité; 
Jésus,  par  sa  bénignité 
Payant  notre  rédemption, 
N'espargna  son  humanité, 
La  journée  de  sa  passion  ^. 

Tous  péchés  procèdent  d'Orgueil, 
Soyent  de  racines  ou  branches. 
Maintes  gens  en  ont  fait  le  dueil 
Qui  ne  portent  pas  larges  manches; 
Pasmez  sont  comme  povres  tanches. 
Et  les  a  mis  au  bruniquet^; 

1 .  La  moralité  du  Las  d'amour  divine  est  écrite  comme 
celle-ci  en  strophes  de  huit  vers  rimant  :  ababbcbc. 

2.  Les  a  ruinés.  Voy.  le  Glossaire  de  l'Ancien  Théâtre 
français,  p.  icj. 


296  Débat  de  Charité 

Pires  que  boyteux  des  deux  hanches, 
Hz  sont  pris  d'un  faulx  estiquet. 

Puisque  tous  maux  viennent  [d'Orgueil], 
Ne  lui  pourroyt-on  pas  bien  dire? 
Povres  en  plorant  larmes  d'œil 
Il  en  sont  plongez  en  martyre. 
Charité,  qui  les  cueurs  attire, 
Contre  Orgueil  dresse  sa  loquence; 
S'il  est  obstiné  à  l'empire, 
Il  trouvera  rude  sentence. 

Charité, 
comme  en  parlant  à  Orgueil. 
Veulx-tu  toujours  servir  ton  maistre. 
Le  Prince  de  lubricité.'' 
Bien  tost  il  fut  mis  à  senestre 
En  grande  tenebrosité. 
Le  siège  de  la  Trinité 
Cuyda  usurper  par  faulx  tiitre; 
A  jamais  en  est  tormenté 
En  enfer  ce  cruel  galiffre  '^. 

Si  tu  vouloys  sauver  ton  âme, 
Ami,  te  fauldroit  bon  remort. 
Va  t'en  en  l'eslre'  Nostre  Dame 

1 .  Le  sens  de  galiffre  est  celui  de  goinfre  (Cotgrave  le 
traduit  par  «  a  greedie  feeder,  a  ravenous  eater  »).  Peut- 
être  ce  mot  n'est-il  ici  que  le  nom  du  célèbre  géant 
Galafre.  Voy.  t.  IV,  p.  128  de  ce  Recueil. 

2.  Estre,  aitre,  du  lat.  atrium;  ici  l'égiise.  —  Notre- 
Dame  de  Paris  n'avait  pas  de  charnier;  au  contraire  Notre- 
Dame  aux  Nonnains,  de  Troyes,  avait  un  cimetière  dont 
l'emplacement  est  occupé  aujourd'hui  en  partie  par  une 
halle. 


ET  d'Orgueil.  297 

Y  prendre  une  teste  de  mort; 
Ce  sera  pour  mirer  ton  corps, 
En  attendant  ta  sépulture, 
Et  que  tu  soyes  souvent  recors 
Qu'il  te  fault  estre  en  pourriture. 

Orgueil. 
Oste  raoy  ces  testes  peleés; 
Ce  n'est  pas  pour  guarir  malades; 
Semble  à  veoir  qu'elles  soyent  bruslées 
Plus  noires  que  vieilles  salades'. 
Ruer  je  veulx  haultes  gambades; 
Laisse-moy  faire  mes  faulx  pas, 
Tous  les  jours  nouvelles  aubades 
Pour  soutenir  mondains  repas. 

Charité. 
Tu  n'es  pas  bon  grammairien 
De  prendre  le  chemin  si  large. 
N'es-tu  pas  un  Luthérien  2? 
Il  me  le  semble  à  ton  langaige. 
Croy  Charité,  si  tu  es  sage  ; 
Elle  te  montre  ung  beau  maintien  ; 
Si  tu  ne  change  ton  couraige, 
Je  te  nye  que  tu  soys  chrestien. 

Orgueil. 
N'avons-nous  pas  du  bon  larron } 
C'estoyt  un  loup  mengeant  brebis; 
Dieu  luy  pardonna  plat  et  rond. 
Tenir  je  me  veulx  des  gros  bis; 

I.  Casques.  —  2.  Ceci  prouve  que  l'auteur    vivait   au 
plus  tôt  sous  François  I",  et  qu'il  était  catholique. 


298  DEBAT  DE  Charité 

Il  me  faudroyt  ung  blanc  houbis 
Contrefaisant  la  chatte-mitte  ; 
Tout  me  sera  bon,  vert  ou  gris; 
Devenir  me  fault  hypocrite. 

Charité. 
De  Jesuschrist,  sans  quelque  doute, 
Au  pressoer  là  oi!i  *  fut  bouté 
On  tira  la  dernière  goutte 
De  sa  très  digne  humanité. 
Ce  bon  larron,  du  droict  costé 
Soutenoit  de  Dieu  la  querelle. 
Il  confessoyt  la  vérité; 
Ce  n'estoyt  pas  ung  infidelle. 

Doibt-on  sa  jeunesse  passer. 
Délaissant  Dieu  et  sa  povre  âme  ? 
Te  fault-il  ainsi  renoncer 
Le  doulx  Jésus  et  Nostre  Dame  .? 
Moult  doucement  je  te  reclame; 
Tu  te  dampne  à  bride  avallée^; 
Ne  t'esbahys,  si  je  te  blasme; 
Ton  cas  est  trop  à  la  voilée. 

Orgueil. 
Charité,  tu  me  faitz  bien  rire  ; 
Veux-tu  abolir  mon  mestier? 
Loger  il  me  fault "â  l'empire; 
C'est  beau  que  d'estre  ung  grant  routier  ^. 

1 .  Imp.  :  là  où  il  fut  bouté. 

2.  Au  galop.  Nous  disons  encore  :  «  à  bride  abattue  ». 
}.  Un  grand  brigand.   On  sait  toutes  les  dévastations 

des  bandes  connues  sous  le  nom  de  routiers. 


ET    d'O  RGUEIL.  299 

Prens  que  je  soye  ung  putier 
Jusques  à  la  fin  de  mon  aage; 
De  Dieu  je  seray  héritier; 
On  m'a  dit  qu'il  est  homme  sage. 

Charité. 
N'es-tu  pas  ung  mauvais  truant? 
Tes  faictz  sont  par  trop  interdictz. 
Tu  dis  qu'un  vilain  bouc  puant 
S'en  va  tout  droict  en  paradis. 
Toy  et  tes  gens  sont  tous  mauldictz  ; 
Où  seroyt  Dieu  et  sa  justice  ? 
Croy  hardyment,  sans  contredictz, 
Qu'el  '  n'est  pas  aux  dampnez  propice. 

Tu  romps  le  [saint]  signe  de  thau^, 
Despitant  la  foy  catholique; 
Tu  chantes  ung  mauvais  sol  fa  ut^  ; 
N'es-tu  pas  ung  faulx  hereticque? 
Mettre  on  ne  doibt  saincte  relique 
Parmy  l'estable  d'un  pourceau; 
Oste  ce  fait  dyabolique; 
Tu  efface  de  Dieu  le  seau. 

L'Acteur. 
Qui  vouldroit  paindre  ung  Orgueilleux, 
Il  le  faudroyt  bouter  tout  nud; 
Le  trouve  l'on  si  merveilleux, 
Pour  ce  qu'il  a  le  pied  cornu  ? 
Si  cela  luy  fust  advenu 

I.  Imp.:  Qu'elle.  —  2.  Lorsque  l'ange  de  la  Mort  visita 
les  Egyptiens,  les  portes  des  Israélites  marquées  d'un  tau 
furent  les  seules  respectées.  —  3.  Il  fallait  pour  la  rime 
prononcer  deux  syllabes  en  une,  comme  s'il  y  avait  faut. 


300  Débat  de  Charité 

En  la  teste  comme  en  lieu  bas, 

Fusse  Moyse  revenu, 

Sachez  qu'on  ne  le  croyroit  pas. 

Affin  que  point  on  ne  s'abuse 
D'en  présumer  folie  sentence, 
Vous  entendez  bien  qu'on  excuse 
Ceulx  qui  sont  en  prééminence, 
Ausquelz  il  fault  obédience; 
On  doibt  avoir  des  gouverneurs; 
Practiquez  la  bonne  éloquence  : 
A  tous  bons  seigneurs  tous  honneurs. 

Charité. 
Doibt-on  mettre  filles  si  bas 
Que  d'en  faire  de  la  littière? 
Affin  que  tu  ne  l'oublie  pas, 
C'est  une  très  faulce  manière. 

Orgueil. 
Je  les  ai  trouvées  chamberières  ; 
Elles  sont  devenues  maistresses, 
Rendues  les  ay  bonnes  ouvrières  ; 
Ne  sont-ce  pas  belles  adresses? 

Charité. 
Meschant,  l'as-tu  point  violée.? 
Que  te  fera  Dieu,  gros  tau[rjeau  ? 

Orgueil. 
Charité,  tire  mon  espée. 
Et  je  hocheray  le  fourreau. 
Pense-tu  que  je  soye  si  veau.? 


ET  d'Orgueil.  301 

Jamais  ne  seroyt  rengueinée. 
Je  ne  suys  pas  de  raison  beau  ; 
Elle  estoyt  trop  abandonnée. 

Charité. 
N'est-ce  pas  grande  ingratitude, 
Si  on  fait  prédication, 
Que  tu  ne  va  ouyr  l'estude 
De  bonne  admonition  ? 
Ton  temps  est  à  perdition; 
En  caquetant  parmy  la  rue. 
Tu  engendre  discention  ; 
Veulx-tu  toujours  faire  la  grue.? 

Tu  desprise[s]  les  Confraries  : 
Temples  en  sont  entre[te]nuz; 
Maintz  conventz,  aussi  librairies  ' 
Humblement  en  sont  soustenuz. 
Tes  maulx  sont  par  cela  congneuz; 
Tu  n'as  pas  bonne  intention. 
Povres  mendians  seroyent  nudz, 
Se 2  n'estoyt  ceste  invention. 

Gens  de  mestier  sont  les  pilliers 
Chascun  de  leur  vacation, 
Elisans  certains  chevaliers 
Les  servant  par  dévotion. 
C'est  très  bonne  invention; 
Cela  concerne  Charité 

I .  Ainsi  entre  autres  choses,  quelques  confréries^  reli- 
gieuses s'occupaient  de  former  et  d'entretenir  des  bibliothè- 
ques à  l'usage  de  leurs  membres  ;  le  fait  est  curieux  à 
remarquer.  —  2.  Imp.  :  Ce. 


302  DEBAT    DE    CHARITÉ 

_  De  mettre,  sans  discention, 
Prières  à  communité. 

Orgueil. 
Ces  prescheurs  me  ^  rompent  la  teste. 
•     Me  parles-tu  de  sermonner  ? 
Je  n'y  va  dimenche  ne  feste  ; 
Hz  n'ont  garde  de  m'estonner. 
Si  je  puis  quelque  ung  lardonner 
En  racomptant  de  grans  merveilles, 
Aux  meschans  jeux  pour  abymer^, 
A  cela  dresse  mes  oreilles. 

Ne  desprise  pas  sainct  Pansart^  ; 
C'est  une  noble  Confrarie. 
Mettre  je  me  veulx  au  hazart, 
En  relevant  ma  rongerie. 
Sçay-tu  point  quelque  pillerie, 

I.  Imp.  :  se.  —  2.  Imp.  :  abosnes. 

3.  A  côté  des  saints  auxquels  on  attribuait  le  pouvoir 
de  guérir  certaines  maladies,  par  suite  d'un  jeu  de  mots 
fondé  sur  la  similitude  de  leur  nom  avec  celui  du  mal 
qu'ils  étaient  censés  guérir  (voy.  t.  X,  p.  304),  il  faut 
placer  les  saints  purement  facétieux,  tels  que  saint 
Chouard  (t.  IV,  p.  279),  saint  Oignon  (t.  I,p.  205),  saint 
Hareng  li.  II,  p.  325),  saint /Jam/i  (t.  II,  p.  1 13),  saint  Bejef 
[Ane.  Th.  franc.,  t.  IV,  p.  415),  saint  Cu/f/n  {ibid.,  t.  111, 
p.  340),  saint  Trotin  {ibid.,  t.  IV,  p.  415)  ou  saint  Tro- 
tet  (voy.  VAdvocat  des  Dames  de  Paris,  de  Maximien), 
saint  Adauras  (Rabelais,  liv.  II,  ch.  17),  saint  Balletrou 
(ibid.,  liv.  II,  ch.  26),  sainte  Nytouche  {ibid.,  liv.  I, 
chap.  27;  Ane.  Th.  franc,  t.  II,  p.  436  ;  VII,  p.  177), 
saint  Faulcet,  saint  Jambon,  saint  Billouard  et  saint  Velu, 
qui  ont  fait  le  sujet  de  Sermons  joyeux,  saint  Nemo,  dont 
nous  publions  ci-après  les  P'aits  merveilleux,  etc.  Saint  Pan- 
çard  est  un  nouveau  nom  à  ajouter  à  cette  liste.  Il  est 
déjà  cité,  t.  VII  p.  208  de  ce  Recueil. 


ET  d'Orgueil.  505 

Charité  ?  Je  preste  à  usure; 

Je  advenseray  argenterie 

Sur  quelque  maison  ou  masure. 

S'il  y  a  rente  ou  revenue, 
Je  les  prendray  sans  le  payement; 
Ce  sera  pour  ma  convenue; 
N'est-ce  pas  ouvré  sagement.? 
Affin  de  congnoistre  comment, 
Pour  éviter  tout  le  débat, 
En  y  levant  seigle  ou  forment. 
Point  ne  t'en  feray  de  rabat. 

Charité. 
Escoutez  ce  démoniacle; 
On  congnoist  son  cas  tout  à  plain  ; 
J'ay  bien  esprouvé  son  triade  ; 
Jamais  il  n'aura  son  sac  plain. 
Par  trop  il  est  pesant  et  vain, 
Faisant  du  sourd  ;  en  sa  maison 
Povreté  est  mise  au  peiain  ; 
Il  a  déjà  prins  sa  toyson. 

Pense  au  jour  du  Jugement; 
Jesuschrist  tiendra  sa  balance; 
Crains-tu  pas  l'horrible  torment  ^ 
Plus  dur  tu  es  que  un  fer  de  lance. 
Si  la  mort  ne  crève  ta  pance, 
Toujours  feras  quelque  massacre; 
Pour  attraper  or  ou  chevance  ', 
Tu  passe  grup  ^  ou  l'oyseau  sacre  ^. 

1 .  Imp.  ;  chevanche.—z.  rpût|i.  Voy.  Du  Gange,  v°  gry- 
t>a. —  3.  Charité  compare  Orgueil  aux  oiseaux  de  proie; 


304  DEBAT  DE  Charité 

Orgueil. 
Me  fauldroit-il  rendre  ma  gorge  ? 
EP  n'est  à  demy  saoullée. 
Avoir  me  fauldroit  quelque  forge 
Pour  fournir  ma  grosse  goullée. 
Ma  tripaille  est  essoufflée; 
On  dira  que  je  suis  gourmant; 
Ma  bedeine  est  plus  eslevée 
Que  ung  gros  tabourin  d'Allemant. 

Pleust  à  Dieu  que  j'eusse  ma  gorge 
Longue  comme  deux  javelines. 
Nompas  pour  avaller  de  l'orge, 
Mais  de  bon  vin  quinze  choppines. 
Se  j'avoye  quelques  vieilles  mines - 
Pour  m'avancer  ceste  purée; 
J'en  passe  tant  aux  estamines 
Que  ma  langue  en  est  bruslée. 

Charité. 
Voicy  ung  très  meschant  marché  ; 
Orgueil  est  devenu  glouton  ; 
Il  est  de  tout  vice  entaché  ; 
C'est  tout  ung  et  fust  ung  luton  ^. 
A-il  un  gosier  de  letton  '' 
D'en  mettre  [tant]  à  ravallée^.? 

le  sacre  est  le  terme  consacré  de  l'ancienne  vénerie  pour 
signifier  l'éinerillon. 

1.  Imp.  :  Elle. 

2.  Mesure  de  capacité  dent  le  nom  s'est   conservé  dans 
celui  d'une  mesure  de  blé,  le  minot. 

3.  Luton,  luiton,  c'est-à-dire  un  mauvais  esprit. 

4.  Laiton,  cuivre,  c'est-à-dire  un  gosier  de  métal, 
j.  Imp.  :  la  vallée. 


ET  d'Orgueil.  505 

Sans  despouiller  son  hocqueton', 
Une  quarte  est  bien  tost  gallée. 

[L'Acteur.] 
Grans  affineurs,  en  affinant  les  fins, 
Vous  mourrez  jeunes,  cela  est  tout  notoire  ; 
Sans  craindre  nul  qui  soit  de  voz  affins; 
La  rude  Mort  [vous]  rompra  la  mâchoire; 
Sanglez  serez  de  [son]  fier  chassoire, 
Au  dangier  d'estre  estranglez  et  penduz; 
Vostre  charongne  elle  en  deviendra  noire, 
Quant  vous  serez  d'elle  mors  estandus. 

Le  plus  souvent,  soyt  à  bas  ou  à  mont, 
L'Orgueilleux  va  hors  de  son  lieu  mourir; 
Car  Belzebuth  et  ce  vilain  Mommon^ 
Le  font  trotter  et  en  maintz  lieux  courir. 
Comme  le  chat  ayant  prins  la  souris^, 
Après  son  jeu  il  l'estrangle  et  l'emporte; 
Les  autres  ratz  n'y  ont  point  secouriz; 
Pignez  seroyent  d'une  terrible  sorte. 

Orgueil. 
J'ay  la  peste  ou  une  equilencc*  ; 
Apportez  moy  quelque  bruvage. 
C'est  fait,  je  n'ay  plus  de  silence; 
Il  me  fault  payer  le  truage  •^. 
Sang*5  bieu,  je  n'ay  que  trente  ans  d'aage; 

1.  Sorte  de  jacquette  ou  de  casaque. 

2.  Sans  doute  Maminon. 

}.  Ainsi  on  ne  prononçait  pas  toujours  IV  des  infinitifs. 
4.  Esquinancie,  inflammation  de  la  gorge.  —  5.  Taille, 
ou  impôt.  —  6.  Imp.  :  Sanz. 

P.  F.  XI  20 


3o6  Débat  de  Charité 

Me  convient-il  si  tost  finer  ? 
Ce  m'est  ung  piteux  vasselage. 
Je  renye  bieu,  je  suys  damné. 

Catherine,  dy,  faulse  beste, 
Haste  toy;  je  croy  que  j'enrage; 
Boute  mon  trésor  soubz  ma  teste 
Affin  qu'on  n'y  porte  dommage; 
En  luy  j'ay  planté  mon  courage, 
Dont  j'en  suis  en  affliction. 
Dyables'  auront  de  moy  partage-; 
Mon  ame  est  à  perdition. 

Charité. 
Orgueil,  te  veulx-tu  confesser.? 
A[s]-tu  l'intention  propice.? 
Il  te  fault  à  ton  cas  penser 
Pour  réciter  ton  gros  malice, 
Envers  Dieu  ne  sois  pas  trop  nice; 
Demande  luy  miséricorde; 
A  ton  fait  il  mettra  police  ; 
Tu  seras  sauvé,  s'il  te  accorde. 

Ton  cas  est  ung  peu  difticille; 
Tu  ne  l'as  pas  acoustumé. 
Combien  que  junesse  est  fragille, 
Orgueil  t'a  par  trop  allumé 
Se  Jésus  ne  t'a  pardonné, 
A  la  fin  ton  ame  est  houssée. 
La  fantasie  d'un  obstiné, 
C'est  Satanique  charbonnée. 

1.  Imp.  :  Les  dyabks.  —  2.  Imp.  :  portage. 


ET  d'Orgueil.  307 

Orgueil  parlant  à  soy  mesmes. 
Charité  le  m'avoit  bien  dit 
Que  prins  seroye  au  tresbuchet  ; 
Mais  je  l'ay  toujours  contredit. 
Je  voy  bien  que  je  suys  manchet; 
Bâillonné  suys  comme  ung  brochet  *; 
Le  mal  me  tient  dessoubz  le  bras. 
Dieu  m'a  voilé  comme  ung  mouchet^; 
Je  croy  que  je  mourray  tout  gras. 

Charité. 
Orgueil,  ton  beau-père  est  venu  ; 
Or  dis  ton  benedicite. 

Orgueil. 
Parles-tu  d'un  Ange  cornu.? 
Qu'esse  que  tu  dis,  Charité  ? 
Si  je  ne  puis  Dieu  contenter, 
Il  ne  m'en  chault  pas  d'une  maille. 
Me  veux-tu  faire  saccouter^  ? 
Je  ne  diray  chose  qui  vaille. 

Charité. 
Orgueil,  par  grand  bénignité, 
Je  te  apprendray  une  oraison  ; 
Bonne  elle  est  à  l'extrémité'''. 

1 .  L'auteur  affectionne  les  comparaisons  avec  les  pois- 
sons. Voy.  ci-dessus  (p.  295)  : 

Pasmez  sont  comme  povres  tanches. 

2.  L'on  dit  en  vénerie  d'un  oiseau  dressé  qui  en  prend 
un  autre,  qu'il  le  vole.  Mouchet  est  pour  émouchet. 

3.  Parler  bas  à  l'oreille,  ici  confesser.  Cotgrave  traduit 
ce  mot  par  «  to  round,  or  whisper  in  the  eare  ». 

4.  A  l'heure  de  la  mort. 


5o8  Débat  DE  Charité 

Je  croy  bien  qu'il  t'en  est  saison. 
Pour  effacer  ton  gros  blason, 
Pri'  Jesu  Christ,  en  Trinité, 
Qu'il  vueille  fermer  sa  prison 
D'Enfer,  que  tu  as  mérité. 

S'ensuyt  l'Oraison. 
Priez  Jésus  de  paradis, 
Mère  de  consolation, 
Que  nostre  Dieu,  vostre  cher  filz, 
Ne  soyt  à  sa  confusion. 
Donnez-luy  vraye  confession, 
De  ses  péchez  la  desplaisance. 
Et  que  sa  mort  et  passion 
Soit  pour  laver  sa  conscience. 

Orgueil. 
De  Testât  de  ma  conscience 
Je  suis  villainement  souillé; 
Jamais  je  n'euz  obédience; 
C'est  cela  qui  m'a  barbouillé. 
L'Ennemy  m'a  faict  fatroiller 
A  l'escolle  de  Lucifer 2, 
Dont  je  'îeray  bien  chatouillé 
Là  bas,  au  plus  parfond  d'Enfer. 

Charité. 
Puisqu'en  Testât  de  pénitence 
Tu  te  porte  si  meschamment, 

1 .  Imp.  :  Prie.  , 

2.  M'a  fait  perdre  mon  temps  à  l'école  de  Lucifer.  Cot- 
grave  traduit  fatroiller  ou  fatrouilUr  par  «  to  trifle,  toy, 
invent,  or  busie  himseife  about  idle  and  frivolous  vanities  ». 


ET  d'Orgueil.  309 

Tu  doibs  faire  quelque  ordonnance 
En  ensuyvant  ton  testament, 
Pour  congnoistre  plus  amplement 
Si  ton  cas  est  envenimé; 
L'exemple  véritablement 
Bien  il  pourroyt  estre  imprimé. 

Orgueil. 

Je  te  déclaire,  Charité 
Que  mes  faitz  sont  par  trop  congneuz. 
Je  n'ay  point  de  fidélité 
Au  contant  de  mes  grans  abus. 
Au  fons  de  l'infernal  palus, 
Affin  qu'il  en  soyt  fait  mémoire. 
Plus  dampné  qu'un  vieuîx  Debalusi, 
Sathan  fera  mon  inventoire. 

Sachez  que  mes  exécuteurs 
Ont  les  ongles  plus  grans  que  coqs 
Et  ne  payeront  point  mes  debteurs; 
Traîné  seray  par  les  tricotz; 
Je  trouveray  maintes  ragotz 
Avant  que  mon  ame  soyt  là. 
Il  ne  m'y  fauldra  nulz  fagotz; 
On  se  chauffe  trop  sans  cela. 

J'ordonne  [de]  ma  sépulture 


I .  L'imprimé  porte  bien  debalus,  mais  il  faut  certaine- 
ment lire  Dedalus.  Dédale,  qui  faisait  des  statues  sembla- 
bles aux  êtres  humains  et  qui  y  ajoutait  des  ailes,  portait 
un  défi  à  la  puissance  céleste;  il  était  donc  damnable. 


310  Débat  de  Charité 

Qu'elle  soit  dessus  la  justice  '. 
Les  corbeaulx  portant  leur  pasture 
Me  lairront  cheoir  une  escrevice^; 
Hz  me  serviront  de  nourrice  ■'; 
Ne  suis-je  pas  de  leur  complice, 
En  appelant  ceste  charongne. 

Puis  après,  ces  grosses  choucas  % 
Elles  sont  bonnes  larronnesses  ; 
Entendez  ung  petit  le  cas, 
Je  veulx  qu'elles  chantent  mes  messes. 
Ils  me  sonneront  quelques  [....], 
A  force  de  tricqueballer  ^ 
En  criant  hault  :  Qui,  qua,  quoy,  qu'esse? 
Je  ne  sçauroye  que  mal  aller. 


I.  On  disait  \a  justice  pour  le  gibet.  —  2.  Laisseront 
pendre  des  lambeaux  de  chair  à  demi  arrachée.  —  j. 
!l  manque  ici  un  vers  rimant  avec  charongne. 

4.  Espèce  de  petite  corneille.  M.  Littré  cite  le  mot 
chouca,  qu'il  rattache  au  mot  chouc,  parent  lui-même  de 
chouette.  Il  y  a  évidemment  un  étroit  rapport  entre  c/iouc 
et  chouca,  mais  nous  ne  croyons  pas  que  l'un  dérive  de 
l'autre,  nous  y  voyons  seulement  deux  mots  parallèles. 
Le  premier,  qui  n'est  usité  que  dans  les  provinces  wal- 
lonnes, est  emprunté  aux  langues  germaniques  ;  le  second 
est  tiré  au  contraire  de  l'Europe  orientale,  où  l'oiseau  qu'il 
désigne  est  des  plus  communs.  C'est  le  magyar  csôka,  dans 
lequel  M.  Miklosich  (Die  slavischen  Elem.  im  Magyari- 
schen,  p.  23)  reconnaît  le  serbe,  croate  et  Slovène  c^vka 
et  qui  a  lui-même  donné  naissance  au  roumain  cioacâ. 
C'est  un  mot  à  joindre  aux  vocables  que  nous  avons 
empruntés  au  magyar  [hussard,  dolman,  soutache,  et  peut- 
être  laquais). 

5.  «  Vray  est  qu'ilz  molestent  tout  leur  voisinage  à 
force  de  trinqueballer  leurs  cloches.  »  Rabelais,  liv.  I, 
ch.  40. 


ET  d'Orgueil.  31 1 

De  tout  mon  or  et  mon  argent, 
Qu'il  soyt  fardelé  '  sur  ma  pance  ; 
C'est  tout  mon  Dieu  et  mon  régent; 
N'oubliez  pas  ceste  ordonnance; 
En  luy  j'ay  mis  mon  espérance. 
Vieulx  sathanas  et  fripponniers, 
Il  vous  servira  de  pitance 
Pour  enflamber  voz  charbonniers. 

Je  ne  veulx  point  de  luminaire 
Non  plus  que  le  hyboux  sauvage; 
Il  porte  trop  villaine  quaire^; 
Autres^  oyseaulx  luy  font  dommaige; 
Je  deusse  avoir  du  hault  parage, 
Car  je  faisoye  du  jour  la  nuyt; 
Mon  col  deust  estre  en  quelque  estage''  ; 
A  ung  larron  clarté  luy  nuyst. 

Et  de  mon  orgueilleuse  fame^, 
Elle  m'aidoit  à  sacager; 
Il  appert  qu'elle  est  bien  infâme; 
De  moy  ne  la  veulx  estranger; 
Afin  qu'elle  trouve  à  ronger 

1 .  Empaqueté. 

2.  Caire,  chère,  figure,  mine.  Laurent  des  Moulins  dit 
de  même  dans  le  Catholicon  des  Maladvisez   (f.  Di,  v°)  : 

Qui  sont  les  gens  qui  sont  minces  de  caire 
Et  qui  treuvent  le  temps  présent  amer  ? 
Les  paresseux. 

3.  Imp.  :  Les  autres. 

4.  C'est-à-dire  :  j'aurois  dû  être  pendu. 

j.  Comme  plus  haut  l'appellation  de  Catherine,  la  femme 
de  l'orgueilleux,  indique  la  présence  d'un  quatrième  per- 
sonnage qui  reste  muet,  ce  vers  indique  aussi  un  jeu  de 
scène  et  comme  le  tableau  final  de  la  pièce. 


312  Débat  de  Charité. 

Mettez  la  en  ce  puant  gouffre  ; 
Les  pompes  m'ont  mis  au  danger; 
Bruslée  sera  parmy  le  souffre. 

De  mes  chambrières  et  varletz, 
Hz  congnoyssoient  ma  regnardière; 
De  Sathan  tiendront  les  souffletz 
Meschamment  par  rude  manière  ; 
Bouillonner  feront  la  chauldière 
Parmy  ces  malheureux  dampnez, 
Plus  rostiz  que  vieille  sorcière, 
Pires  que  Dyables  empennez. 

N'attendez  pas  mon  demourant; 
Car  Cerberus  doit  tout  racler  ; 
Aussi  bien  m'en  voys-je  en  mourant; 
Dampné  suis,  le  cas  est  tout  cler; 
J'ay  souffert  mon  jardin  sacler 
Par  ce  fricasseur  d'aumelettes; 
C'est  à  toujours  ;  j'ai  beau  ciffler  ; 
Griller  fera  mes  ribelettes^. 

[L'Acteur.] 
Icy  fine  le  testament 
De  cest  Orgueilleux  obstiné. 
On  congnoist  bien  patentement 
Que  c'est  ung  malheureux  dampné; 
Des  Dyables  est  environné; 
Ils  ont  troussé^  de  bon  matin. 
Je  croy  qu'il  sera  bastonné. 
Plus  houspillé  qu'un  vieulx  mastin. 
Finis. 

1.  Ribelettes,  côtes,  côtelettes.  Cf.  angl,  rib. 

2.  Us  se  sont  mis  en  route. 


313 


Leç  gratis  et  merveilleux  Faictz 

du  seigneur  Nemo 

[par  Jehan  d'Abundance]. 


Le  sujet  du  Monologue  dramatique  que  nous 
publions  ci-après  est  emprunté  à  une  facétie  fort 
ancienne.  Un  moine  du  moyen-âge,  dont  le  nom  est 
resté  inconnu,  a  pris  pour  thème  la  célèbre  équivoque 
d'Ulysse'  et  a  composé  un  sermon  sur  la  vie,  la 
puissance  et  les  mérites  de  sr.int  Nemo.  Le  nom  seul 
de  ce  nouveau  saint  indiquait  qu'il  réunissait  toutes 
les  perfections,  qu'il  était  supérieur  à  Dieu  même  : 
Dcus  cujus  irae  rcslsUn  Nemo  potest.  C'était  là  un  jeu 
d'esprit  qui  devait  certainement  tenter  un  lettré  à 
une  époque  oià  les  discussions  scolastiques  les  plus 
puériles  étaient  en  honneur  et  où  l'érudition  littéraire 
ne  consistait  que  dans  des  citations  tirées,  avec  plus 
ou  moins  d'à-propos,  des  Ecritures,  d'Aristote  ou  du 
faux  Caton.  Le  goiàt  pour  le  pédantisme  s'est  conservé 
jusqu'à  Marot,  comme  l'attestent  divers  ouvrages  de 
Gringore  ou  de  Laurent  des  Moulins,  dont  les  pages 
sont  hérissées  de  passages  pris  à  tort  et  à  travers 

1.  Homère,  Odyss.,  lib.  IX,  v.  ?66  sqq. 


514  Merveilleux  Faictz 

dans  la  Bible  ou  dans  les  écrivains  profanes.  Cet 
étalage  de  fausse  science  plaisait  généralement  au 
public  et  nous  savons  qu  Antoine  de  Lorraine,  le 
patron  et  le  protecteur  de  Gringore,  et  plusieurs 
autres  personnages  de  haut  rang  en  étaient  grands 
admirateurs. 

M.  Wattenbach  '  a  le  premier  attiré  l'attention 
sur  le  texte  latin  de  la  vie  de  Nemo,  qu'il  a  publié 
d'après  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  Heidel- 
berg,  du  milieu  du  XV''  siècle  (Pal.  germ.  314).  Il 
a  fait  connaître  en  même  temps  d'après  Pertz 
{Archiv.,  t.  V,  p.  67,  483,  691),  trois  autres  ma- 
nuscrits qui  existent  à  Rome,  à  Vienne  et  à  Raigern, 
en  Moravie,  mais  sans  avoir  été  à  même  d'en  colla- 
tionner  le  texte.  Un  manuscrit  de  Munich  signalé 
d'abord  par  Massmann  et  Mone,  puis  étudié  par 
M.  Wattenbach  (Anzeiger,  1868,  col.  38-59),  contient 
un  remaniement  du  même  texte,  identique,  quant  au 
fond,  mais  assez  différent  dans  la  forme. 

Aucun  des  manuscrits  cités  par  M.  Wattenbach 
ne  présente  un  texte  absolument  complet;  tous  offrent 
des  lacunes  plus  ou  moins  considérables,  que  les 
scribes  se  proposaient  de  combler  après  coup  en 
complétant  les  citations  tirées  des  Ecritures.  Nous 
avons  aujourd'hui  la  bonne  fortune  d'offrir  à  nos 
lecteurs  un  nouveau  texte  que  M.  P.  Meyer  a  tiré 
d'un  manuscrit  du  XIII''  siècle  conservé  à  la  Biblio- 
thèque Bodléienne  (Selden  supra,  74,  fol.  10-13)  ^^ 
qu'il  a  bien  voulu  nous  communiquer. 

[Sermo  de  Nemine.] 

I .  Multifarie  multisque  modis,  karissimi,  loquebatur  Deus 
per  Prophetas^  qui,  velud  in  enigmate  et  quasi  nebulosa 
voce,  unigenitum  Dei  filium,  pro  redimendis  laborantibus 
in  tenebris  et  umbra  mortis   sedentibus,  preconizaverunt. 

1.  Anzeiger  fur  Kunde  der  deutschen  Vorzeit,  1866,  col. 
361-367. 

2.  Imité  du  début  de  l'Epître  aux  Hébreux. 


DU    SEIGNEUR    NEMO.  3  I  5 

Novissimis  autem  diebus  per  suam  sanctam  Scripturam 
palam  alloquitur,  et  beatissimum  Neminem,  ut  sibi  com- 
parem,  ante  secula  genitum,  humano  tainen  generi,  hactenus, 
peccatis  exigentibus,  incognitum  fere,  prédicat,  enucleat 
et  testatur.  Sed  ipseinet  Salvator  noster  et  Dominus,  cui 
semper  proprium  est  misereri  et  qui  nunquam  suos  deserit 
inadjutos,  sui,  sanguine  proprio  redempti,  populi  misertus 
est,  et  ab  oculis  nostris  reiuota  penitus  vetusta  caligine, 
thesaurum  hujusmodi  tam  celebrem  nobis  dignatus  est 
féliciter  reservare,  ut  ipsum  usque  nunc  nobis  dampni- 
fere  absconditum  intueri  deinceps  oculata  fide  salubrius 
valeamus. 

2.  Beatus  igitur  Nemo  contemporaneus  Dei  Patris  et  in 
essentia  precipue  consimilis  Filio,  velud  non  creatus  nec 
genitus,  sed  procedens,  in  sacra  pagina  reperitur,  in  qua 
plene  dictum  est  per  Proplietam  sic  :  Dies  formabuntur  et 
Nemo  in  eis^.  Qui  postea  tanto  merito  crevit  auctoritas 
ut,  ac  si  terrena  respuens,  ad  celorum  culmina  volatu 
mirabili  pervolavit,  ut  hic  :  Nemo  ascendit  in  celum^  ;  et  hoc 
idem  testatur  Dominus  dicens  :  Nemo  venit  ad  me  ^. 

j.  Qui,  dum  celum  ascenderet,  ut  dictum  est,  Deitatem 
puram  integram  insimul  et  Trinitatem  vidit  ibidem  sanctus 
Nemo,  quod  nunquam  alius  facere  potuit,  ut  legitur  : 
Nemo  Deum  vidit  ^.  Quod  Deum  vidisset  iste  Nemo 
Evangelium  protestatur,  ubi  dicitur  :  Nemo  novit  Patrem, 
et  iterum  :  Nemo  novit  Filium"^,  et  alibi  :  Nemo  loquitur  in 
Spiritu  Sancto  s,  sed  quia  ipsum  videt  cum  Pâtre  et  Filio 
securus  loquebatur. 

4.  Deinde,  rediens  de  celis,  iste  virtuosus  et  potentissimus 
Nemo  tanta  audacia  et  bonitate  claruit  et  illuxit  quod 
dum  maledicti  Judei  Jhesum  capere  venientes  non  essent 
ausi  ipsum  invadere,  sed  solus  Nemo  qui  cum  eis  aderat, 
cepit  eum,  ut  legitur  sic:  Et  Nemo  posait  ineuni  manus  ^. 

5.  Princeps  autem  Judeorum,  Nicodemus  nornine,  poten- 
tiam  istius  gloriosissimi  Nemini  referens  ait  :  Rahi,  Nemo 
potcst  hec  signa  facere  que  tu  facis^.  Et  licet  Nicodemus 
istum  beatum  Neminem  potentem  profiteatur,  et  merito 
potentie  cum  in  multo  probatur  alibi  per  Scripturam,  nam 
iste  solus  Nemo  domino  nostro  Jhesu  Christo  contrariare 

I.  Ps.  cxxxviii,  16. —  2.  Jo.  m,  13. —  3.  Nemo  potest 
venire  ad  me,  Jo.  vi,  44.  —  4.  Jo.  I,  18.  —  j.  Matth. 
XI,  27.  —  6.  I  Cor.  xii,  3.  —  7.  Jo.  vu,  jo.  —  8.  Jo. 


3i6  Merveilleux  Faictz 

potest,  ut  legitur  :  Deus  claudit  et  Nemo  aperit,  Deus 
aperit  et  Nemo  claudit^. 

6.  Beatus  enim  Job,  hoc  attestans,  Deumalloquitur,  inter 
multa  sic  proferens  :  Cum  sit  Nemo  qui  de  manu  tua 
possit  eruere'^.  Et,  quod  nulli  concessum  est,  iste  solus 
Nemo  facere  potest,  nam  ipse  Nemo  potest  duobus  dominis 
servire,  unde  alibi  :  Utiliter  servit  Nemo  duobus  heris^. 

7.  Ipsemet  vero  DominusnosterJhesusChristusdepotentia 
et  audacia  ipsius  Neminis,  suos  alloquens  discipulos  ait  : 
Et  gaudium  vestrum  Nemo  tollet  avobis^.  Et  non  miremur, 
karissimi,  si  hoc  dixerit  Jhesus  discipulis  suis,  cum  de 
ipso  gravius  fateatur  dicens  :  Nemo  tollit  a  me  animam 
meam  ^.  Et,  sitanta  virtute  consistit  sanctus  iste  Nemo,  non 
est  mirum,  cum  ipse  incarnari  et  nasci  voluit  in  hoc 
mundo,  velud  Christus,  et  illustri  prosapia  generi,  ut 
legitur  in  Ecclesiastico  :  Nemo  enim  ex  regibus  nativitatis 
habet  inicium  6.  Est  etenim  de  génère  Jhesu  Christi,  ut 
habetis,  nam,  dum  de  nomine  sancti  Johannis  Baptiste  in 
Evangelio  quereretur,  responsum  est  :  Nemo  est  in  cogna- 
cione  sua'. 

8.  Fuit  enim  valens  miles  et  strenuus,  ut  hic  :  Nemo  mili- 
tans...  De  sua  etiam  probitate  et  securitate  dicitur  :  Nemo 
securus;  merito  enim  securus  dicitur  cum  naturam  superet 
in  virtute  ut  hic  ; 

Quod  Natura  negat  Nemo  féliciter  audet. 
Et  iterum  de  eodem  : 

Quod  Natura  dédit  tollere  Nemo  potest^. 

9.  Sua  vero  milicia,ut  moderni  Milites,  non  estusus,qui, 
ad  modum  allecium  recencium  pro  quibus  habendis  a  ven- 
ditoribus  prius  solvitur  precium  quam  recipitur,  sunt 
enim  "'  vénales  ;  et  non  pro  honore,  immo  verius,  quod  vere- 
cundor  dicere,  precio,  plerumque  letiferis  pestibus  se 
imponunt;  immo  sibi  et  nunc  placet,  ob  ipsius  grandes 
divicias,  et  redditus  quibus  precellit  viventes  ceteros, 
militare  officium  sumptibus  propriis  exercere,  ut  legitur  : 
Nemo  tenetur  propriis  sumptibus  militare  ^^. 

I.  Apoc.  m,  7.  —  2.  Job  x,  7.  —  3.  Matth.  vi,  24. 

—  4.  Jo.  XVI,  22.  —  j.  Jo.  X,  18.  —  6.  Sap.  VII,  5.  — 
7.  Luc.  I,  61.  —  8.  On  trouve  dans  les  Élégies  de  Maxi- 
mianus  {El.  V,  v.  54)  : 

Quod  Natura  negat  reddere  nemo  potest. 

—  9.  Suppr.  enim.  —  10.  Qais  militât  suis  stipendiis  un- 
quam?  I  Cor.  ix,  7. 


DU    SEIGNEUR    NEMO.  Jiy 

10.  Verum,  quia  dudum  potentes  strenui  et  sublimes  et 
literali  dogmate  eruditi  pre  ceteris  avolabant,  idcirco  beatus 
iste  Miles  Mémo  a  génère  quo  processif,  ut  dicimus,  volens 
modis  aliquibus  deviare,  literas  didicit,  et  sapientissi- 
tnus  proinde  factus  est,  ut  legitur  :  Isemo  propheta^ .'Vere 
propheta  est  iste  sanctus  Nemo,  ut  annotatur  plenius  per 
Scripturam,  ubi  de  futura  die  Judicii  loquitur  dicens  :  de 
die  autem  et  hora  Nemo  scit'^. 

1 1 .  Prophetiam  autem  suam  et  suum  dogma  gratiale,  quod 
multis  vigiliis  cuns  et  studiis  sibi  paravit  adquirere,  ut 
moderni  clerici  non  consumpsit,  qui  aliud  non  curant 
addi[s]cere  nisi  solum  ut  pecuniam  pecunie  cumulant,  et 
pinguibus  ditentur  prebendis,  et  ob  hoc,  omissis  artibus 
liberalibus,  petunt  facultates  solummodo  lucrativas;  sed 
prorsus  quibuslibet  spretis  contagiis  iste  solus  Nemo 
celestia  contemplatus  est,  ut  legitur  :  Nemo  sine  crimine 
vivit.  Et  iterum  :  Nemo  ex  omni  parte  beatus^.  Et  alibi 
dicitur  :  Majorem  caritatem  Nemo  habet'*.  Et  quod  majorem 
caritatem  habeat  sanctus  is.e  Nemo  clamât  sanctissima 
nostra  mater  Ecclesia,  ubi  dicit  :  Ecce  quomodo  moritur 
justus,  et  Nemo  percipit  corde.  Et  iterum  ibidem  :  Viri 
justi  tolluntur  et  Nemo  considérât. 

1 2 .  Modo  videte  passionem  istius  gloriosi  Neminis,  qua- 
liter  passus  est  Christo  morientietsanctisejus  beatis^,  qui 
etiam  misertus  est  illius  pauperis  ad  cujus  preces  obsessa 
civitas  a  potente  [Nemine]  extitit  liberata,  [sicutj  scriptum 
est  :  Et  Nemo  recordatus  est  illius  pauperis'^. 

1 3 .  Et  quod  iste  sanctissimus  Nemo  non  tantum  liberalibus 
doctus  sit,  vos  habetis,  nam  adeo  sciebat  aristmeticam 
quod  turbam  magnam  quam  Johannes  in  Apocalipsi 
viderai,  ipse  sanctus  Nemo  dinumerare  poterat' .  Et  iterum 
ibidem  legitur  de  ejus  scientia,  ut  dicitur  :  Nemo  juit 
dignus  aperire  librum  et  solvere  signacula  ejus  ^.  De  eodem 
testatur  lucide  Priscianus ,  dicens  :  Neminem  inveni 
socium.  Fuit  etiamastronomus,  ut  hic  :  Nemo  observât  lunani. 

14.  Nuncviderepotestis,karissimi,  quantis  fulget  misteriis 

1.  Luc.  IV,  24.  —  2.  Matth.  XXIV,  36.  —  3.  Nihil  est 
ab  omni  \\  Parte  beatum,  Horace,  Od.  II,  xvi.  —  4.  Jo. 
XV,  13.  —  j.  Ms.  de  Heidelb.  :  Nunc  autem  videre  po- 
testis,  karissimi,  compassionem  ...  compassus  est  Christo 
morienti  ubi  supra  dicitur  :  Ecce  quomodo  morituri  justus, 
etc.,  et  sanctis  ejus  beatis,   ubi    dicitur  :  Viri  justi...  — 

6.  Et  nullus  recordatus  est  illius  pauperis.  Eccl.  ix,  i  5.  — 

7.  Apoc.  vu,  9.  —  8.  Apoc.  v.  4. 


jiS  Merveilleux  Faictz 

sanctus  iste,  et  quanta  sit  ejus  scientia,  et  quanto  prosequi 
debeat  ab  omnibus  laude,  et  gloria,  puris  affectibus  et 
honorari,  cum  Ipse,  cui  omnia  vivunt  et  quem  laudant 
Angeli  et  Archangeli,  istum  Neminem  benedictum  per  secula 
adeo  puro  dilexit  amore,  quod  dum  suos  per  mundum 
misisset  Apostolos,  voluit  et  precepit  ipsis  ut  cum  beatis- 
simo  Nemine  obviarent,  salutarent  ipsum  et  eorum  visiones 
et  sécréta  eidem  fiducius  aperirent,  ut  scriptum  est  : 
Neminem  salutaveritis  per  viam^  ;  et  alibi  Nemini  dixeritis 
visionem  2  f  Curato  etiam  de  lepra  in  Evangelio  dixit  illi  ; 
Vide  Nemini  dixeris^. 

15.  Et  quid  plura  ?  Non  solum  per  suos  discipulos  Jhe- 
sus  Christus  istum  beatissimum  Neminem  venerari,  sed 
ipsemet  personaliter  ipsum  dignatus  est  honorare.  Nam 
dum  vagabundi  Judei,  ut  in  verbis  Deum  caperent,  mulie- 
rem  accusatam  de  adulterio  ducerent  coram  eo  cui  nichil 
absconditum  est,  discretionem,  scienciam  et  valorem  dilecti 
sui  Neminis  agnoscens,  plenarie  in  beati  Neminis  reveren- 
ciam  et  honorem,  dictam  mulierem  per  eum  accusatam 
renuit  judicare,  dicens  :  Ubi  sunî  qui  te  accusant  ;  Cui 
illa  respondit  :  Nemo,  Domine''.  Audiens  hec  Dominus 
consideravit  et  unde  quod  forum  hujusmodi  non  pertine- 
bat  ad  eum,  nolens  utpote  judex  juridicus  et  fidelis  falcem 
suam  ponere  in  messem  alienam,  dictam  mulierem  remisit 
ad  Neminem,  dicens  :  Nec  ego  te  condempnabo  ^. 

16.  Considerabat  enim  Dominus  quod  deferendum  erat 
statui  et  persone  ;  voluit  tune  déferre  suo  magistro, 
nam  alias  ipse  Nemo,  prophetandi  magister  et  doctor, 
eundem  Jhesum  Chnstum,  dum  loqueretur  ad  fontem 
cum  Samaritana  muliere,  et  astantes  discipuli  ejus  circum- 
quaque  non  erant  ausi  sibi  dicere  verbum,  reprehendit, 
et,  velud  bonus  magister  et  diligens,  discipulum  suum 
castigavit,  prout  legitur,  sic  :  Nemo  tamen  dixit  :  Quid 
queris  aut  quid  loqueriscum  ea  "  f  Et  alibi,  testante  Domino, 
dixit  sibi  doctor  iste,  ubi  dicebat  Dominus  :  Vado  ad 
cum  qui  me  misit,  et  Nemo  interrogat  me:  Que  vadis'  '.  quia 
noluit  beatus  iste  Nemo  quod  Dominus  deviaret  eundo. 
Et  alibi  legitur,  dum  Dominus  manifestaret  se  discipulis 
suis  :  Et  Nemo  audebat  interrogare  eum  :  Tu  quis  es  **  ;' 

17.  [De  magister]io  siquidem  predicti  discreti  Neminis 
plenius  habetur  in  illa  parte  Evangelii,  ubi  de  lege    con- 

1.  Luc.  X,  4.  —  2.  Matth.  III,  9.  —  3.  Marc.  1,  44. 
—  4.  Je.  vin,  10,  II.  —  5.  Jo.  VIII,  II .  —  6.  Jo.  IV, 
27.  —  7.  Jo.  XVI,  j.  —  8.  Marc,  xii,  34. 


DU    SEIGNEUR    NEMO.  319 

tendebat  Dominus  cum  Judeis,  dicens  :  Nonne  Moises 
dédit  vobis  legem  r"  et  Nemo  facit  legem  1  ;'  Insuper  tanta 
fulsit  paciencia  et  humilitate  sanctus  iste  Nemo  quod 
[juxta]  verbum  propheticum:  qui  non  laborat  et  non  man- 
ducet-,  et  alibi:  labores  manuum  tuarum  manducabis^, 
voluit  propriis  manibus  laborare  ;  sed  non  solum  satagebat 
seculanbus  negociis,  sicut  Martha,  sed  etiam  et  divinis 
sicut  Maria,  prout  legitur  :  Nemo  mittens  manum  ad  ara- 
tram  4  ;  et  alibi,  ut  contemplativus  et  verus  orthodoxus 
surgebat  ad  matinas  et  nocte  dieque  Sacriste  et  Cantoris 
officium  faciebat,  ut  hic  :  Nemo  accendit  lucernam  s,  et 
iterum:  Nemo   poterat   dicerc  canticum^. 

18.  Tantaque  cordis  et  animi  est  et  fuit  iste  sanctus 
Nemo  quod  non  solum  [toto]  conamine  laborare  cupiebat, 
sed  etiam  ociosos  una  secum  conducere  et  laborare  vole- 
bat,  ut  in  Evangelio  dicitur  ociosis  :  Cur  ita  tota  die 
statis  ociosi,  respondendum  est  per  eosdem  :  Quia  Nemo 
nos  conduxit  ^. 

19.  Verbum  autem  Domini  non  est  oblitus  iste  Sanctus, 
dicentis  :  Frange  esurienti  panem  tuum^,  preceptum  ipsius 
adimplevit.  Nam,  dum  pauper  in  Evangelio  cupiens  saturari 
de  micis  que  cadebantde  mensa  divitis  elemosinam  peteret, 
et  solus  iste  sanctus  Nemo  compassus  erogabat  eidem,  ut 
habetis  :  Et  Nemo  illi  dabat^. 

20.  Similiter  ergo,  karissimi,  predicta  in  parte  plena[rie] 
videre  potestis  essenciam,  potenciam,  audaciam,  incarna- 
cionem,  genus,  scienciam,  bonitatem,  honorem,  humilita- 
tem  et  caritatem  istius  gloriosissimi  Neminis,  juxta  quod 
in  sacra  pagina  scriptum  est  de  eodem,  quod...  summi 
pontifices,  amore  Domini  cujus  vicarii  sunt  in  terris 
modernis  temporibus  pondérantes,  et  considérantes  ipsum 
beatissimum  Neminem  perpetualiter  regnaturum  et  Deo 
potentissimo  coeternum,  ut  legitur  ;  Nemo  semper  dura- 
turus,  et  alibi  :  Nemo  est  qui  semper  vivat  ^^,  eundem 
Neminem,  quem  omnipotens  Dominus  in  celis  beari  voluit, 
in  terris  doctores  cum  dignis  favoribus  decreverunt,  ut  in 
utroque  jure  tantum  sibi  conceditur,  ut  absque  bigamie 
nota  libère  possit  contrahere  cum  duabus,  ut  hic:  Nemini 
permittitur  habere  binas  uxores. 

I.  Jo.  VII,  19.  —  2.  II  Thess.  III,  10.  —  3.  Ps.  cxxvii, 

2.  —  4.  Luc.  IX,  62.  —  5.  Luc.  XI,  33.  —  6.  Apoc.  xiv, 

3.  —  7.  Matth.  XX,  7.   —   8.  IsAi.  LViii,  7.  —  9.  Luc. 

XVI,  21.  —   10.  ECCLESIASTES,    IV,    4. 


320  Merveilleux  Faictz 

21.  Potest  etenim  sanctus  iste  bona  ecclesiastica  vendere 
et  sanctorum  corpora  alienare,  ut  scriptum  est  :  Et  Nemo 
mercetur.  Potest  eciam  ecclesiastica  judicia  perimere, 
ut  scriptum  est  :  Nemo  contempnat  ecclesiastica  judicia. 
Et  ultra  manifeste  habetis  quod  in  omnibus  privilegiis, 
concessionibus  et  indulgenciis  quas  concedunt  summi  Pon- 
tifices,  voluntas  semper  Beati  Neminis  excipitur,  ut  in  fine 
suarum  Litterarum  plenius  annotatur,  ubi  dicunt:  Pre^enf/x 
aatem  nostre  concessionis  paginam  Nemini  liceat  infrin- 
gere  i. 

22.  Infinitis  autem  aliis  virtutibus  pollet  et  laudibus  iste 
sanctus  Nemo,  quas  ne  vos  audire  tedeat,  et  (quod  absit!) 
aliquorum  vestrum  prolixitatis  cujus  materie  animum 
torpeant-,  et  que  pia  de  isto  beatissimo  Nemine  in  isto 
sermone  cepistis,  inutili  volatu  non  transeant,  sed  maneant, 
ut  in  muro  lapis,  cordibus  commendata,  ad  presens  sub 
silentio  pertransire  [decrevimus^].  Ad  ejus  beatitudinem  et 
gloriam  qui,  sine  fine  vivit  et  régnât  nos  et  vos  pervenire 
concédât^.  Amen. 


Une  autre  rédaction  beaucoup  plus  courte,  et  peut- 
être  plus  ancienne,  de  l'histoire  de  Nemo,  a  été  publiée 
par  M.  Wattenbach  {Anzciger,  1867,  col.  205-207), 
d'après  un  manuscrit  du  XV<^  siècle  conservé  à  la 
Bibliothèque  impériale  de  Vienne  (n'^  5282,  olim 
hist.  prof.  1085).  Cette  rédaction  se  retrouve  avec 
quelques  changements  dans  un  manuscrit  de  Sterzing, 
dont  Ignace  de  Zingerle  a  donné  la  notice  dans  les 
Sitzungsbenchte  dcr  kais.  [Wiener]  Akad.  der  Wiss.,  t. 
LIV,  p.  306,  et  dans  un  manuscrit  delà  Bibliothèque 
royale  de  Munich  {Cod.  lai.  903).  M.  Wattenbach 
(Anzeiger,  1870,  col.  51-52)  en  a  reproduit  les 
variantes  les  plus  intéressantes. 


I.  Ainsi  Nemo  est  au-dessus  du  Pape  lui-même;  c'est  le 
mot  de  la  fin  du  sermonnaire,  ce  qu'il  pouvait  dire  de  plus 
fort  et  de  plus  gai.  —  2.  Leçon  inintelligible,  ms.  de  Hei- 
delberg  :  alicujus  vestrum  prolixitatis  materia  animum  tor- 
queat.  —  3.  R.estitué  d'après  Heidelb.  —  4.  Heidelberg 
ajoute  :  per  omnia  pocula  poculorum. 


DU    SEIGNEUR    NeMO.  .         ^21 

Au  commencement  du  XVI"  siècle ,  Ulrich  de 
Hutten  renouvela  le  succès  de  la  vie  de  Ncmo,  qu'il 
traita,  à  deux  reprises,  en  vers  latins.  Il_  publia 
d'abord,  en  1512  ou  1513,  une  petite  pièce  en 
68  distiques  dont  voici  les  premiers  vers  : 

Quisquis  ades  speculare  novos  in  imagine  vultus, 

Ne  rigida  pictos  accipe  fronte  jocos 

Quaeris,  ut  ista  loquor,  quis  sim,  quae  vita,  quis  usus  ? 

Haec  volui,  lector,  plana  fuisse  tibi. 
Sum  Nemo;  vivam  necne?  Cui  dicere  promptum  est 

Non  etiam  certum  est  hoc  mihi;  vivo  tamen. 
Nemo  agitât  vitam,  sed  enim  quis  credere  possit  ? 

Si  vivo,  non  est  vita  quod  alter  agit, 
nie  ego  sum  Nemo,  de  que  Sacra  Littera  dicit  : 

«  Ipse  sibi  vitae  munera  Nemo  dédit.  » 
Nemo  fuit  semper  ;  Nemo  isto  tempore  vixit 

Quod  maie  dispositum  Dii  secuere  Chaos. 
Omnia  Nemo  potest;  Nemo  sapit  omnia  per  se; 

Nemo  manet  semper;  crimine  Nemo  caret  1. 

En  1516,  au  retour  d'un  second  voyage  en  Italie^ 
Ulrich  de  Hutten  publia  un  nouveau  Nemo^  qu'il 
dédia  à  son  ami  Richard  Krokus  ou  Crook,  le  célèbre 
philologue  anglais.  La  pièce  remaniée  se  compose  de 
78  distiques,  soit  10  de  plus  que  le  premier  texte. 
Cette  addition  est  la  principale  variante  qui  existe 
entre  les  deux  rédactions,  car  les  distiques  de  1 5 12  se 
retrouvent  pour  la  plupart  sans  changements  dans  le 
poëme  publié  en  1^16.  Sous  cette  forme  définitive, 
la  facétie  d'Ulrich  jouit  d'une  vogue  qu'attestent  de 
nombreuses  réimpressions.  Panzer  en  cite  7  éditions; 
E.-J.  Hoch  [Scientif.  Grundriss)  en  mentionne  une 
8«;  Mùnch  (t.  II,  additions)  en  décrit  une  9^; 
Burkhard  {Commcntarius  de  fatis  ac  mentis  U.  de  Hut- 


I.  Voy.  Ulrichi  ab  Hutten,  Equitis  Gerniani,  Opéra 
quae  extant  omnia  collegit  Ernestus  Josephus  Heiman. 
Mûnch  (Berolini,  1821-1825,  5  vol.  in-S"),  T.  I,  p.  147- 
152. 

P.  F.  XI  21 


322  Merveilleux  P'aictz 

ten ;  Wolfenbùttel,  1717-23,  3  vol.  in-8)  assurait  en 
avoir  vu  plus  de  13. 

La  pièce  française  que  nous  réimprimons  ci-après 
n'a  pas  été  tirée  du  poëme  d'Ulrich  de  Hutten,mais 
certainement  du  vieux  Sermon  latin  deNemo.  Du  Ver- 
dier  (t.  II,  p.  324)  l'attribue  à  Jehan  d'Abundance,  en 
même  temps  que  plusieurs  autres  compositions  drama- 
tiques, dont  la  plupart  n'ont  pas  encore  été  retrouvées^ . 
Voici  la  liste  des  éditions  que  citent  les  bibliographes: 

A.  Les  grans  et  //  merueilleux  faictz  du  seigneur 
//  Nemo  /  auec  les  priuilleges  //  quil  a  /  rj:  la  puis- 
sance quil  peult  //  auoir  depuis  le  cômëcement  //  du 
monde  iusques  a  la  fin.  —  51  Laus  deo.  S.  l,  n.  d. 
[Paris?  vers  1530].  In-4  goth.  de  2  ff.  de  50  lignes 
à  la  page,  imprimé  à  2  col.  en  lettres  déforme,  sans 
chiffres,  réclames,  ni  signatures. 

Le  titre  est  placé  en  tête  de  la  i'"''  colonne  de  la 
i"""  page,  sans  que  l'imprimeur  ait  ménagé  aucun 
blanc. 

Cette  édition  et  la  suivante  sont  les  seules  que  nous 
ayons  eues  sous  les  yeux. 

Bibl.  nat.,  Y.  6133.  D  2  +  a. 

B.  Les  gras  ^  mer//ueilleux  faitz  du  segnr  Nemo 
auec  preui//leges  ql  a/  et  la  puissance  quil  peut  auoir 
De//puis  le  cômencement  du  monde  iusqs  a  la  fin. 
—  Finis.  S.  l.  n.  d,  [vers  1 J25],  pet.  in-8  goth.  de 
8  ff.  de  23  lignes  à  la  page,  sign.  A. 

Cette  édition  n'a  qu'un  simple  titre  de  départ,  en 
sorte  que  la  première  page  contient  1  S'Iignes  de  texte. 
Les  citations  n'y  sont  accompagnées  d'aucun  des  ren- 
vois qui  se  trouvent  dans  A. 

Bibl.  municipale  de  Versailles,  E.  472.C.,  dans  un 

I .  On  remarquera  l'adresse  avec  laquelle  l'auteur  a  tourné 
la  difficulté  que  présenterait  en  français  l'adjonction  forcée 
d'une  négation  au  mot  personne.  Il  a  donné  toutes  les 
citations  en  latin. 


DU    SEIGNEUR    N  EMO.  323 

recueil  provenant  de  La  Vallière;  voy.  Cat.  en  3  vol., 
t.  II,  n^'  2975. 

C.  Les  grands  &  merveilleux  Faits  de  Nemo, 
auec  les  Priuileges  qu'il  a  et  la  puissance  qu'il  auoit 
depuis  le  commencement  du  monde  jusques  à  la  fin. 
A  Lyon,  par  Pierre  de  Sainde  Lucie.  S.  d.  [vers  1 530], 
in-i6. 

Edition  citée  par  Du  Verdier,  t.  II,   p.  324. 

D.  Les  grands  &  merveilleux  Faits  de  Nemo  imités 
en  partie  des  vers  latins  de  Hutten,  et  augmentés 
par  P.  S.  A.  Lyon,  Mad  Bonhomme.  S.  d.  [vers 
1 550],  in-8. 

Edition  citée  par  Du  Verdier,  t.  III,  p.  1 50. 

Comme  le  nom  d'Ulrich  de  Hutten  figure  ici  sur  le 
titre,  il  est  probable  que  ce  n'est  plus  ici  une  imita- 
tion de  Jean  d'Abundance  et  que  le  texte  doit  être 
différent. 

Ni  les  vers  latins  d'Ulrich  de  Hutten,  ni  le  Sermon 
joyeux  de  Jean  d'Abundance  ne  firent  oublier  l'an- 
cien discours  sur  la  vie  de  Nfmo  dont  les  théologiens 
aimaient  à  se  souvenir.  Un  avocat  au  Parlement  de 
Paris,  Vincent  Cossard,  eut  l'idée  en  1 579,  de  le 
remettre  en  lumière.  La  Bibliothèque  nationale  pos- 
sède un  recueil  manusciit  des  ouvrages  de  cet  écri- 
vain *  dans  lequel  on  trouve  une  rédaction  remaniée 
et  augmentée  par  lui  de  la  vie  de  Nemo.  Ce  rema- 
niement est  précédé  de  la  dédicace  suivante  : 

Nemo,  sive  Sermo  de  vita  et  rébus  viri  ad  hune  usque 
diem  incogniti,  Neminis  videlicet,  contemporanei  Deo  Patri, 
Filio  coessentialis  et  origine  conjormis  Spiritui  Sancto; 
majori  parte  ex  sacris,  caetera  ethnicis  scriptis  oiim  colla- 
tus  a  quodam  Theologo;  nunc  vero  avcrmibus  et  putredine 
liberatus,  emendatus  et  auctus,  ac  tandem  in  lucem  editus, 
Nemine  authore  ac  auctore. 

I .  Ce  recueil,  qui  a  fait  partie  de  la  bibliothèque  de 
Ballesdens,  est  coté  Mss.  franc.  928. 


524  Merveilleux  Faictz 

Ornatissimo  Viro  Nicolao  Bagaronio 

in  suprema  Curia  Parisiis  causarum  actori  celeberrimo, 

Vinc.  Coss[ardus]  S.  P. 

Cum,  inter  sarcinulas,  Vir  undiquaque  ornatiss.,  quas 
toto  superiori  triennio  missas  revocabam,  sese  his  diebus 
fortassius  obtulisset  vêtus  quaedam  chartula,  ne  unius 
quidem  semifolii  •,  a  veteri  quodam  Theologo  inscripta 
Sermo  de  Nemo,  sui  memoriam,  a  me  sextuple  aucti  ac 
recogniti,  quondam  refiicavit.  Cum  enim  apud  Navarraeos 
hic  cum  aliquibus  ejusdem  Tiieologicae  Facultatis  professo- 
ribus  jocarem  ac  in  mentem  venisset  haec  grammatica 
metamorphosis,  hinc  et  inde  ex  muliis  interjectis  ac 
insertis  tum  verbis,  tum  sententiis,  lusum  apud  me 
reclusus,  cœpi  hoc  taie  inventum  tôt  selectis  ludendo 
dictis  augendi  ut  facille  fuit.  At  veto,  cum  sit  lusus, 
utcumque  sit,  ludendo  tibi  dicatum  velim,  quo  fautorem 
inter  nefarios  habere  fortiorem  possit,  cujus  authoritate 
ipse  fulciatur.  Vale.  6°  Id.  Decembris  1579. 

Les  additions  faites  par  Cossard  au  texte  primitif 
sont  presque  toutes  tirées  d'auteurs  profanes,  en 
sorte  que  le  sermon  n'a  plus  le  caractère  religieux 
qu'il  avait  primitivement. 

Quelques  années  après  Cossard,  un  autre  auteur 
consacra  un  nouveau  poëme  latin  à  la  louange  de 
Nemo.  Voici  le  titre  de  ce  petit  livret  qui  est  fort  rare  : 

Theodori  //  Marcilij  //  Lusus  de  Nemine.  //  Pa- 
nsus; Il  E  Typographia  Steph.  Prcuosteau,  in  via  jj 
Aurigam,  è  regione  trium  Crescentium.  In-8  de  8  pp., 
caract.  ital.  ^. 

Au  titre  la  marque  de  Prevosteau,  qui  reproduit 
celle  de  Guillaume  Morel  (Silvestre,  n°  164). 

La  pièce  se  compose  de  76  distiques  latins,  dont 
voici  les  cinq  premiers  : 

1.  Cossard  semble  dire  qu'il  avait  entre  les  i.uins  une 
édition  imprimée  du  sermon  de  Nemo.  Jusqu'ici  cette 
édition  n'a  été  citée  nulle  part. 

2.  Théodore  Marcile,  né  à  Arnhem  le  21  avril  1548, 
mort  à  Paris  le  12    avril    1617,    remplaça  Jean  Passerat, 


DU    SEIGNEUR    NeMO.  52$ 

Ver  erat,  et  Zephyrus,  renovato  flamine,  prata 

Pingebat  violis  omnia  purpureis  : 
Mî  curas  trépida  referebat  imagine  somniis, 

Sub  matutinis  cantibus  alituum. 
Visus  enim  irascens  juxtim  mî  adsistere  Nemo 

Deque  mihi  oblito  Nemine  multa  queri  : 
«  Jarane,  meo  facti  quondam  tibi  nomine  versus 

Et  laudes,  »  inquit,  a  Neminis  exciderunt  ? 
Ac  non  sic  méritas.  Sed  enim  te  scilicet  ipso 

Debuerat  Nemo  carier  esse  tibi.  » 

L'exemplaire  de  ce  Lusus  de  Nemine,  que  nous  avons 
eu  sous  les  yeux  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal 
(3534.  B.  L.),  fait  partie  d'un  recueil  précédé  d'un 
titre  général  ainsi  conçu  : 

Nihil.  //  Nemo.  //  Aliquid.  //  Quelque  Chose.  // 
Tout.  //  Le  Moyen.  //  Si  Peu  que  rien.  //  On.  //  II. 
//  A  Pivis.  Il  Chez  Èsticnne  Preuosteau,  demeurant  an 
Il  mont  S.  Hilaire,  rue  Chartiere.  //M.  D.  XCVII 
fi  597].  In-8  de  40  ff. 

Ce  recueil,  dont  le  titre  général  porte  comme 
celui  de  Nemo  la  marque  de  Prevosteau,  se  compose 
de  6  parties,  avec  pagination  séparée,  savoir  : 

1°  Titre  général  et  Nihil,  4  PP-  >  2°  De  Nemine, 
8  pp.  ;  3°  Aliquid,  8  pp.';  4°  Rien,  Quelque  chose,  Tout, 
32  pp.;  5"  Le  Moyen^  8  pp.;  6°  Si  Peu  que  Rien, On, 
II,  20  p. 

Le  poëme  d'Ulrich  de  Hutten  donna  lieu  en 
Allemagne  à  des  imitations  du  même  genre.  Voici 
celles  dont  nous  avons  trouvé  l'indication  dans  les 
bibliographes  : 

A.  Niemanis  hais  ich  was  iederman  tut  das  zucht 
man  mich.  —  [A  la  fin  :]  Albrecht  buchdrucker zu  Mem- 

comme  professeur  de  langue  latine  au  Collège  royal,  en 
1602.  On  trouvera  la  liste  de  ses  nombreux  ouvrages 
àdiVis  \a  Bibliotheca  belgica,  de  Foppens,  pp.  ii24sq., 
dans  les  Mémoires  de  Pacquot,  éd.  in-fol.,  t.  I,  p.  95-06, 
et  dans  la  Nouvelle  Biographie  générale. 


326  Merveilleux  Faictz 

mingen.  S.  d.  [vers  15 10],  feuille  volante,  impr.  à 
3  col.,  avec  fig.  sur  bois  enluminée. 

Cette  pièce,  dont  la  Bibl.  de  Munich  possède  un 
exemplaire,  compte  1 30  vers,  dont  voici  les  premiers  : 

Menger  redt  vonn  mir,  und  gesach  mich  doch  nie: 
Er  besech  mich  redit  yetz  stand  ich  hie. 
Ich  bin  der,  deii  man  Niemants  nennet  ; 
Das  Hussgesind  mich  wol  erkennet, 
Wann  mit  mir  beschierment  sy  sich... 

Et  plus  loin  : 

Mein  Nam  der  haist  Jûrg  Schan, 
Ain  Scherer  zu  Strassburg  gesessen... 

Weller,  Repeitorium  typographicum;  die  deutsche 
Literatur  im  ersten  Viertel  des  scchzehnten  Jakrhunderts 
(Nordlingen,  1864,  in-8),  p.  70;  Anzeiger  zur  Kunde 
der  deutschen  Vorzeit,  1866,  col.  179-180. 

B.  Der  Niemands  so  bin  ich  genandt, 
Màgdten  vnd  Knechten  wol  bekandt... 

Zu  Augspurg,  bey  Bartholmc  Rappeler,  Brieffmaler,  im 
Kleinem  Sachsen  gesslin.  S.  d.  {vers  1590],  placard 
in-fol.,  avec  fig.  en  bois. 

Cette  pièce  qui  compte  40  vers  a  été  décrite  par 
M.  E.  Weller,  dans  Y  Anzeiger,  1866,  col.  180. 

C.  Niemandt  ;  Wie  fast  ledermann  an  ihm  wil 
Ritter  werden.  Allen  Haussherren  vnd  Frawen,  so 
stets  mit  Gesinde  vmbgehen  ...  kurtzweilig  zu  lesen, 
vnd  in  Deutsche  Reimen  verfasset.  Erfurt,  1585, 
in-8,  fig.  en  bois. 

Bibl.  royale  de  Berlin. 

Ce  petit  poème  a  été  reproduit  dans  VAmphithea- 
trum  sapientiae  socratico-joco-seriae  de  Gaspard  Dorna- 
vius  (Hanoviae,  1619  et  1670,  in-fol.).  Voy.  Weller, 
Anzeiger,  1872,  col.    180. 

D.  Der  Niemantz  so  bin  ich  gênant 
Indergantzen  Weltt  seher  woll  bekandt. 


DU    SEIGNEUR    NemO.  527 

S.  /.  n.  d.  [vers  1620],  placard  in-fol.,  contenant 
30  vers  et  une  fig.  gravée  sur  cuivre. 
Weller,  ibid. 

E.  Wo  ist  doch  der  Niemand  nicht, 
Veberali  ist  er  anzutreffen 
ledermann  der  will  Ihm  Aeffen 

Vnd  mann  weiss  nich  was  geschicht..., 
S.  l.  n.  d.  [vers  1640],   placard  in-fol.,  avec  une 
figure  représentant  un  homme  qui  tient  une  lanterne 
et  dont  la  bouche  est  fermée  par  une  poire  d'angoisse. 
Weller,  ibid. 

F.  Allamodischer  Niemand.  S.  l.  n.  d.  [vers  1650J, 
placard  in-fol.  contenant  32  vers  avec  une  figure. 

Ce  Ncmo  «  à  la  mode  »  commence  ainsi  : 

Ich  bin  je  ein  unschuldig  Mann, 
Noch  thut  man  inich  stets  ligen  an, 
So  man  thut  sehen  in  ein  Hauss... 

Weller,  ibid. 

Le  même  auteur  cite  encore  un  renouvellement 
politique  de  la  même  facétie  intitulé  :  Der  unschuldige 
Niemand,  diescr  ist  der  Urheber  des  franzôsischen  Krieges  ; 
Frankfurth,  1794,  in-4  de  8  fT.  (envers). 

Les  bibliographes  anglais  citent  une  pièce  sur 
laquelle  nous  n'avons  pas  de  détails,  mais  qui  pourrait 
bien  n'être  qu'une  traduction  ou  une  imitation  de 
l'une  des  vies  de  Nemo  que  nous  avons  citées.  En 
voici  le  titre  : 

A  Treatise  entituled  :  Nobody  is  my  Name.  London. 
by  R.  Waldegrave,  S.  d.,  in-8. 

L'impression  paraît  avoir  été  exécutée  vers  la  fin 
du  XVI«  siècle. 

En  Angleterre,  comme  en  Allemagne,  le  nom  de 
Nemo  fut  adopté  par  les  auteurs  de  pamphlets  poli- 


528  Merveilleux  Faictz 

tiques.  Nous  empruntons  à  M.  Hazlitt  les  exe.nples 
suivants  : 

A.  A  letter  of  Nycholas  nemo.  (Licensed  to 
Rowland  Hall  in  1561-62.) 

B.  The  Returne  of  olde  well  spoken  no  body. 
(Licensed  to  Hugh  Singleton  in  1  08-69.) 

C.  A  Letter  from  Nobody  in  the  City  to  Nobody 
in  the  Country.  Printcd  for  Somcbody.  1679.  In-4 
de4ff. 

Nous  ne  pouvons  terminer  cette  notice  sur  Nemo 
sans  rappeler  au  moins  le  titre  de  plusieurs  autres 
Sermons  facétieux  du  même  genre  également  publiés 
par  M.  Wattenbach  :  Sermo  seu  Dictamen  contra 
absûncnûam  scu  jejunium  {Anzcigcr^  1866,  col.  393- 
397);  Lectio  Danielis  Proplutac  {ibid.^  1868,  col.  9- 
11);  Sermo  non  indcgans  de  Sanctissimo  Fratre  hiviccm 
{ibid.,  1868,  col.  39-41). 

En  France  le  goût  des  Moralités  donna  naissance 
à  diverses  compositions  relatives  à  Tout ,  Rien^ 
Chascun,  On,  etc.  Nous  avons  déjà  mentionné  le 
recueil  publié  en  1 597  par  Estienne  Prevosteau.  On 
trouvera  l'indication  de  plusieurs  ouvrages  antérieurs 
dans  une  note  qui  fait  partie  des  Mélanges  publiés  par 
la  Société  des  Bibliophiles  françois,  t.  VI  (Paris,  1829, 
in-8)'. 

Nous  citerons  enfin,  en  Angleterre,  la  petite  pièce 
suivante  : 

The  prayse  of  Nothing.  By  E[dwardJ  D[yer.''J. 
Imprintcd  at  London,  in  Fleetc-streate,  bcneath  the  Con- 

I.  Ce  genre  de  facétie  fut  renouvelé  en  France  à 
l'époque  des  Mazarinades.  Voy.  Le  Burlesque  On  de  ce 
temps  (Moreau,  n°'  611,  612),  l'On  du  temps  tout  nouveau 
(Moreau,  n"  2598),  etc. 


DU    SEIGNEUR    NEMO.  329 

daite,  at  ihe  signe  of  S.  John  Evangcllst,  by  H.  hickson, 
1585.  In-4  goth.  de  is  ff  et  1  f.  blanc. 

Voy.  sur  cet  ouvrage  Collier,  Bibliographkal  and 
Critical  Account  of  thc  rarest  Bocks  in  the  English 
Language,  t.  Il,  p.  60-63. 


Les  grans  et  merveilleux  Faictz 

du  Seigneur  Nemo, 

avec  les  privilleges  qu'il 

a  et  la  puissance  qu'il  peult  avoir 

depuis  le  commencement  du  monde 

jusquesà  la  fin. 

Auditc  vcrba  mea  et  vivet  anima  vestra,  Esaye,  4'. 
'saye  escript  en  son  livre  : 
)«  Escoutez,  se  vous  voulez  vivre  ». 
^tl^  Dévotes  gens,  qui  cy  ensemble 

l^iAi<tfjLlM  Estes,  ainsi  comme  il  me  semble, 

Pour  honneste  cause  assemblez. 

Et  qui,  sans  mentir,  me  semblez 

Estre  gens  de  haultes  sciences 

Et  de  très  bonnes  consciences, 

J'ay,  s'il  vous  plaist,  intention 

De  faire  une  collacion 

Ici,  non  pas  pour  vous  apprendre, 

Mais  pour  délectation  prendre, 

Car  je  le  fais  principalment^ 

Pour  vostre  resjouissement. 

Or  faictes  paix  quant  Je  liray, 

Ou  autrement  je  me  tairai, 

Isaïe,  [LV],  4.  —  2.  A  B  ;  principalement. 


330  Merveilleux  Faictz 

Quoy  que  tout  soit  sans  fiction, 
Et  sauf  vostre  correction  ; 
Seulement  me  vueil  préparer 
A  celle  fin  de  déclarer 
L'excellence  et  le  grant  renom 
D'ung  très  grant  Seigneur,  dont  le  nom 
Est  Nemo,  qui  tous  autres  passe; 
Audite  ergo,  loco  et  capitula  preiibatis. 

Mais  que  chacun  me  donne  espace, 
Je  vous  diray,  à  brief  parler, 
Ce  que  de  Nemo  veulx^  toucher. 
Nostre  Dieu,  où  tout  bien  abonde, 
Quant  il  vint  pour  former  le  Monde, 
Car  il  est  dit  si  grant  merveille 
Que  depuis  je  m'en  esmerveille. 
Premier,  je  treuve  que  de  faict 
Nemo  fut,  quant  et  les  jours,  faict: 
Dies  Jormabuntur  et  Nemo  in  eis.  Psalmo  :  j8' 
Aussi  l'Evangille  raconte. 
Qui  vault  bien  qu'on  en  face  compte. 
Que  Nemo  avant  Jesu-Christ 
Monta  au  ciel,  quant  il  escript  : 
Nemo  ascemiit  in  celant.  Jo.  6 3. 
hem  Jésus  monstrans  zelum, 
Quem  gerebat  '*  dulcissime 
Erga  Neminem^  maxime., 
Dixit^  :  Nemo  venu  ad  me.  Jo.  6'. 


I.  A  :  veut.  —  2.  Verset  15.  Ce  renvoi  et  les  suivants 
manquent  dans  b.  —  3.  Johannis,  III.  13.  —  4.  b  :  ger- 
beant.  —  5.  b  :  merminem. —  6.  b  :  Dexit.  —  7.  Johan- 
nis VI,  6. 


DU    SEIGNEUR    N'EMO.  ^?I 

Et,  quant  il  fut  en  la  présence 
De  Dieu,  veit  la  divine  essence 
Ncmo  Dcum  vidil,  ce  qu'onques   Jo.,  4^. 
Homme  [avant  luy]  n'avoit  faict.  Doncques 
Fault  il  dire,  pour  vérité 
Qu'il  avoit  grant  auctorité. 
De  rechief  saint  Pol  nous  escript 
En  une  Epistole,  où  il  dit 
Que  Nemo  peult  bien  appeller 
Le  nom  Jésus  et  en  parler  : 
Nemo  potest  dlcerc  :  Dominas  Jésus.  Cor.,  12-. 

Mais  plus  y  a,  car  je  vous  dy 
Que  Nemo  fut  si  très  hardi, 
Car,  quant  Juifz  n'osèrent  prendre 
Jesum,  il  osa  entreprendre 
D'y  mettre  hardiment  les  mains  : 
Nemo  misa  in  eum  manus.  Jo.,  7^. 
Encores  n'est  ce  que  du  moins, 
Car,  comme  dit  Nichodemus, 
En  parlant  au  très  doulx  Jésus, 
Nemo  povoit  telz  signes  faire 
Comme  il  faisoit,  sans  luy  desplaire  : 
Nemo  potest  hec  signa  facere  que  tu  facis.  Joh.  3  *. 
Nemo,  pour  en  brief  le  vous  dire, 
Est  si  grant  et  si  puissant  sire 
Que  ce  que  Dieu  peult  clorre  il  œuvre. 
Ce  de  quoy  Dieu  faict  ouverture: 
Deus    claudit    et    Nemo    aperit;    aperit   et   Nemo 

claudit^. 

I.  Johannis  I,  18.  —  2.  Primae  ad  Corinthios  XII,  3. 
—  3.  Johannis  Vil,  44.  —  4.  Johannis  III,  2. —  ç.  Apo- 
calypsis  II,  7. 


3p  Merveilleux  Faictz 

Ne  dit  pas  aussi  l'Escripture 
De  Job,  si  g'y  sçavoye  bien  mordre, 
Que  Nemo  se  peult  bien  estordre 
De  la  main  Dieu?  Certes  si  feist, 
Cum  sit  Nemo   qui  de  manu   tua   possit  eruere. 

Job,  10  ^. 
Et  saint  Jehan  aussi,  qui  nous  dit 
Que  Nemo  la  joye  osteroit 
Aux  Disciples,  quant  il  vouldroit, 
De  laquelle  Jésus  parloit  : 
Gaudium  vestrum  Nemo  tollet  a  vobis.  Joh.  16-. 
Nully  si  ne  se  deveroit 
Esmerveiller  pour  ung  tel  cas. 
Saint  Jehan  dit  en  ce^  mesme  pas 
Que  Nemo  à  Dieu  osteroit 
Son  ame,  quant  il  lui  plairoit  : 
Et  Nemo  tollet  a  me  anïmam  meam^. 
Pour  sçavoir  d'ont  telle  puissance 
Luy  vint,  sachez  que  sa  naissance, 
Ou  au  moins  son  commencement. 
Si  vint  des  Roys  premièrement  : 
Nemo  ex  Regibus  habuit  inilium.  Sap.  7^. 
Aussi  dit  ailleurs  l'Escripture** 
Que  Nemo  est  de  tel(le)  nature, 
Si  est  que  sa  propre  personne 
Peult  porter  de  fait  la  couronne 
Entre  tous  les  Roys  terriens  : 
In    omnibus  Regibus   Nemo  portabil  dyadema   et 

Nemo  accipiet  coronam.  Machabe.  8". 

I.  Job.  X,  7.  —  2.  Johannis  XVI,  22.  —  3.  b  :  pour 
ung.  —  4.  Johannis  X,  18.  —  5.  Sap.  VII,  5.  —  6.  b  : 
rf'Escripture.  —  7.  Primo  Machabaeorum,  VIII,  14. 


DU    SEIGNEUR    Ne  MO.  333 

Et  je  ne  m'esbahis  de  riens 
Se  Nemo  a  tant  d'avantage, 
Veu  que  les  gens  de  son  lignage 
Sont  moult  prisez  et  honnorez 
Et  en  auctorité  trouvez 
Du  sainct  Archange  Gabriel, 
Qui  annonça  dit  bien  et  bel 
A  dame  Elizabeth  ainsin' 
Que  Nemo  estoit  son  cousin  : 
Nemo  est  in  cognatione'^  tuâ.  Lu.  \o^. 
Item  je  puis  bien  reciter 
Qu'à  Dieu  ne  peult  nul  résister 
Que  Nemo  tout  à  beau  délivre, 
Tesmoing  Job,  disant  en  son  livre  : 
Deus,  cujiis  ira  resistere  Nemo  potest^. 
Plus  fort  l'Escriture  raconte 
Du  bon  homme  [Job]  et  nous  compte, 
Parlant  des  choses  qui  sont  faictes. 
Que,  se  Dieu  les  avoit  deffaictes, 
Nemo  les  peult  édifier  ; 
Si  destru[x]erit  ^  Deus,  Nemo  est  qui  ^  edificet  "^ . 
Aussi,  Dieu  mercy  et  la  vostre, 
Aussi  vray  que  la  patenostre, 
Il  est  tenu,  comme  j'entens, 
Combatre  à  ses  propres  despens  ; 
Nemo  propriis  sumptibus  militare  tenetur^. 


I.  a:  auisin  — 2.  b  ;  cognotiene.  —  5.  Luc.  I,  61. — 
4.  Job.  IX,  15. 

5.  B  :  dextraxeris.  —  6.  b  :  que.  —  7.  Job.  XII,  14. 
—  8.  B  :  tenet.  —  Ce  texte  se  rapporte  sans  doute  à 
celui-ci  :  «  Quis  militât  suis  stipendiis  unquam  ?  »  Prima 
Corint.  IV,  7. 


334  Merveilleux  Faictz 

Aussi  dit  bien  Dieu  sans  doubtance 
Que  Nemo  est  de  tel(le)  vaillance 
Qu'il  faict  les  gens  devant  fuyr, 
Quant  luy  plaist  les  poursuivyr  : 
Fugit  impius,  Nemine  persequcnU^ .  Proverb.,  28^. 
Jésus  dit  qu'il  faict  bien  plus-*  fort, 
Car  il  péult  ravir  par  effort 
Les  ouailles  de  la  main 
De  Dieu,  le  père  souverain  : 
Ntmo  potes t  râper e  oves  de  manu  pains  mei  "*. 
Saint  Luc  si  a  mention  faicte 
Qu'il  est  en  son  pays  prophète  : 
Nemo  propheta  acceptas  est  in  patriâ  sud'^. 
Nemo  ne  vueille  à  nul  desplaire 
Entre  les  choses  qu'i  veult  faire, 
Selon  poétique  escripture 
Il  peut  tollir  don  de  nature  : 
Quod  Natura  dedit,  Nemo  tollere  potest^, 
Et  Chaton  dit  que  de  péché 
Nemo  ne^  peult  estre  entaché  : 
Nemo  sine  crimine  vivit  ^, 
Et  si  respont  qu'il  est  de  faict, 
Quant  on  l'appelle,  amy  parfaict  : 
Nemo  respondet  amicus^. 


I.  B  :  persequante.   —  2.  Prov.  XXVIII,  i.  —  ].   Plus 
est  omis  dans  b.  —  4.  Johannis  X,  29. 

5.  Luc.  IV,  24. 

6.  Voir  plus  haut,  page  }i6,  note  8. 

7.  Ne  est  omis  dans  a. 

8.  Si  vitam  inspicias,  hominum  si  denique  mores, 
Cum  culpant  alios,  nemo  sine  crimine  vivit.  I,  5. 

9.  Si  tibi  pro  meritis  nemo  respondat  amicus, 
Incusam  Deum  noli,  sed  te  ipse  coerce.  I,  23. 


DU    SEIGNEUR    NEMO.  355 

En  ce  mesme  livre  est  escript 

De  luy  en  ung  verset  qui  dit 

Que  Nemo  se  peult  esjouyr 

Et  de  joye  longuement  jouyr, 

Comme  il  appert  par  ce  coupplet 

Qui  dit  :  Nemo  dm  gaudct  ', 

Q_ui  est  ung  grant  honneur  à  luy 

Et,  d'autre  costé,  c'est  celuy 

Qui  a  plus  grande  charité  : 

Majorent  charitatem  Nemo  habet,  Jo.  1 5  2. 

Aussi  a  il  subtilité 

D'estre  aux  justes  appercevant, 

Dont  saincte  Eglise  va  chantant  : 

Ecce  quomodo   moritiir  justus ,  et  Nemo  percipit 

corde. 
'    Item  son  engin  n'est  pas  rude, 
Car  la  très  grande  ^  multitude, 
Dont  Jehan  ■*  parle  en  l'Apocalypse, 
Povoit  nombrer  de  fil  en  lice  : 
Vidi   turbam  magnam ,    quam    dinumerare   Nemo 

potcrat,  Apocal.,  7^. 
Ne  dit  pas  aussi  Priscien, 
Maistre  de  grammaire  ancien, 
Que  Nemo  fut  son  compaignon  ; 
Neminem,  inquit  Priscianus,  inveni  socium  ? 

Pour  Dieu,  chères  gens,  or  penson 
Bien  en  noz  coeurs  que  c'est  grant  signe 

1 .  Esto  animo  forti,  cum  in  damnatus  inique  ; 
Nemo  diu  gaudet,  qui  judice  vincit  iniquo.   II,  34. 

2.  Joh.  XV,  13,  qui  donne  dilectionem  et  non  pas 
charitatem.  —  5.  a  b  :  grant.  —  4.  a  b  :  sainct  Jehan. 
—  S-  Apocalypsis  VII,  9. 


^36  Merveilleux  Faictz 

Que  Nemo  soit  personne  digne, 

Quand  le  livre  des  sept  seaulx  clos 

Fut  par  luy  ouvert  et  desclos, 

Dont  l'Apocalypse  faict  compte  : 

Nemo  dignus  inventas  est  a  périr  e   Ubrum.  Apo- 

cal.  5^. 
Mais,  entre  les  faictz  que  je  compte, 
Ne  doy  oublier,  ce  me  semble, 
Ce  qu'à  ses  Disciples  ensemble 
Dit  Jesu-Christ  qu'i  s'en  allassent 
Par  le  pays,  Nemo  saluassent  2, 
S'ilz  le  trouvoient^  en  leur  voye  : 
Neminem  salutaveritis  in  via.  Lu.  10*, 
Et  à  aucuns  dit  toutesvoye, . 
En  sa  transfiguration, 
Fist-il  expresse  injunction 
De  la  vérité  révéler  ^ 
A  Nemo,  sans  jà^  luy  celer  : 
Nemini  dixeritis  visionem.  Mat.  7  ^. 
Mesme  ce  fut  un  grant  honneur 
Que  fist  Jésus,  nostre  Seigneur, 
A  Nemo,  quant  il  demandoit 
A  la  femme,  qui  prinse  estoit 
En  adultère,  où  estoyent 
Ceulx  qui  de  ce  faict  l'accusoyent 
Et  qu'elle  respondit  :  «  Nemo  »  ; 
Car  alors  luy  dit  Jésus  :  «  Ho  », 
Puisque  Nemo  est  iceluy, 


I.  Apoc.  V,  4.  —  2.  B  :  trouvassent.  —  ].  a  :  trou- 
noient.  —  4.  Luc.  X,  4.  —  j.  b  :  vérité  cruelle.  —  6.  b  : 
la.  —  7.  Math.  XVII,  9. 


DU    SEIGNEUR    NeMO.  3^7 

Je  n'y  touche  par  dessus  luy  ; 

aNemo^  Domine.  »  —  (fNec  ego  te  condemnabo.  » 

Joh.  SK 
Item  le  faict  je  vous  ramaine 
De  la  femme  Samaritaine 
A  laquelle  Jésus  parla 
Emprès  le  puys*  où  il  alla, 
Auquel  ses  Disciples  n'osèrent 
Demander,  quant  ilz  retournèrent 
Devers  luy,  qu'il  luy  avoit  dit, 
Et  Nemo  hardiment  le  fist  ; 
Nemo  dixit  :   «  Quid  queris  ,  aut  quid  loqueris 

cum  eâ?  n  Joh.  4  ^. 
Somme,  ses  faictz  sont  ung  abisme 
Dont  jamais  ne  sçauroye  la  dismc* 
Suffisamment  vous  relater. 
Et  ne  cessasse  huy  d'en  parler. 

Je  vous  ose  encore  bien  dire 
Que,  quand  Jesu-Christ  nostre  sire 
A  ses  disciples  racomptoit  ^ 
Que,  au  temps  lors  qu'il  s'en  alloit 
A  cil  qui  l'avoit  envoyé, 
Par  Nemo  fut  interrogué  : 
Vado  ad  eum  qui  me  misit,  et  Nemo  interrogat  me: 

«  Quo  vadis?  »  Joh.  16". 

Encore  vous  vueil  bien  parler 
De  ce  que  Jésus  dit  de  soy 

I.  Joh.  VIII,  10.  —  2.  B  :  pis.  —  3.  Joh.  IV,  72.  — 
4.  La  dixième  partie. —  5.  Imp.  :  racomptoir.  —  6.  Joh. 
XVI,  j. 

P.  F.  XI  22 


5^8  Merveilleux  Faictz 

En  parlant  aux  Juifs  de  la  loy 

Et  de  Moyse,  le  prophète, 

Disant  que  Nemo  l'avoit  faicte  : 

«  Nemo,  ))  inqmt  Moyses,   «  dédit  vobis  legem,  et 

Nemo  facit  legem  ».  Joh.,  7  ''. 
Que  Nemo,  est  chose  bien  clère, 
Peult  faire  loy  comme  Emperière 
Et,  combien  qu'il  soit  seigneur  grant. 
Si  mect  il  bien  la  main  pourtant 
A  la  charue  pour  labourer 
Et  derrière  soy  regarder 
Pour  estre  abille  à  parvenir 
Au  règne  qui  ne  peult  finir  : 
Nemo,    mittens  manum   ad  aratrum  .et  respicien<! 

rétro,  aptus  est  regno  Domim'^.  Lu.  9^. 
Encore  vous  dy-je,  sans  fable, 
Que  Nemo  est  plus  serviable 
En  l'église  et  plus  diligens 
Que  ne  sont  beaucoup  d'autres  gens  ; 
Car  il  y  scet  bien  allumer 
La  lampe  et  il  scet  bien  chanter  : 
Nemo  accendit  lucernam,  Luce  11'*; 
Nemo  poterat  dicere  canticum,  Apo.  44^; 
Nemo  les  ouvriers  qui  chomoient 
Loua,  quant  les  autres  alloient 
En  la  vigne  pour  labourer. 
Dont  saint  Mathieu  voulut  parler, 
Au  texte  de  son  Evangille  ^. 


1.  Jûhannis  VII,  19.  —  2.  b  :  regno  Dei.  —  3.  Luc. 
IX,  62.  —  4.  Luc.  Vill,  16. •  —  j.  Apocalypsis  XIV,  5. 
—  6.  B  place  ce  vers  avant  :  Nemo  les  ouvriers,  etc. 


DU    SEIGNEUR    NemO.  339 

Car,  quant  le  père  de  famille 
Les  enquist  pourquoy  ilz  estoient 
Ainsi  oyseulx,  ilz  respondoient' 
Qu'avec  luy  ne  seroient  ilz  mye 
Et  que  Nemo,  sans  menterie, 
Pour  ce  jour  les  avoit  louez  : 
Responsum  dederunt  ei  quia  «  Ncmo  nos  conducit  » . 
Mathei  20  2. 

Pour  Dieu,  Messeigneurs,  or  oyez 
Dudit  Nemo  que  ce  peult  estre. 
Car  il  peult  bien  à  plus  d'ung  maistre 
Servir,  s'il  luy  plaisoit  le  faire. 
Sans  à  nul  d'eulx  estre  contraire  ; 
Nemo  potest  duobiis  dominis  servire,    Mathei  6,  et 

Luce  16  3. 
Ne  mect  pas  aussi  saint  Lucas 
De  Nemo  ung  merveilleux  cas. 
Lequel  si^  nous  est  demonstrable 
Que  Nemo  fut  tant  charitable 
Qu'à  ung  povre  qui  avoit  fain 
Donna  des  miettes  de  pain 
Chéans  de  la  table  du  riche, 
Qui  tant  estoit  avar  et  chiche 
Qu'il  ne  luy  en  vouloit  donner, 
Mais  cil  Nemo  abandonner 
Luy  en  voulut  piteusement  : 
Erat  qaidcm  paupcr  cupicns  recreari  de   micis  que 

cadebant  de  rnensd  divitis,  et  Nemo  illi  dabat. 

Luc.  i6''. 


1.  A  ;  respondirent. —  2.  Mat.  XX,  7.—  3.  Mat.  VI,  24; 
Luc.  XVI,  13. — 4.  S;  est  omis  dans  b. —  j.  Luc.  XV,  16. 


340  Merveilleux  Faictz 

Nemo  aussi  pareillement 
Pour  ses  mérites  et  devoir 
Selon  les  Droictz  peult  bien  avoir 
Sans  bigamie,  ce  me  semble, 
Deux  femmes  espousées  ensemble  : 
Neminl  l'iccai  duas  uxores  habcre. 
Vrayement,  chères  gens,  qui  bien  pense 
A  Nemo  et  son  excellence 
Je  cuide  qu'il  s'en  esmerveille, 
Car  nul  ne  faict  chose  pareille 
Qu'il  peult  vendre  et  aliéner 
Les  corps  sainctz  et  en  marchander 
Licitement  et  à  sa  guise 
Et  des  trésors  de  saincte  Eglise  ; 
Nemo  martyres  distrahat  ;  Nemo  mercetur  de  sacri- 

ficiis  ecclesiasticis. 
Nemo  n'est  pas  à  condenner. 
Seigneurs,  car  il  peult  contenner 
Les  lyens  dont  l'Eglise  lye; 
Nemo  contemnat  vincula  eccksiastica. 
Plus  fort.  Nemo,  nul  ne  le  nye, 
Si  peult  bien  excommunier 
Et  d'excommuniment  lyer 
Sans  cause  es  Lectres  autentiques 
Nemo  potest  excommunicari  sme  causa. 
Et,  aux  Bulles  Apostoliques, 
N'y  est-il  pas  par  motz  exprès 
Escript,  si  est  ou  assez  près. 
Que  Nemo  peult  estre  licite 
Les  rompre,  qui  n'est  pas  petite  : 
Nostrc  igitur  prescntis  concessionis  paginam  Nemini 

ticeat  in/r ingère. 


DU    SEIGNEUR    NEMO.  54I 

Les  Roys  aussi  et  autres  Princes 
Et  les  Présidens  des  Provinces, 
Quant  ilz  reçoivent  les  Sergens* 
Des  Conseillers  et  autres  gens, 
Les  -  font-ils  pas  jurer,  si  font, 
Que  à  Nemo  ilz  révéleront 
Les  secretz,  et,  s'enquis  j'estoye 
Pour  cela,  je  leur  respondroye 
Que  c'est  pour  ce  qu'il  ne  mourra 
Point,  mais  tousjours  vif  demourra  : 
Nemo  est  qui  semper  vivat.  Ecclesiastici  1  ^. 

Que  voulez  vous  que  je  vous  dye? 
C'est  une  droicte  mélodie 
Que  de  Nemo  et  de  ses  faictz 
Dont  n'en  sçauroye  dire  huy  mais. 
Et  si  en  diray  encore  ung 
Qui  entre  les  Clercz  est  commun, 
Et  qui  est  si  grant  que  sans  faulte 
Je  m'esmerveille,  aussi  est  haulte 
La  chose  dont  Dieu  escondit 
Ses  Disciples  quant  il  leur  dit 
Que  à  eulx  sçavoir  n'appartenoit 
Quand  la  fin  du  Monde  seroit, 
Qu'on  dit  du  Jugement  le  jour; 
Mais  il  leur  dit  iors  sans  séjour 
Que  Nemo-'  sy  le  sçavoit  bien 
De  die  autem  illo  vel  horâ  Nemo  scit.  Marci  40  ^. 
Somme  toute,  je  croy  et  tien 

I.  Ce  vers  manque  dans  b.  ~  2.  a  b  :  Ne  les  font-ils. 

5.  Ecdes.  IX,  4. 

4.  Imp.  :  Que  ne  Neir.o.  —  5.  Marci  XIII,  52. 


^42  Merveilleux  Faictz  de  Nemo. 

Que,  se  d'ung  moys  je  ne  cessoye 

D'en  parler,  pas  je  ne  diroye 

De  Nemo  tout  ce  qu'on  en  treuve 

En  chascun  livre  qui  l'appreuve. 

Mesme,  sainct  Pol  si  nous  racompte, 

Nemo  par  vain  langage  et  compte 

Peult  séduire  les  gens  en  brief 

Et  les  mectre  en  voye  de  meschief  : 

Nemo  vos  seducat  inanibus  ^  verbis  '-. 

Nemo  peult  bien,  sans  contredit, 

Résister  en  faict  et  en  dit 

A  ses  ennemys  sans  doubter, 

Sans  qu'ilz  le  puissent  rebouter  : 

Nemo  inimicis  audebit  resistere.  Levitici  26^. 

Item  saint  Jehan  dit  que  nul  homme 

Ne  peult  aussi  bien  besongner 

De  nuyt,  qu'on  doit  prendre  son  somme, 

Que  Nemo,  s'il  y  veult  soigner*  : 

Venit  nox  ciim  Nemo  operari  potest.  Jo.  10^. 

Messeigneurs,  pour  tant  je  conclus 
Par  ce  que  j'ay  dit  cy  dessus, 
Priant  le  filz  de  la  Pucelle 
Qu'il  nous  doint  la  vie  éternelle, 
Quant  son  rigoreux  examen 
Sera  tenu.  Dictes  :  Amen^. 


I.  inanimus.  —  2.  Ad  Ephesios  V,  6.  —  }.  Levit.  XXVI, 
37.  —  4.  B  répète  :  besongner.  —  5.  Johannis  IX,  4.  — 
6.  B  ajoute  :  Finis. 


Les  Menus  Propos. 


L'auteur  de  la  Bibliographie  parémiologiquc  (Paris, 
Potier,  1847,  in-S",  n°  236,  p.  127-9),  M.  Gra- 
tet-Duplessis,  s'est  arrêté  assez  longuement  sur  les 
Menus  Propos  : 

«  Cet  opuscule,  écrit  en  vers,  dit-il,  n'a  pas  une 
bien  grande  importance,  mais  il  ne  laisse  pas  d'être 
curieux.  C'est  une  espèce  de  dialogue  fort  singulier, 
dans  lequel  trois  interlocuteurs  échangent  entre  eux 
sans  liaison  et  sans  ordre  tous  les  quolibets,  tous  les 
calembours,  tous  les  proverbes  qui  leur  passent  par 
la  tête  et  qui  avaient  cours  de  leur  temps.  La  seule 
manière  de  donner  une  idée  de  cette  bizarre  compo- 
sition, vrai  Coq-à-l'âne  à  l'usage  de  quelque  bouffon 
de  l'époque,  est  d'en  citer  quelques  passages.  Je  prends 
une  page  au  hasard,  et  je  la  transcris  littéralement  : 

Je  ne  me  sauroye  adviser 

Grant  chemin  jusques  à  la  lune. 

«  Il  se  trouve  au  milieu  de  toutes  ces  extrava- 
gances quelques  proverbes,  quelques  dictons  qu'on 
ne  retrouve  que  là  et  dont  il  pourrait  être  intéres- 
sant de  rechercher  l'origine  et  la  signification.  Une 
réimpression  intelligente  de  ce  rarissime  opuscule 
pourrait  n'être  pas  tout-à-fait  sans  valeur  historique 
ou  philologique.  » 

Nous  essayons  aujourd'hui  de  remplir  le  vœu  de 
M.  Duplessis  en  réimprimant  cette  pièce  à  laquelle 
nous  trouvons  même  plus  de  valeur  qu'il  ne  lui  en 
attribuait.  D'un  côté,  la  forme  décousue  en  est  toute 


544  L,ES  Menus  Propos. 

volontaire,  et  appartient  à  un  petit  genre  littéraire, 
caractérisé  au  XIV'^  siècle  par  les  Fatraslcs  des  Trou- 
vères, au  XV«  et  au  XVI''  par  les  Sottks  et  par  les 
Coq-à-l'Ane  que  Marot  mit  à  la  mode.  D'autre  part, 
elle  a  une  véritable  valeur  de  style;  les  vers  bien 
frappés  ou  spirituels  y  sont  nombreux,  et  la  coupure  des 
rimes  révèle  un  écrivain  rompu  aux  finesses  du  métier. 

En  réalité  les  Menus  Propos  ont  été  composés  pour 
être  dits  sur  les  tréteaux  par  trois  Sots  ou  Badins^ .  C'est 
proprement  une  Sottie,  qui  devait  précéder  quelque 
représentation  de  carnaval.  Le  triolet  qui  se  trouve  au 
début  de  la  pièce  et  celui  qui  la  termine,  l'adresse  aux 
spectateurs  contenue  dans  les  derniers  vers  suffiraient 
à  eux  seuls,  pour  prouver  que  notre  poëme  est  une 
œuvre  théâtrale.  La  forme  des  vers  est,  du  reste, 
la  forme  consacrée  pour  les  Sotties  et  les  Farces. 

La  pièce,  en  effet,  est  écrite  en  rimes  plates,  mais  ces 
rimes  se  partagent  et  passent  d'un  couplet  à  l'autre. 
Chaque  couplet  a  deux  sons  à  la  rime,  ce  qui  l'en- 
chaîne en  même  temps  au  précédent  et  au  suivant, 
et  le  saut  constant  de  la  rime  d'un  personnage  à 
l'autre  donne  pour  l'oreille  à  la  série  des  répliques 
un  enlacement  et  une  suite  d'autant  plus  nécessaires 
que  le  sens  est  à  chaque  instant  interrompu  et  ne  se 
renouvelle  que  pour  disparaître  aussitôt.  La  rapidité 
du  débit  devait  ajouter  de  l'intérêt  à  ce  cliquetis  de 
mots  et  d'idées. 

L'origine  normande  des  Menus  Propos  ne  peut  faire 
l'objet  d'aucun  doute.  Parmi  les  localités  qui  y  sont 
citées,  nous  n'avons  à  tenir  compte  ni  de  Constanti- 
nople  ou  de  Venise,  ni  même  de  la  Bresse,  de 
Limoges,  de  Beauvais  ou  de  Calais.  Paris  doit  être 
également  écarté,  malgré  la  mention  de  la  Grève,  de 
la  Porte-Baudet  et  des  Quinze-Vingts.  Au  contraire, 

I,  Nous  croyons  que  les  trois  acteurs  se  sont  nommés 
dans  la  Sottie  elle-même.  Us  s'appelaient  probablement 
Cardinot,  Roget  et  Guygart.  Voy.  vers  96  et  joi. 


Les  Menus  Propos.  345 

la  Normandie  règne  en  maîtresse:  Bourg-Achard  et 
Beaumont-le-Roger  sont  dans  l'Eure;  Saint-Lô  ef 
Villedieu,  dans  la  Manche;  Touques,  Bayeux,  Isigny, 
Formigny,  la  vallée  d'Auge,  dans  le  Calvados.  Mais, 
dans  les  détails  locaux,  Rouen  l'emporte  avec  les 
mentions  de  Saint-Maur,  de  Saint-Romain,  de  Beau- 
voisine  et  des  Moulineaux.  C'est  donc  à  Rouen  que 
notre  Sottie  a  dû  être  représentée. 

On  a  voulu  attribuer  les  Menus  Propos  à  Gringore, 
mais  cette  supposition  toute  gratuite  n'a  même  pas 
un  commencement  de  preuve. 

Gringore  paraît  être  de  Caen,  mais,  s'il  était  né 
au  moment  où  les  Menus  Propos  ont  été  écrits  et 
joués,  il  devait  être  encore  loin  de  tenir  une  plume. 
En  effet,  il  n'a  écrit  que  sous  Louis  XII  et  sous 
François  I'^'';  son  premier  livre  imprimé  avec  date, 
le  Château  de  labour^  est  de  1499,  et  il  imprimait  en 
1 527  et  en  1 528  les  Chants  royaulx  et  les  Notables  et 
Enseignements.  La  date  de  nos  Menus  Propos,  qu'on 
ne  lui  attribue  que  par  la  ressemblance  de  leur  titre 
avec  ses  Menus  Propos  de  Mère  Sotte,  imprimés  pour 
la  première  fois  en  1521,  est  en  réalité  bien  anté- 
rieure. Deux  allusions  très-positives  permettent  de  la 
fixer.  Il  est  question  de  la  Pucelle  du  Mans  et  de 
la  mort  du  duc  d'York.  Or,  la  bataille  de  Wakefield, 
où  périt  le  duc  d'York,  est  du  mois  de  novembre  1460, 
et  la  condamnation  de  Jeanne  la  Féronne  est  de 
mars  1461.  La  pièce,  qui  ne  vise  pas  en  particulier 
son  procès,  pourrait  lui  être  un  peu  antérieure,  mais 
la  reunion  des  deux  dates  prouve  que  la  pièce  ne 
peut  pas  être  antérieure  à  décembre  1460,  et  qu'elle 
est  plus  probablement  de  1461.  Plus  tard,  la  mort 
du  duc  d'York  n'était  plus  de  l'actualité,  et  la  Pucelle 
du  Mans  était  oubliée. 

En  réalité,  les  plus  anciennes  éditions  connues  de 
nos  Menus  Propos  ont  été  imprimées  vers  1 500.  Il  doit 
y  en  avoir  eu  d'antérieures  que  nous  ne  connaissons 
pas,  et  le  nombre  des  réimpressions  faites  au  com- 


546  Les  Menus  Propos. 

mencement  du  XVI*  siècle  montre  que  cette  pièce 
avait  conservé  son  succès;  eile  était,  comme  on 
dit,  «  restée  au  répertoire.  » 

Voici  rénumération  bibliographique  des  éditions 
aujourd'hui  connues  : 

A.  Les  menus  propos.  —  Cy  finent  les  menus  pro- 
pos Im  //  primes  nouvellement  a  paris  par  le  jj  han 
treperel  demourrant  sur  le  pont  //  nostre  dame  a  lymaige 
saîct  Laurës.  S.  d.  [vers  1 500],  in-4  goth.  de  I2ff.  de 
38  lignes  à  la  page,  sign.  A-B,  par  6. 

Au  titre,  la  grande  marque  de  Jehan  Trepperel 
(Silvestre,  n»  74). 

Le  verso  du  dernier  f.  est  blanc. 

Cette  édition  avait  sans  doute  été  précédée  d'une 
ou  de  plusieurs  éditions  exécutées  en  Normandie, 
mais  c'est  la  plus  ancienne  qui  nous  soit  parvenue. 
Les  autres  éditions  que  nous  avons  eues  sous  les 
yeux  offrent  une  lacune  et  des  transpositions  qui 
indiquent  un  remaniement  postérieur. 

Biblioth.du  baron  J.  E.  de  Rothschild.  —  Bibl. 
du  baron  de  Ruble.  —  Catalogue  Cigongne,  n'  690. 

B.  Les  menus  propos.  —  Cy  finent  les  menus  pro- 
pos. S.  l.  n.  d.  [Caen,  vers  1 500],  pet.  in-4  go^h.  de 
12  ff.  de  36  lignes  à  la  page,  sign.  A-B. 

Au  titre,  la  marque  ae  Robinet  Macé,  imprimeur 
à  Caen,  de  1498  à  1 506  (Silvestre,  n»  134). 

Biblioth.  du  baron  J.-E.  de  Rothschild  (exempt. 
du  baron  J.  Pichon,  cat.,  n°  463,  qui  faisait  partie 
du  n"  2904  de  La  Vallière). 

Au  verso  du  titre,  une  grande  figure  en  bois 
représentant  un  clerc  assis  dans  un  fauteuil,  la  main 
gauche  levée;  devant  lui  est  agenouillé  un  person- 
nage qui  paraît  écrire  sous  sa  dictée. 

Cette  édition  donne  les  vers  dans  l'ordre  suivant  : 
!-i6o;  iSi-238;"iéi-i8o;  239-284;  525-571.  Elle 
présente  une  lacune  de  20  vers  (v.  285-324)  que 
vient  heureusement  combler  l'édition  A. 


Les  Menus  Propos.  347 

C.  Les  menus  propos.  —  Cy  finissent  les  menus 
propos.  S.  l.  n.  d.  [Paris,  vers  1 500],  pet.  in-4goth. 
de  6  fF. ,  impr.  à  2  col. 

Au  titre  la  marque  de  Trepperel. 

D.  Les  menus  propos  composes  nouuellement.  — 
Cy  finent  les  menus  propos  imprimes  nouuellement  a 
Pans  pour  Guillaume  Gyon.  S.  d.  [vers  1 520.''],  pet. 
in-8  goth.  de  12  ff. 

E.  ?[  Les  menus  //  propos  Auec//  le  temps  qui  court. 
—  [A  la  un  :]^ Imprime  nouuellement  a  paris  jjjl  Alain 
Lotrian  Imprimeur  et  librai-jlre  demourant  en  la  rueneufue 
nostre  j I  dame  a  lenseigne  de  lescu  de  France.  S.  d.  [vers 
1525],  pet.  in-8  goth.  de  16  fF.  de  27  lignes  à  la  p., 
sign.  A-B. 

Au  titre,  un  bois  représentant  un  docteur  et  un 
fou  élevés  au-dessus  de  la  foule  et  se  parlant.  Ce  bois 
se  trouve  en  tète  d'une  des  éditions  du  Dialogue  du 
Fol  et  du  Sage. 

Cette  édition  donne  les  vers  dans  l'ordre  suivant  : 
,1-160;  181-228;  267-284;  325;  170-180;  259-266; 
229-238;  161-170;  327-571  (les  vers  285-324 et  326 
manquent). 

Alain  Lotrian  exerça  de  1518  à  1545. 

Bibl.  nat.,  Y.  6158.  c  (4)  Rés. 

F.  Les  menus  propos.  //  Auec  le  temps  qui  court. 
//  —  [A  la  fin  :]  *[  Imprime  a  paris,  jj  51  Q^i  ^ri 
vouldra  auoir  si  se  transporte  //  Au  palays  a  la  pre- 
mière porte.  S.  d.  [vers  1525J.  Pet.  in-8  goth.  de 
16  fF.  non  chifF.  de  27  lignes  à  la  page,  sign.  A-B. 

Au  titre,  un  bois  représentant  trois  hommes  debout, 
qui  se  parlent.  C'est  le  bois  qui  figure  sur  le  titre  des 
Moyens  d'éviter  merencolye  de  d'Adonville  (on  peut  en 
voir  une  réduction  peu  exacte  dans  le  recueil  des 
Joyeusetez).  Il  a  été  employé  par  Guillaume  Nyverd 
au  recto  du  dernier  f.  d'une  de  ses  éditions  de  Pathc- 


348  Les  Menus  Propos. 

iin,  et  c'est  à  ce  même  libraire  que  nous  reporte 
l'adresse  rimée  qui  se  trouve  à  la  fin  du  poëme. 

Guillaume  Nyverd  exerça  de  15 16  à  1550. 

Biblioth.  de  M.  le  baron  de  la  Roche  la  Carelle. 

Cetteédition  présentede  nombreuses  transpositions. 

Voici  dans  quel  ordre  elle  donne  les  vers  : 

1-160;  181-228;  267-284;  325,  326;  171-180; 
239-266;  229-258;  161-170;  327-571.  Les  vers 
285-324  manquent  comme  aans  B  et  dans  E. 

Les  Menus  Propos  étant  écrits  en  vers  de  huit 
syllabes,  nous  avons  pu  numéroter  les  vers  de  cinq 
en  cinq,  en  sorte  qu'il  sera  facile  de  reconstituer  les 
éditions  B,E,F.  Nous  regrettons  que  la  justification 
de  nos  volumes  ne  nous  ait  pas  laissé  assez  de  place 
pour  numéroter  de  même  les  vers  de  chacune  des 
pièces  que  nous  avons  réimprimées. 


Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 
^e  je  vous  doy,  je  vous  payeray'; 
^Ce  sont  les  gaiges  de  Trevières^. 

Le  Second  ?. 
Faictes  moy  voye;  si  me  serray*. 

I.  A  :  payeraye.  —  2.  Trevières,  chef-lieu  de  canton 
dans  le  département  du  Calvados,  arrondissement  de 
Bayeux.  M.  Canel  [Blason  de  la  Normandie,  t.  II,  p.  147) 
cite  ce  proverbe,  d'après  les  Menus  Propos,  mais  sans  en 
fournir  l'explication.  Peut-être  faut-il  voir  ici  un  jeu  de 
mots  qui  signifierait  : 

«  Si  je  vous  dois,  je  vous  paierai  ; 

Ce  sera  à  coup  d'étrivières.  » 
}.  B  :  Le  Second.  —  4.  a  :  jeserray.  —  Le  sens  paraît 
être  :  Laissez-moi  passer  ;  alors  je  pourrai  m'asseoir. 


Les  Menus  Propos.  549 

Le  Tiers. 
Se  je  vous  doy,  je  vous  paieray. 
Le  Premier. 
j  II  sera  jour  quand  je  verray  * 
De  beurre  frèz  faire  chivières^. 

Le  Second. 
Se  je  vous  doy  je  vous  payeray^  ; 
Ce  sont  les  gages  de  Trevières"*. 

Le  Tiers. 

Or  me  dy  par  quantes  manières 
On  doit  commencer  son  latin. 

Le  Premier. 
Soleil  qui  se  liève  matin  ^ 
A  grant  peine  fera  jà  bien. 

Le  Second. 
Figues  f'  de  chat,  estront  de  chien 
Si  sont  assés"  d'une  figure. 

Le  Tiers. 
1 5  C'est  bon  menger^  que  d'une  heure'-*, 
Entendes  vous  bien,  de  sanglier. 

I.  a:  varray.  —  2.  b,  e  :  civierres.  —  3.  a:  paieras. 
—  4.  On  remarquera  ce  triolet  et  celui  de  la  fin.  —  5.  f: 
au  matin.  —  6.  Lat.  f£x,  lie,  marc,  excrément,  qui  est 
la  racine  de  déféquer,  défécation.  Voy.  dans  la  Friquassée 
crotestillonnée  : 

Nostre  chat  n'a  point  _figué. 

(Ed.    de  M.   Pottier  pour  la  Société   des  Bibliophiles   de 
Normandie.  Rouen,  1863,  in-4%  p.  26.) 

7.  Assés  est  omis  dans  e  et  dans  f. 

8.  B  :  Mengee.  —  9.  Prononcer  hure. 


550  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 
Par  sainct  Jehan',  qui  la^  veult  sangler, 
«  C'est  aultre  chose  » ,  dit  la  vache. 

Le  Second^. 
Qui  bien  bat  ung  Sergent  ''  à  mâche  ^, 
20  II  gaigne  cent  jours  de  pardon^. 

Le  Tiers. 
Je  fus  sept  ans  tire-lardon 
En  ung  kâresme  qui  passa. 

Le  Premier. 
Ung  formage  mol  me  cassa 
Toute"  la  teste  l'autre  jour.    • 

Le  Second. 
25  On  ot  les  nouvelles  au  Four  ^^ 
Au  Moulin  et  chiez  ^  les  Barbiers. 

Le  Tiers. 
Les  Chanoines  et  Charetiers  ^" 
Si  ont  maintenant  tout  le  temps. 

I.  B  :  Ihan.  —  2.  a  :  le.  —  3.  b  :  Le  Second.  —  4. 
B  :  sergant.  —  5.  e,  f  :  mace. 

G.  Rien  de  plus  fréquent  que  les  plaisanteries  sur  les 
coups  donnés  aux  Sergents;  il  suffit  de  rappeler  les  noces 
du  seigneur  de  Basché  dans  Rabelais  et  les  vers  de  L'In- 
timé dans  les  Plaideurs  de  Racine;  ils  en  vivaient,  quand 
ils  n'en  mouraient  pas. 

7.  A  :  Tout. 

8.  Au  four  et  au  moulin  oyt  l'en  les  nouvelles. 
Proverb.  Gallic,  ms.  du  xv=  siècle  cité  par  Le  Roux  de 
Lincy  {Livre  des  Proverbes  français,  II,  p.  141). 

9.  B,  E,  F  :  chez.  —  10.  e,  f  :  chartiers.  N'y  aurait-il 


Les  Menus  Propos.  351 

Le  Premier. 

Se  je  vien<  là  ^  où  je  prétens, 
30  Je  seray  au  dessus  du  vent. 

Le  Second. 

On  prend  voulentiers  du  convent  "^ 
Le  plus  meschant  pour  estre  Abbé. 

Le  TIERS4. 

Dy  moy  :  Que  signifie  gabbè? 
Il  signifie  deux  fois  menty. 

Le  Premier. 

35  Recullés  vous,  car  j'ay  senty, 

Par  Dieu,  aultre^  chose  qu'à  point. 

Le  Second. 

Sur  ma  foy,  qui  d'argent  n'a ''  point 
Maintenant  n'a  il  "  de  varletz. 

Le  Tiers. 

Or  me  dittes,  ceuix  de  Callais  ^ 
40  Sont  ilz^bien  d'accort^*^  maintenant? 


pas  ici  une  allusion  à  la  famille  des  Chartier  qui  était  de 
Bayeux?  Alain,  le  poète,  était  mort  vers  1450,  mais  Guil- 
laume, l'évêque  de  Paris,  ne  mourut  qu'en  1472.  Quant 
au  troisième  frère,  Thomas,  on  ne  sait  rien  de  sa  vie. 

I.  B,  F  :  viens.  —  2.  Là  est  omis  dans  e  et  dans  f. —  3.  f: 
couvent.  —  4.  a  ;  Le  T:er.  —  5.  f  :  outre.  —  6.  a  : 
n'ait.  —  7.  A  :  non  il.  b,  e,  f  :  non  a  il.  —  8.  Calais, 
possédé  par  les  Anglais,  était  une  menace  perpétuelle 
pour  la  Picardie  et  la  Normandie.  —  9.  b  :  //. —  10.  a  ; 
d'ûrcort. 


5^2  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 
Le  jour  de  karesme  prenant 
Sera  ceste  année <  au  mardi-. 
Le  Second. 
Et,  par  saint  Jacque,  je  m'ardi  ^ 
Hier  en  peschant^  en  la  rivière. 
Le  Tiers. 
4j  Ne  vent-on  pas  encor^  la  bière^, 
Comme  on  souloit,  quatre  tournois? 

Le  Premier. 
S'il  est  '  année  de  grosses  nois, 
Se  Dieu  plaist,  nous  aurons  de  l'uylle. 

Le  Second. 
C'est  bon  temps  pour  couvreurs  de  tuylle**, 
^0  Quant  les  maisons  si  se  descueuvrent. 
Le  Tiers. 
Aussitost  que  les  moulles  s'euvrent, 
Il  n'y  fault  plus  que  du  vinaigre.    ~ 

Le  Premier. 
Je  ne  veis  oncques  beste^  maigre 
Qui  portast  grant  foisson  de  sieu  ^^. 

I.  F  :  anné.  —  2.  Simple  vérité  de  La  Palisse;  le  jour 
de  carême-prenant  est  le  mardi  gras. 

3.  Je  me  brûlai.  —  4.  a  :  yeschant.  —   5-  f  :  encore. 

6.  Dans  les  documents  de  l'Histoire  du  commerce  mari- 
time de  Rouen  de  M.  de  Fréville,  la  bière  n'est  jamais 
appelée  que  cervoise,  mais  c'est  la  même  boisson  (Voir  sa 
table,  I,  367,  v  Bière). 

7.  E  :  Si  est-il  force  de  grosses;  f  :  Si  est  il  de  grosses 
noix.  —  8.  A  ;  couvris  de  treille.  —  9.  F  :  testes.  —  10. 
De  graisse,  de  suif;  «sieu,  sève,  affogna  »  Duez. 


Les  Menus  Propos.  55^ 

Le  Second. 
5j  Les  blez  sont  beaulx,  la  mercy  Dieu; 
Nous  aurons  des  biens  à  planté. 

Le  Tiers. 
Le  Dyable  d'Enfer  s'est  '  vanté 
Qu'il  nous  fera  beaucoup  de  bien. 

Le  Premier. 
J'aymeroye-,  par  Dieu  ^,  mieulx  ung  tien 
60  La  moitié  que  deux  tu  l'auras''. 
Le  Second. 
Tousjours  ung  poulin  de  barras^ 
Est  de  commencement  sauvaige. 

Le  Tiers. 
Je  danse  en  ours  et  vois  en  nage 
Comme  une  congnée  *»  desmanchée". 
Le  Premier. 
6^  Mais  que  ma  soif  fust  estanchée, 
II  me  fust  très  bien  amendé. 
Le  Second. 
Se  ung  arc  n'est  bien  raide  ^  bendé, 
Il  ne  fera  jà  coup^  qui  vaille. 

I.  B,  E,  F  :  c'est.  —  2.  A  :  J'aymeroyes. — }.  f  :  bieu. 
4.  Un  tiens  vaut,  ce  dit  on,  mieux  que  deux  lu  l'auras; 
L'un  est  sûr.  l'autre  ne  l'est  pas. 

(Le petit  Poisson  et  le  Pêcheur.  La  Fontaine,  liv.  V,  fable  }.) 
j.  F  :  harnas.  —  6.  a  :  congye;  b  :  cougnye.  —  7. 
A  ;  desmanché;  f  :  desmengée.  Une  cognée  de  fer,  avec 
ou  sans  son  manche,  nage  exactement  comme  un  chien 
de  plomb  et  tombe  au  fond  de  la  rivière.  La  cognée  de 
Couillatris  en  est  un  illustre  exemple.  —  8.  f  :  royde.  — 
9.  B  :  couo. 

P.  F.  XI  23 


354  Lks  Menus  Propos. 

Le  Tiers. 
Se  je  soustiens  denier  ne  maille, 
70  Je  prie  à  Dieu  qu'i  ^  me  meschée-. 
Le  Premier. 
Une  femme  fait  l'empêchée 
Bien  trois  jours  pour  une  fusée  ■*. 

Le  Second. 
Hz  s'en  vont  pas  la  cheminée 
Les  sorcières  ■''  qui  vont  en  l'erré. 
Le  Tiers. 
75  Fut-ce  pas  Sainct  Germain  d'Aucerre  ^ 
Qui  fist  resusciter  le  "  veau  "^ } 
Le  Premier. 
J'ay  veu  de  beau  cresson  nouveau; 
Nous  mengerons  de  la  porée. 
Le  Second. 

On  appaise  d'une  tôtée** 
80  Les  petis  enfans,  quant  ilz  pleurent. 

1 .  B,  F  ;  qu'il.  —  2.  Qu'il  m'arrive  malheur.  —  3.  b, 
F  :  fisée.  C'est-à-dire  qu'une  femme  se  met  en  peine  pour 
peu  de  chose,  pour  un  bout  de  fil.  —  4.  e  :  sorciers. 

5.  A  :  d'Aucerra;  f  :  d'Auxerre.  —  6.  b,  e,  f  :  ung.  — 
7.  On  ne  pouvait  manquer  de  trouver  le  veau  dans  la  Légende 
dorée  :  «  Comme  Germain  prêchait  en  Angleterre,  le  Roi 
de  ce  pays  lui  refusa  l'hospitalité.  Un  officier  de  la 
Cour  du  Roi  ayant  rencontré  le  saint,  accablé  de  froid 
et  de  faim,  l'engagea  à  venir  chez  lui  et  le  reçut  avec 
grands  égards,  et  il  fit  tuer  un  veau,  seul  animal  qu'il 
possédât,  pour  l'offrir  à  ses  hôtes.  Après  le  repas,  Ger- 
main ordonna  que  tous  les  os  du  veau  fussent  replacés 
sur  sa  peau,  et  il  pria,  et  le  veau  reparut  plein  de  vie...  » 
Traduction  de  G.  Brunet,  I,  197- 

8.  Tartine  de  pain  grillée,  angl.  toast.  —  »,  e>  f  ^  dorée, 


Les  Menus  Propos.  355 

Le  Tiers. 
Où  vont  les  bestes  quant  ilz  meurent  ? 
Ne  ont-ilz  point  de  Paradis  ? 
Le  Premier. 
Qui  vouidroit  veoir  !e  Temps  Jadis, 
On  le  trouveroit  aux'  Croniques. 

Le  Second  -. 
S^  Ne  sont  pas  tous  patronomiques  •' 
De  la  tierce  déclinèson  ? 

Le  Tiers. 
Qui  auroit  '•  de  la  venèson^, 
On  pourroit  faire  des  pastés. 
Le  Premier. 
Se  les  navès  ne  sont  ratés  ^-j 
90  Hz  ne  feront  jà  nette  souppe. 
Le  Second. 
A  quoy  tient  ^  il  que  une  couppe 
Est  plus  couverte*^  que  une  tasse  ? 

Le  Tiers. 
Il  y  a  ung  beau  saint  Eustace 
En  l'église  du  Bostcachart  ^. 

qui  rime  mieux  et  signifie  une  tartine  couverte  de  beurre, 
ou  bien  une  poire  de  couleur  jaune.  —  1.  b,  f  :  au. 

2.  B  :  Le  Second.  —  j.  b,  e,  f  :  patroniques.  — 4.  a: 
ayeroit.  —  S-  ^  '■  venoison.  —  6.  C'est-à-dire  grattés, 
épluchés.  —  7-  F  :  f'«"-  —  8-  Les  anciens  inventaires 
indiquent  souvent  les  coupes  comme  couvertes  (Laborde, 
Glossaire  des  émaux  du  Louvre,  p.  250).  Les  coupes 
émaillées,  faites  à  Limoges  au  xvi"  siècle,  ne  sont  com- 
plètes qu'à  la  condition  d'avoir  conservé  leur  couvercle. 
—  0.  F  :  Boccachart.  Bourg-Achard,  commune  du  dépar- 


îjô  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 
95  Autant  vault  à  dire  Richart 
Comme  Cardin  ou  Cardinot  K 

Le  Second. 
Lequel  chante  mieulx  d'un  linot, 
A  vostre  advis,  ou  d'ung  corbeau.? 

Le  Tiers. 
Quant  une  femme  a  le  corps  beau, 
100  Elle  en  est  plus  test  mariée. 
Le  Premier. 
Mais  que  la  paix  si  soit  criée  2, 
Je  troteray  bien  les^  pays. 

tement  de  l'Eure,  à  j  kil.  de  la  Seine.  On  y  voit  une 
église,  dont  le  chœur  et  le  transept  sont  du  xv'  siècle,  et 
qui   possède  de  magnifiques  vitraux  de  la  même  époque. 

1 .  B  :  Chardin  ou  Chardinot.  —  Cardin  est  en  effet 
un  diminutif  de  Richard;  on  connaît  la  Mère  Cardinc 
et  le  libraire  Cardin  Besongne.  Ici  le  nom  de  Cardinot  ne 
nous  paraît  pas  avoir  été  mis  au  hasard,  et  nous  croyons  y 
reconnaître  le  nom  d'un  des  acteurs,  sinon  de  l'auteur, 
des  Menus  Propos.  Une  Farce  du  manuscrit  La  Vallière, 
le  Bateleur.^  qui  n'est  sans  doute  pas  de  beaucoup  posté- 
rieur à  notre  sottie,  cite  un  Cardinot  parmi  les  bons 
Joueurs  normands  : 

Voècy  maistre  Gilles  des  Vaulx, 
Rousignol,  Brière,  Penget, 
Et  Cardinot  qui  faict  le  guet, 
Robin  Mercier,  Cousin  Chalot, 
Pierre  Regnault,  ce  bon  falot, 
Qui  chants  de  Vires  mectoyt  sus. 

Voy.  le  Recueil  de  Farces  et  Moralitez  de  Techener, 
t.  IV,  n"  69,  et  Fournier,  Théâtre  franc,  avant  la  Renais- 
sance, p.  326.  Les  auteurs  de  mystères  et  de  moralités 
avaient  assez  souvent  recours  à  ce  moyen  indirect  de  se 
faire  connaître. 

2.  A  :  crier.  —  3.  f  :  /«. 


Les  Menus  Propos.  357 

Le  Second. 
Que  les  gens  seront  esbahis 
Quant  le  monde  definera, 
105  Et  que  chascun  déclinera 
A  meschanseté  et  misère. 

Le  Tiers. 
Je  vestirois  envis  ^  la  haire, 
Se  dessoubz  n'avoies  ung  plisson. 

Le  Premier. 
Que  j'ay  chiffré  mainte  leçon, 
1 10  Tant  que  j'estoie  estudiant  1 
Le  Premier. 
Les  chiens  si  mordent  2  en  riant  ; 
Il  ne  s'i  fait  point  ^  bon  jouer. 

Le  Tiers. 
Je  ne  sçay  à  qui  me  vouer, 
De  paour  que  ma  vache  n'avorte. 
Le  Premier. 
1 1 5  Ung  coquin  de  Grève  *  si  porte 
Bien  aise  douze  coterez. 

Le  Second. 
Je  cuide  que  j'asoteretz, 
N'estoit  le  soucy  que  je  pren. 

Le  Tiers. 
A  bien  compasser^  ung  quadren^', 

I.  Malgré  moi;  lat,  invitus. — 2.  b,  f;  morde.  —  3.  f: 
pas.  —  4.  Cette  allusion  à  la  Place  de  l'Hôtel-de-Ville  de 
Paris  n'empêche  pas  la  pièce  d'être  Rouennaise.  —  5.  e: 
comparer.  —   6.    b  :    cadren.    Probablement    un   cadran 


358  Les  Menus  Propos. 

120  Est  requis  grant  soubtillité  ^. 
Le  Premier, 

C'est  ung  grant  tour  d'abilité  ^ 

Que  faire  bien  le  soubre-sault  ^ 

Le  Second '^ 
Ung  jour  de  respit  cent  solz^  vault  ; 
C'est  grant  faict  que  d'une  baiaine^. 
Le  Tiers. 
125  J'euz  l'autre  jour  la  bosse  en  l'aine, 
Mais  certes  je  cuidoy  mourir. 
Le  Premier. 
Je  verroye  voulentiers  courir 
Une  brebis  après  ung  leu. 

Le  Second?. 
Cuidés-vous  qu'il  y  eut  beau  feu 
130  A  Troye,  quant  elle  fut  destruicte^? 

Le  Tiers. 
Les  Anglois  furent  mis  en  fuyte 
A  la  journée  de  Fourmigny". 

solaire.  —  i.  b  :  soutilUté;  e,  f  :  subtillité.  —  2.  a  ; 
abileté.  —  3.  a  :  soubre  fault.  La  soixante-deuxième 
des  Farces  rouennaises  du  ms.  La  Vallière  est  intitulée  : 
«  Farce  nouvelle  et  joyeuse  des  Sobres  Sotz  entremellé 
avec  les  sieurs  d'ais,  à  VI  personnages,  c'est  à  savoir 
V  Galans  et  le  Badin  ».  — 4.  b  :  Second. —  5.  f  :  soubz. 

6.  Les  baleines  sont  rares  sur  les  côtes  de  Normandie 
et  de  Bretagne,  mais  elles  s'y  montrent  quelquefois.  Cf. 
notamment  la  Grande  et  merveilleuze  Prinse  que  les  Bre- 
tons ont  faicte  sur  mer,  t.  IX,  pp.  327-336  de  ce  Recueil. 

7.  B  :  Second.  —  8.  Souvenir  des  romans  sur  la  Des- 
truction de  Troye  la  grant.  —  9.  a  ;  £n  la  journée  de 
Remy.  —  Formigny  est  un  village  situé  dans  le  départe- 


Les  Menus  Propos.  359 

Le  Premier. 
Les  bonnes  moulles  d'Isegny  ' 
Valent  mieulx  que  Cahieu  -  ne  Toucque  'K 

Le  ^  Second'*. 
1*3  5  Le  bon  homme  raira  ''  sa  poucque 
Et  la  bonne  femme  sa  vache. 

Le  Tiers. 
Il  fait  bon  aller  à  la  chasse 
Aux  lièvres,  quant  il  a  negé  ''. 

Le  Premier. 
Se  Paris  '^  estoit  assiégé, 

inent  du  Calvados  à    19  kil.    de    Bayeux.    Le  Connétable 
de   Richemont  y  battit  les  Anglais  le  ij  avril  14^0. 

1.  Isigny,  commune  de  l'arrondissement  de  Bayeux,  est 
situé  sur  l'Aure-Inférieure,  à  8  kil.  de  la  mer.  Cette  loca- 
lité n'est  plus  célèbre  aujourd'hui  que  par  son  beurre; 
elle  semble  l'avoir  été  alors  par  ses  moules,  mais  il  se 
peut  qu'elle  fût  un  simple  marché,  sans  être  un  lieu  de 
production,  à  moins  précisément  que  l'eau  à  moitié  douce 
et  à  moitié  salée  de  l'embouchure  de  l'Aure  ne  donnât 
aux  moules  une  finesse  particulière.  C'est  ce  qui  arrive 
aux  meulières  des  côtes  de  Vendée,  relativement  aux- 
quelles on  peut  lire  le  curieux  article  de  M.  Delidon  sur 
Saint-Gilles-sur-vie,  Annuaire  de  la  Société  de  la  Vendée, 
19"  année,  1873,  in-8°,  p.  1(6-64:  les  moules  n'y  sont 
pas  sur  la  côte,  mais  précisément  sur  les  bords  de  la  Vie. 
En  même  temps  il  pourrait  y  avoir  un  jeu  de  mots  sur  les 
moules  ou  mottes  de  beurre. 

2.  Cayeux,  sur  la  côte  de  Saint-Vallery ,  à  l'embou- 
chure de  la  Somme.  —  3.  a,  e  :  chieu  ne  Toncque.  — 
Toucques,  sur  la  rivière  de  ce  nom,  entre  Dives,  Pont- 
l'Evêque  et  Honfleur.  —  4.  b  :  Le  Second.  —  5.  b  ; 
raura;  f:  aura.  —  6.  a:  quant  il  est  nesgé.  Parce  qu'on 
suit  les  traces  de  leurs  pieds  sur  la  neige.  Aussi  la  chasse' 
est-elle  interdite  à  ce  moment-là. 

7.  b:  Rouen.  On  voit  que  l'édition  a,  qui  est  parisienne 


360  Les  Menus  Propos. 

140  Les  bourgois  '  airoient  bel  effroy. 
Le  Second-. 

Que  couste  bien  ung  pallefroy? 

J'ay  six  blans  pour  y^  emploier. 

Le  Tiers. 
J'ay  fait  fendre,  rompre  et  ployer 
Maint  bon  bacinet  aux  Angloys. 

Le  Premier. 
145  Qui  fut  à  la  bataille^  aux  gays  ? 
Est-il  personne  qui  le  sache? 
En  quel  lieu  et  en  ^  quelle  place 
Fut  faicte  la  malle  journée  ^' } 

Le  Second. 
Se  Margot  estoit  attournée, 

et  ne  doit  pas  être  la  première,  donne  Paris  ;  ce  doit  être 
une  modification  de  l'imprimeur.  C'est  Rouen  qui  est  la 
bonne  leçon. 

I .  B,  F  :  bourgeois.  —  2 .  b  :  Second.  —  3 .  Y  est  omis 
dans  E  et  dans  F.  —  4.  a  :  baitaille.  —  5 .  En  manque  dans  a. 

6.  C'est  à  la  bataille  de  Saint-Aubin-du-Cormier  (1488) 
que  l'on  donne  ordinairement  le  nom  de  combat  des  geais 
et  des  pies.  Rabelais  raconte  en  détail,  dans  le  Prologue 
du  Quart  Livre,  le  prodige  qui  précéda  la  bataille  et  lui 
valut  ce  nom.  Cependant  la  mention  d'un  combat  des 
geais  et  des  pies  est  bien  plus  ancienne.  Le  Pogge  parle, 
dans  la  238'  de  ses  Facéties,  d'une  rencontre  de  ce  genre 
qui  avait  eu  lieu  «in  confmibus  Galliae  »  en  1452.  Si  l'on 
admet  avec  nous  que  les  Menus  Propos  ont  été  composés 
en  1461,  on  peut  croire  que  l'auteur  fait  ici  allusion  à 
l'événement  récent  dont  le  Pogge  nous  a  conservé  le  sou- 
venir. On  lit  de  même  dans  la  Moralité  des  Enfans  de  main- 
tenant {Ane.  Thtatre  franc.,  t.  III,  p.  32)  : 
Le  jour  que  les  GG  et  les  Pies 
Combatoyenl  en  Lombardie... 


Les  Menus  Propos.  561 

150  On  l'appelleroit  daimoiselle. 

Et,  s'el  '  mangeoit  -  une  groisselle, 
Par  Dieu  ^  ce  seroit  à  trois  fois'''. 

Le  Tiers. 
Qui  veult  bien  rimer  contre  pois 
Au  monde  ne  peult  mieuix  que  lart^. 

Le  Premier. 
1 55  J'ay  toute  la  science  et*»  l'art 

Que"  ung  homme  ignare ^  peult  avoir ^. 

Le  Second. 
Ung  baveur  si  sert  i"  de  baver 
Et  ung  quinterneur  de  quinternes^^ 

Le  Tiers. 
Que  gagnent  faseurs^^  de  lanternes.-' 
160  Hz  sont  de  saison^*  maintenant ^''. 


I.  E  ;  elle.  —  2.  b,  f  ;  mangeoit.  —  3-  f  :  bieu.  — 
4.   Tant  sa  bouche  est  petite.  Cf.  v.  400. 

5.  Le  Tiers  aurait  aimé  à  posséder  dans  sa  biblio- 
thèque le  volume  de  la  Librairie  de  Saint-Victor  :  Des 
poys  au  lart,  cum  commenta.  Nous  avons  déjà  fait 
remarquer  (v.  p.  289)  que  les  facéties  sur  les  pois  étaient 
pour  ainsi  dire  de  style  dans  les  sotties  ou  «  jeux  de  pois 
piles  »,  comme  dans  les  Coq-à-1'asne. 

6.  Et  est  omis  dans  a.  —  7.  e  :  Qui.  —  8.  a  :  Que 
ung  ignare.  —  9.  b,  f  :  aver. 

10.  B,  e:  il  sert. —  11.  b  :  quinterner.  —  12.  b,  f  :  fai- 
seurs. —  13.  A  -.faisan.  —  14.  b  :  Sont-ilz  maintenant 
de  saison  ?  L'édition  b  omet  ici  les  vers  1 61-180,  qui  sont 
placés  après  le  vers  258  de  notre  réimpression.  Saison  rime 
avec  :  Il  fut  bien  fondé  à  raison  {v.  181).  e  place,  comme 
B,  les  vers  161- 170  après  le  vers  238,  mais  détache  les  dix 
vers  suivants  (171-180)  qui  sont  reportés  entre  nos  vers 
525  et  239  ;  dans  f  ces  mêmes  vers  171-180  ne  se  retrou- 
vent qu'après  le  vers  ^26. 


362  Les  Menus  Propos^ 

Le  Premier. 
Je  vous  jure  par  Saint  Amant  ^ 
Que  j'ay  ^  plus  menty  que  dys  vray. 

Le  Second. 
Il  y^  a  long  temps  qu'en  la  '*  Gibray  ^ 
La  pluye  si  ^  feist  grant  dommage '^, 
165  Car  s,  sur  ma  foy,  el  mist  en  nage  ^ 
Tous  les  fours  aux  petis  pastés. 

Le  Tiers. 
Tous  ceulx  de  Londres  sont  matés 
Et  est  vaincu-  le  Duc  d'Iort^*^.  . 

I.  B  ;  par  mon  serment.  Saint-Amand  est  le  nom  d'une 
abbaye  de  Rouen.  —  2.  a  :  iby.  —  3.  e,  f  :  Il  y  a.  — 
4.  A  :  que  la. —  5.  Guibray  (e  l'imprime  ainsi),  faubourg 
de  Falaise,  possède  encore  aujourd'hui  la  plus  belle  foire 
de  la  basse  Normandie.  —  6.  Si  est  omis  dans  e.  —  7.  a: 
dommge.  —  8.  b  :  Tar.  —  9.  Elle  noya. 

10.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  rappeler,  même  briève- 
ment, les  péripéties  de  la  guerre  des  deux  Roses,  qui 
ensanglanta  le  long  et  triste  règne  du  roi  d'Angleterre 
Henri  VI,  et  que  Shakspere  a  immortalisée.  A  un  moment, 
au  préjudice  de  son  fils,  Henri  VI  avait  accepté  pour 
successeur  le  duc  d'York,  et  c'était  la  reine  Marguerite 
d'Anjou  qui  luttait  contre  le  duc  d'York.  A  la  fin  de 
1460,  celui-ci  s'était  enfermé  dans  son  château  de  Sandal, 
près  de*  Wakefield,  avec  des  forces  insuffisantes.  La  reine 
réussit  à  l'en  faire  sortir  et  à  lui  faire  accepter  la  bataille 
qu'il  perdit  et  dans  laquelle  il  se  fit  tuer.  Son  fils  et  son 
petit-fils,  Edouard  IV  et  Edouard  V,  son  autre  fils,  le  cruel 
Richard  III,  devaient  pourtant  monter  sur  ce  trône  d'An- 
gleterre qu'il  avait  rêvé  pour  lui-même;  mais  en  1461,  la 
reine,  fille  de  notre  roi  René,  était  victorieuse,  et  son 
triomphe  était  de  nature  à  toucher  en  France  le  cœur  des 
Normands.  On  trouve,  dans  la  première  et  modeste  édition 
du  Pocket  Gazetteer  of  England  and  Wales,  or  Traveller's 
Companion  {Londres,  Croshy,  1807,  in-i6,  p.  (20),  deux 
petits  faits  bons  à  relever  ici.  L'un  est   qu'à  peu  près  au 


Les  Menus  Propos.  ^63 

Le  Premier. 
A  sept  francz  et  demy  le  porc, 
170  Combien  seroit-ce  la  vessie  ^  ? 
Le  Second. 
Bé-  qui  va  aux  champs  et  ne  chie. 
Il  ne  fait  pas  ung  gros  estront. 

Le  Tiers. 
Or,  par  Saint  Jacque,  n'a  plus  ront^ 
En  tout  mon  hostel  que  une  bille. 
Le  Premier. 
17^  Je  m'estore  d'une  faucille 

Voulentiers  dès  la'*  septembresse^. 

Le  Second. 
En  trestout  le  pays  de  Bresse 
Il  n'y  a  pas  une  montaine. 
Le  Tiers. 
Point  ne  fault  à  gens  qui  ont  taigne 

centre  du  pont  de  Wakefield,  sur  la  rivière  Calder,  se 
trouve  une  ancienne  chapelle  élevée  en  l'honneur  du  duc 
d'York,  l'autre  que  M.  Thoresby  possédait  alors  une  bague 
trouvée  sur  le  champ  de  la  bataille,  avec  la  légende  : 
Pour  bon  amour  et  trois  figures  de  saints,  qu'on  donnait 
comme  celle  du  duc  d'Yorck. 

1 .  E  porte  ici  : 

Combien  esse  la  vecye  et  le  sains  ? 
qui  rime   avec    dessains  (vers    327).   Dans  cette  édition, 
notre  vers  170  se  retrouve  une  seconde  fois  pour  la  rime, 
mais  sans  aucune  raison,  entre  le  vers  325  et  levers  171  : 

Oncques  cheval  ne  fut  charmé. 

Combien  ce  coit  [sic]  ce  ja  vecie. 

2.  Bè  désigne  ici  un  mouton;  c'est  un  souvenir  de  la 
farce  de  Pathelin.  —  3.  Jeu  de  mots  sur  les  pièces  de 
monnaie,  qui  sont  rondes.  —  4.  La  est  omis  dans  e.  — 
j.  C'est-à-dire  quand  la  moisson  est  finie. 


364  Les  Menus  Propos. 

180  Jouer  à  tirer  chapperon  ^. 
Le  Premier. 
Il  fut  ^  bien  fondé  à  ^  raison 
Le  droit  de  la  Porte  Baudaiz*. 

Le  Second. 
C'est  ung  propre  s  lieu  pour  Vauldaiz 
Que  le  chastel  de  Moliniauix  ^. 
Le  Tiers. 
185  Qui  vouldroit  avoir  bons  cousteaulx 
Il  fault  droit  aller  à  Saint  Lo  ". 

Le  Premier. 
C'est  bonne  ville,  je  m'en  lo, 
Que  celle  de  Constantinoble  *. 

Le  Second. 
Deux  escus  si  vallent  ung  noble 
190  A  qui  les  a,  aux  autres  rien. 
Le  Tiers. 
J'o  très  bien  quant  on  me  dit  :  «  Tien  », 
Mais  au  preste  je  n'y  os  goutte  ^. 

I.  B,  E,  F  :  Jouer  à  chapperon  tirer.  Après  ce  vers 
sont  placés  les  vers  239-266.  —  2.  a  :  fit.  —  3.  b,  e,  f  : 
en.  —  4.  La  porte  Baudet  ou  Baudoyer,  dont  le  nom 
s'est  conservé  jusqu'à  ces  derniers  temps  sous  celui  de 
«  Place  Baudoyer  »,  était  située  à  l'extrémité  de  la  rue 
du  Monceau-Saint-Gervais,  confondue  maintenant  avec  ce 
qui  reste  de  la  rue  Saint-Antoine.  Voy.  Piganiol,  Descr.  de 
Paris,  t.  VII,  p.  147. 

5.  F  :  propre.  —  6.  Château  situé  sur  la  rive  gauche 
de  la  Seine,  à  trois  lieues  au-dessous  de  Rouen.  —  e  : 
Moulineaux.  — 7.  La  coutellerie  est  encore  une  des  indus- 
tries de  Saint-Lo.  —  8.  a  :  Costentin  noble. 

9.  A  :  je  n'y  os  rien. 


Les  Menus  Propos.  36^ 

Le  Premier. 
Sainct  Mor  '  si  guérist  de  la  goutte, 
Et  Saincte  Apoline^  des  dens^. 
Le  Second. 
195  Les  prisonniers,  qui  sont  dedens 
La  prison,  ont  '*  beau  reposer. 

Le  Tiers. 
On  a  esleu,  pour  proposer 
Devant  le  Roy,  Jehan  ^  du  Chemin, 
Et  se  doibt  là,  ou  en  ^  chemin, 
200  Soy  trouver"  Vincent  Faulse-Chose^. 
Le  Premier  9. 
On  dit  voulentiers  que  la  glose 
D'Orléans  si  destruit^<^  le  texte  ^^ 

Le  Second. 
C'est  une  chose  manifeste 
Que  piedz  de  beuf  ne  sont  pas  tripes. 

1.  On  le  croira  facilement,  Saint-Maur  était  alors  un 
cimetière  de  Rouen  ;  de  ses  trois  chapelles,  l'une  était  au 
titre  des-  Saints  morts.  La  Quérière,  Maisons  de  Rouen, 
t.  I,  i82i,p.  2JI  et  t.  II,  i84i,p.258.  —  2.  e:  Apolaine. 

3.  Précisément  parce  qu'elle  est  représentée  avec 
une  grande  pince  et  les  dents  arrachées.  —  4.  e,  e,  f: 
ont  Uz.  —  5.  A  :  Johan.  —  6.  e,  f  :  au.  —  7.  a  :  trou- 
vec.  —  8.  On  remarquera  les  calembourgs  :  gens  du 
chemin  et  vingt-cens faulces  choses. — 9.  b  :  Le  Second. — 
10.  E,  F  :  D'Orléans  passe. —  1 1 .  On  trouve  ce  proverbe  dans 
le  livre  IV  des  Institutes  de  Pierre  de  Belleperche,  célèbre 
jurisconsulte  qui  devint  évêque  d'Auxerre  en  1307.  Voici 
le  passage  (titre  VI,  de  Actionibus)  :  «  Licet  glossa  alio 
modo  exponat,  glossa  Aurelianensis  est  quae  destruit  tex- 
tum.  »  Le  sens  du  proverbe  est  d'ailleurs  fort  obscur. 
Voy.  Le  Roux  de  Lincy,  Livre  des  Proverbes  français, 
2=  éd.,  t.  I,  p.  375. 


^66  Les  Menus  Propos. 

Le  Tiers. 
20^  Quant  je  danse,  je  saulx  ',  je  tripes; 
J'ay  tousjours  le  cul  ortie  -. 

Le  Premier. 
Le  monde  fut  bien  nestié'', 
En  bien  peu  ^  de  temps,  des^  Templiers. 

Le  Second. 
Se  mes  soliers  fussent  ^  entiers, 
2  10  Me  mocquasse''  des  ^  mal  chaussés". 

Le  Tiers. 
Depuis  que  les  prés  sont  faulchés 
Il  n'y  a  esbat  ne  déduit. 

Le  Premier. 
La  truye  rompt  le  lien  et  ■"^'  s'enfuyt 
Tout  fin  droit  fourrer  dedens  l'orge. 

Le  Second. 
2 1 5  Ung  mareschal  dedens  sa  forge 

Ne  boit  nen  "  plus  que  terre  à  four'-. 

Le  Tiers. 
Je  sonnoyes  '-^  tousjours  le  retour 
Au  couvent  '^  des  Frères  Mineurs. 


!.  F  :  faulx.  —  2.  Je  m'agite  comme  si  je  m'étais 
piqué  avec  des  orties.  — 5.  b,  e  :  itettyc. — 4.  b,  e  :  pou. — 
<;.  K  :  de.  — 6.  f  :  Se  mes  soulUers  neixKstnt. — 7.  e,  F  : 
mocquassent.  — 8.  a  :  de.  —  9.  e,  f  :  des  mau/x  chaussez. 
—  10.  Et  est  omis  dans  a  et  dans  f. —  ii.e,  b:  non.  — 
12.  Le  maréchal,  à  cause  du  feu  de  sa  forge,  et  la  terre  de 
potier,  à  cause  de  sa  porosité,  absorbent  avidement  le 
liquide.  —  13.  e  :  sounoye.  —  14.  r:  convcnt. 


Les  Menus  Propos.  367 

Le  Premier. 
Ha  !  Saincte  Marie,  quelz  seigneurs 
220  Pour  présider  en  Parlement  ! 
Le  Second. 
Mais,  au*  propos  de  ma  jument, 
Ou  cheval  —  ne  me  chault  lequel,  — 
De  quoy  me  sert  à  ung  chape! 
Geste  cornette  qu'on  y  met  2  ? 

Le  Tiers. 
22^  Se  m'aist  Dieu^,  tout  ce  qu'on  promet 
Maintenant  n'est ^  pas  vérité. 
Le  Premier. 
Les  sept  œuvres  de  charité 
Sont  acomplies  à  l'Ostel-Dieu  •''. 

Le  Second. 
Ung  homme  qui  sçait  bien  le  jeu  '• 
230  Des  dez,  jà  povreté  n'aira'^. 
Le  Tiers. 
Quant  une  femme  se  taira 

I.  B,  E  ;  (i.  —  2.  Trace  de  la  coiffure  du  xv'  siècle; 
qu'on  se  souvienne  de  la  cornette  du  chapel  dans  les  por- 
traits du  duc  de  Bourgogne  Philippe-le-Bon. —  3.  b,  f  : 
Dieu.  —  4.  F  :  Maintenant  ce  n'est. 

j.  E  place  ici  les  vers  267-284.  Le  vers  229  est  ainsi 
conçu  : 

Ung  homme  qui  bien  le  jeu  scet, 
et  rime  avec  le  vers  266  ; 

Ne  sert  pas  ung  clou    à   soufflet. 
F  intercale  de  même  ici  les  vers  267-284,  en  sorte  qn'Os- 
tel-Dieu  n'a  pas    de  rime.  —  6.   Ce  vers  et    les    9  sui- 
vants (229-258)  sont  placés  dans   f   après  le    vers    266. 
—  7.  E  :  n'aura. 

\ 


568  Les  Menus  Propos. 

Pour  son  mary,  menés  la^  pendre, 

Le  Premier. 
Il  y  a  des  cures  à  vendre  - 
En  ce  royaulme  plus  de  quinze. 
Le  Second. 
25^  La  queue  deffault  à  ung  singe 
Quant  ne  couvre  ses  genitoires. 

Le  Tiers. 
Il  souffit  bien  de  deux  notaires^ 
Pour  ung  instrument  approuver"*. 

Le  Premier. 
Je  ne  me  sçauroie  adviser 
240  D'une  chose  que  j'ay  ouye, 
Car  la  mer  s'en  est  enfouye. 
Je  ne  sçay  s'elle  est  loing  ou  près, 
Mais  les  poissons  courent  après 
Tant  qu'ilz  peuent^  à  travers  le  boys''. 
Le  Second. 
245   Pourquûy  fait-on  aux  gans  des  dois, 
Plustost  que  aux  souliers  des  orteux  ? 

I.  B  :  lay.  —  2.  b  :  abendre.  —  5.  De  nos  jours 
encore  les  actes  authentiques  doivent  être  signés  de  deux 
notaires. 

4.  Ce  vers  est  ainsi  conçu  dans  b,  e  : 

Pour  approuver  ung  instrument  ; 
viennent  ensuite,   dans  e,   les   vers  161-170,   et  dans  a, 
les  vers  161-180,  dont  le  dernier  est  : 

Jouer  à  chapperon  tirer  (au  lieu  de  tirer  chapperon) 
qui  rime  avec  : 

Je  ne  me  sçauroye  adviser, 

5.  E  :  pouent.  —  6.  e,  f  :  Us  boys. 


Les  Menus  Propos.  369 

Le  Tiers. 

Je  suis,  par  Dieu  \  aussi  honteux, 
Den  bon  jour,  comme  une  -  truye  ^. 

Le  Premier. 

Réagal  ■*  est  doulx  comme  suye 
250  Et  jaune  comme  pié  d'escoufle. 

Le  Second. 

Tout  ainsi  tost  que  bise  souffle  ^ 
Les  chiens  abayent  en  dormant. 

Le  Tiers. 

C'est  bon  courage  que  Normant  ; 
Jusque  au  mourir  il  ne  se  rent. 

Le  Premier. 

253  Petite  pluye  abat  grant  vent 
Et  si  fait  sauver  mainte  barge. 

Le  Second. 

J'ay  la  conscience  aussi  large 
Que  les  housseaux  d'un  Escossais. 

Le  Tiers. 

Je  ne  dy  pas  ce  que''  je  sçais; 
260  Je  suis  ung  très  bon  secrétaire, 
Et  si  sairoys'  le  secret  taire  ^, 
Aussi  bien,  par  Dieu,  que  une  femme. 

I.  F  :  bieu.  —  2.  a:  ung.  —  j.  Il  faudrait  sans  doute 
lire:  «  D'un  bon  jour  comme  est  une  truye.  »  —  4.  Voy.  p. 
17  de  ce  volume.  —  je:  soffule .  ^ 

6.  A  :  qui.  —  7.  a  :  sçarois.  —  8.  a  :  secrétaire. 
P.  F.  XI  24 


370  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 
Il  y  a  sept  us^  en  la  game; 
Je  ne  sçay  qui  en-  est  portier. 
Le  Second». 
265  Une  pillette*  sans  mortier 

Ne  sert  pas  ung  clou  à  soufflet^; 
Se  n'est  pour  bailler  ung  soufflet  ^ 
A  aucun  ou  ung  passe-avant. 

Le  Tiers. 
Il  y  a  puis  "  soleil  levant 
270  Grant  chemin  jusques  à  la  lune. 
Le  Premier. 
On  m'a  dit  que  une  vache  brune 
A  plus  de  lait  que  une  verrette. 

Le  Second. 
Il  y  a  ung  ny  de  fauvette*^ 
Je  sçais  bien  où,  qui  ne  l'a  prins. 
Le  Tiers. 
275  Or,  par  Sainct  Jaques,  je  n'aprins. 
Jour  de  ma  vie,  riens"  à  l'escolle. 

Le  Premier. 
Chacun  moyne  porte  une  estolle  *^, 

1.  Sept  notes,  et  non  pas  sept  uts;  mais  le  mot  us  per- 
met de  jouer  sur  le  sens  à'hus,  huis,  porte,  et  d'amener 
l'idée  de  portier.  —  2.  En  est  omis  dans  a.  —  5.  a  : 
Le  Second.  —  4.  Au  sens  de  petit  pilon.  —  $.  Ce  vers 
est  suivi  dans  e  et  dans  f  des  vers  229-238. 

6.  Ce  vers  et  les  17  vers  suivants  (267-284)  sont  placés 
dans  E  et  dans  f  après  le  vers  228,  auquel  F  ne  donne 
pas  de  rime.  —  7.  b,  e,  f  :  depuis.  —  8.  a,  b  :  fauvc- 
rette.  —  g.  Riens  est  omis  dans  e.  —  10.  a  ;  estoille. 


Les  Menus  Propos.  371 

Mais  je  ne  sçay  à  quel  propos. 
Le  Second. 

En  formage  mol  n'a  nulz  os, 
280  N'en  boudin',  qui  ne  les  y  boutte. 

Le  Tiers. 
Le  bari!  Sainct  Mor  si  dégoutte, 
Se  disoient  hier  les  bonnes  gens-. 

Le  Premier. 
J'ay  gouverné  les  quatre  vens': 
Depuis  ung  an  encor  n'a  guères^. 

Le  Second. 
28^  Il  est  beaucoup  plus  de  compères 
La  moitié  que  de  bons  amis. 

Le  Tiers. 
Ung  silogisme  en  disamis 
Si  se  ramaine  en  cclarent'K 


1 .  B,  E,  F  :  boudins. 

2.  Il  s'agit  ici  de  quelque  cabaret  situé  dans  un  fau- 
bourg de  Rouen.  Saint-Maur  était  la  chapelle  du  cime- 
tière des  pestiférés  en  dehors  de  la  porte  Cauchoise.  Cf. 
t.  I,  pp.  31  et  280  de  ce  Recueil. 

3.  Evidemment  les  quatre  Vents  de  la  Farce  du  Manus- 
crit la  Vallière,  du  vin,  de  la  musique  sur  laquelle  on 
danse,  de  la  chemise  et  du  derrière.  Cf.  t.V,  p.  318,  t.  VII, 
p.  229,  et  t.  VIII,  p.  250. 

4.  f:  gué.  —  Les  40  vers  suivants  (28J-324)  sont  omis 
dans  B,  dans  e  et  dans  f  qui  ne  donnent  pas  de  rime  au 
vers  qui  précède  et  placent  immédiatement  après  le  v.  52  s  : 

Oncques  cheval  ne  fut  charmé. 

5.  Barbara,  Celarent,  Darii,  Ferio,  Baralipton,         \ 
Fdapton,  Disamis,  Datisi,  Bocardo,  Ferison. 

Voir  la  Logique  de  Port-Royal,  7,"  partie,  chapitres  7  et  8. 


372  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 
Le  Grant  Turcq  si  est  mon  parent; 
290  Je  ne  suis  point  de  villenaille. 
Le  Second. 
Les  Esleuz  abatre  la  taille 
Ont  fait,  Dieu  mercy,  et  la  leur  ^. 

Le  Tiers. 
Je  porte  sur  moy  la  valeur 
Encor  de  ^  demy  cent  de  nois. 

Le  Premier. 
295  Mars  et  Septembre  sont  deux  mois 

Que  vilz  prestres  craignent  moult  fort  -K 

Le  Second. 
Trestous  les  Juifz  usent  de  fort 
Comme  s'il  fust  habandonné. 

Le  Tiers. 
Hola  !  que  mot  ne  soit  sonné 
300  De  la  cervoise,  sur  la  hart. 
Le  Premier. 
Deable  Roget,  deable  Guycgart  '', 
Et  où  sont  tous  ces  semmeaulx-'.-' 

I .  C'est-à-dire  :  grâce  à  Dieu  et  aux  Elus  chargés 
de  la  répartition  de  l'impôt.  —  2.  a  :  Encor  d  de.  — 
3.  Parce  qu'au  printemps  et  à  l'automne  il  y  a  plus  de 
chances  de  mort. 

4.  Roget  et  Guygart  nous  paraissent  avoir  été  les  deux 
acteurs  qui  assistaient  Cardinot  dans  la  récitation  des 
Menus  Propos.  C'est  probablement  Darce  que  l'allusion  cessa 
d'être  comprise  un  demi-siècle  après  la  première  repré- 
sentation que  les  vers  zSj  à  324  furent  coupés.  Comme  ils 
ne  se  trouvent  que  dans  a,  nous  sommes  privés  des  variantes 
qui  nous  eussent  peut-être  permis  de  rectifier  le  v.  302. 

j.  On  serait  tenté  de  lire:  semi-veaulx. 


Les  Menus  Propos.  jyj 

Le  Second. 
II  est  defsj  gens,  plus  sotz  que  veaulx, 
Qui  cuident  saulver  tout  le  monde. 

Le  Tiers. 
305  Je  prie  à  Dieu  que  l'en  me  tonde 
Se  je  ne  suis  unes  fois  Pape. 
Le  Premier. 
Celuy  peut  bien  menger  sans  nappe  ^ 
Qui  fust  engendré  sans  lincheul. 

Le  Second. 
Quant  ung  homme  si  est  tout  seul, 
jio  II  n'a  garde  de  s'entre-batre. 
Le  Tiers. 
Il  y  a  des  ans  plus  de  quatre 
Que  nous  n'eusmes  foison  de  vins. 

Le  Premier. 
Les  aveugles  des  Quinze-Vings^ 
Ne  doibvent  riens  en  luminaire^. 
Le  Second. 
3 1 5  C'est  belle  chose  d'ouyr  braire  * 
Une  asne  qui  a  rouge  bride  ^. 

Le  Tiers. 
Sur  ma  conscience,  je  cuide 

I.  A  :  naype.  —  2.  De  Paris.  —  j.  a  :  luminare.  —  4. 
A  :  beaire.  —  5.  Les  harnais  de  chevaux  étaient  autrefois 
de  plus  de  couleurs  qu'aujourd'hui.  Comme  la  couleur  du 
vêtement  des  cardinaux  est  le  rouge,  les  brides  de  leurs 
chevaux  et  de  leurs  mulets  étaient  rouges,  et  ce  détail 
devait  être  bien  connu  à  Rouen,  dont  plusieurs  archevêques 
avaient  été  cardinaux. 


574  Les  Menus  Propos. 

C^u'il  conviendra  les  ouès  ferrer  *. 

Le  Premier. 
Comme  se  fera  enterrer 
320  Celuy  qui  mourra  le  derrain? 
Le  Second. 
Je  suis  fillieul  à  mon  parrain; 
Quel  qu'i  soit,  je  ne  puis  faillir. 

Le  Tiers. 
Oseroit  l'en  bien  assaillir 
Ung  bibet  -,  s'il  estoit  armé  ? 
Le  Premier -^ 

325  Oncques  cheval  ne  fut  charmé 

Au  nom  de  Dieu  ne  de  ses  Sainctz  '*. 

1 .  Ferrer  les  oies,  c'est  tenter  une  chose  impossible, 
comme  ramer  des  choux  ou  prendre  la  lune  avec  les  dents. 

—  Dans  un  des  Apologues  de  Laurent  Valla,  traduits  par 
Guillaume  Tardif,  le  liseur  de  Charles  VIII,  celui  de  l'Ane 
et  du  Loup,  on  dit  du  loup,  après  qu'il  a  reçu  une 
ruade  pour  salaire  :  «  Et  le  cyrurgien,  qui  des  ouayes 
ferrer  se  vouloit  entremettre  et  devenir  hermite  sans  dévo- 
tion »  ;  réimpression  de  M.  Rocher,  le  Puy,  1876, 
in-8%  p.  172.  —  Il  en  est  aussi  question  dans  les  Abus  du 
monde  de  Gringore  : 

A  propos  fol  est  qui  se  mesle 
Des  oyes  ferrer 

et  plus  loin  : 

Ainsi  qu'on  voit,  ilz  se  meslent  assez 
Des  oyes  ferrer,  ce  qui  est  difficile. 

2.  Un<i  mouche. 

3.  B,  E,  F,  qui  omettent  les  40  vers  précédents,  portent 
ici  :  Le  Second.  —  4.  Parce  que  les  incantations  se 
rapportaient  plus   volontiers  aux  puissances    diaboliques. 

—  Au  lieu  du  vers  326,  e  place  ici  une  répétition  du 
vers  170  qui  n'a  pas  de  sens  (voy.  ci-dessus);  e  et  f 
placent  ensuite  les  vers  171-180. 


Les  Menus  Propos.  375 

Le  Seconde 
Les  grans  maistres  qui  vont  dessaintz, 
Ne  despendent  riens  en  saintures. 

Le  Tiers-. 
Ce  sont  terribles  créatures 
330  Que  ceulx  de  Gotz  et  de  Magotz''  ; 


I .  B,  E,  F  :  Le  Premier.  —  2.  b,  e,  f  :  Le  Premier. 

5.  Les  dernières  des  «  paroles  gelées  »  de  Rabelais, 
livre  IV,  cliap.  56,  les  seules  mêmes  qui  soient  autre 
chose  que  des  syllabes  sans  signification  ou  des  sons 
bizarres,  sont  les  deux  mots  Goth,  Magoth.  Sir  Thomas 
Urquarht  les  a  traduits  Gog,  Magog,  et  il  a  bien  fait  ;  il 
connaissait  à  Londres  les  vieux  géants  de  Guildhall.  Dans 
la  grande  salle,  construite  de  141 1  à  1421,  restaurée  en 
1666  après  le  grand  feu  de  Londres,  on  voit  encore 
devant  la  fenêtre  de  l'est  sur  deux  colonnes  octogones 
les  deux  géants  Gog  et  Magog,  l'un  avec  une  lance, 
l'autre  avec  une  massue  ou  plutôt  un  long  fouet  ou  un 
fléau  d'armes,  terminé  par  une  chaîne  et  une  boule  à 
pointes.  Ils  ont  plus  de  quatorze  pieds,  sont  en  bois, 
vêtus  d'armures  antiques  de  fantaisie,  et  ne  paraissent 
pas  antérieurs  à  1708.  On  a  voulu  prouver  que  si  le 
vieux  était  Gog,  le  jeune  était  son  fils  Corinœus,  tous 
deux  célèbres  dans  l'histoire  fabuleuse  de  la  Grande-Bre- 
tagne. Je  renverrai  sur  tous  ces  points  à  la  dissertation 
spéciale  que  M.  William  Hone  a  consacrée  aux  Géants  de 
Guildhall  à  la  fin  de  ses  Ancient  Mysteries  described, 
London,  1823,  in-S",  p.  262-76,  où  on  les  trouvera  des- 
sinés et  gravés  sur  bois  par  George  Cruikshank. 

Ce  que  M.  Hone  aurait  pu  dire,  et  il  est  étonnant  qu'un 
Anglais  n'y  ait  pas  pensé,  ce  n'est  pas  que  Gog  et  Magog 
se  retrouvent  plus  ou  moins  défigurés  dans  les  chansons 
de  geste  à  côté  de  Tervagant,  de  Mahom  et  d'Apollin, 
c'est  qu'ils  viennent  de  la  Bible,  ce  qui  leur  donne  droit 
de  cité  en  Angleterre  plus  que  partout  ailleurs.  Magog 
est  d'abord  un  fils  de  Japhet  (Genèse,  X,  2).  Plus  tard, 
dans  les  58'  et  39^  chapitres  d'Ezéchiel,  Gog,  du  pays  de 
Magog,  prince  de  Mescec  et  de  Thubol,  est,  à  l'encontre 
des  Juifs,  une  espèce  d'Antéchrist,  de  Nabuchodonosor  et 


376  Les  Menus  Propos. 

Hz  ont  les  rains  dessus  le  dos, 
Et  si  ont  tous  chascun  deux  testes. 

Le  Premier  ^ 

J'aymeroies  encor  mieulx  deux  P'estes 
Que  une  Jeûne  la  moitié. 

Le  Second^. 

33  5  Jamais  ung  homme  n'est  haitié  ^, 
En  yver  quant  on  le  desloge. 

Le  Tiers*. 
Tousjours  la  denrée^  de  Lymoge^ 


d'Holoferne.  L'Apocalypse  (XX,  7)  a  repris  les  deux 
noms  :  «  Seducent  gentes  ...  Gog  et  Magog  »  et  les 
commentateurs  disent  que  Magogi  est  le  premier  nom  des 
Scythes. 

Nous  permettra-t-on  une  supposition  peut-être  hardie  ? 
Le  mot  français  magot  n'a  pas  d'origine  connue.  L'ortho- 
graphe des  Menus  propos  et  de  Rabelais,  ou  le  g  est 
remplacé  par  le  th  de  Goth  et  de  Visigoth,  ne  pourrait- 
elle  pas  faire  penser  que  magot  vient  du  Magog  de  la 
Bible  ou  plutôt  du  géant  Magog?  Quand  les  mots  ne 
passent  pas  d'un  sens  vil  à  un  sens  noble,  il  leur  arrive 
de  tomber  d'une  acception  élevée  à  une  acception  basse 
et  même  ridicule.  Cette  loi  générale,  où  il  n'y  a  rien  de 
contradictoire,  puisque  ce  n'est  qu'une  double  forme  de 
la  loi  une  du  changement,  est  si  connue  qu'il  est  inutile 
d'en  citer  des  confirmations.  Magot  pourrait  bien  en  être 
un  nouvel  exemple. 

I.  B,  E,  F  :  Le  Second.  —  2.  b,  e,  f  :  Le  Tiers. 

3.  B  :  haitté,  c'est-à-dire  content. 

4.  B,  E,  F  :  Le  Premier.  —  5.0:  desrée. 

6.  On  a  vu  plus  haut  (p.  289)  que  l'on  appelle  «  denrée 
de  Limoges  »  les  navets  et  les  raves,  seuls  produits  d'une 
terre  stérile.  Eustorg  de  Beaulieu,  qui  était  Limousin,  dit 
dans  ses  Divers  Rapportz  (éd.  de  1537,  f.  69  v°)  : 

Et  si  tu  dys  qu'il  n'y  a  montz  et  vaulz 

En  Lymosin  et  n'y  croist  que  naveaulx. 


Les  Menus  Propos.  377 

Si  sent  puant  au  ^  desployer. 
Le  Premier  -. 
On  a  3  fait  au  matin  cryer 
540  Que  une  femme  aura  deux  maris, 
Mais  on  le  sçaira  '*  à  Paris 
Au  devant  ^  qu'il  soit  demain  nonne. 

Le  Second^. 
Quant  ung  povre  meurt,  l'en  ne  sonne, 
Sinon  les  cloches  d'un  costé. 
Le  Tiers  ^. 
34J  L'Admirai  Baquin^a  jousté 
Contre  le  Roy  des  Ferineaulx  ^. 


Raves  et  glan  et  que  entre  ces  montaignes 

N'a  bled,  ne  vin,  ne  fruict  que  des  chastaignes, 

Rabelais  fait  dire  par  Panurge  à  l'Ecolier  Limousin 
(1.  Il,  c.  VI)  :  «  Au  diable  soit  le  mascherable  »,  et 
Branthôme  dans  l'article  du  grand  roy  Henry  II  (éd. 
Lalanne,  t.  III,  p.  286)  dit  de  Dorât  et  de  Muret:  «  Deux 
aussi  sçavans  Lymozins  qui  jamais  mangearent  et  croc- 
quarent  rabes  ». 

I.  B,  F  :  au. — 2.  B,  E  ;  Le  Second;  f  :  Le  Second.  —  5. 
A  est  omis  dans  A.  —  4.  é,  f  :  sçaura. —  5.  b,  e,  f  :  Avant. 
—  "6.  B,  E,  F  .  LeTiers. 

7.  B,  E,  F  ;  Le  Premier.  — 8.  b  :  Baquain;  e,  f  :  Bou~ 
quain.  —  9.  b  :  Farineaulx;  e,  f  :  Fariniaulx.  —  Il  est 
difficile  de  ne  pas  rapprocher  ces  deux  vers  de  ceux  que 
l'auteur  du  V  livre  prête  à  l'enthousiasme  poétique  de 
Panurge  qui  veut  marier  frère  Jean.  Les  éditions  donnent 
ordinairement  : 

Tien  cy,  de  paour  de  varier, 

Et  joue  l'amoraboquine  ; 

Jectez  luy  ung  peu  de  farine, 
ou  :  ' 

Tien  cy,   de  peur  de  varier, 

Et  joue  la  marabaquine,  etc., 

tandis  que  le  ms.  reproduit  par   l'un  de  nous  dans  l'édi- 


578  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier  '. 
Je  fusse  joueux  de  bateaux^, 
Se  j'eusse  ung  ours  ou  une  chièvre. 

Le  Second^. 
Se  j'avoye  ung  chappeau  •*  de  bièvre, 
3  50  Je  feroye  bien  de  l'Advccat. 

Le  Tiers  ^. 
Le  pardon  que  donna  le  Chat  '' 
A  la  Souris  vous  soit  donné "^j 
Baissés  la  teste.  In  nomine 
Patris,  qu'i  8  vous  garde  d'enhen^. 

tion  de  Jouaust  (tome  III,  ch.  XLII,  p.  153)  porte  : 
Tien  cy,  de  peur  de  varier 
Et  joue  l'Amourabaquin, 
De  ma  chausse  et  de  mon  béguyn 
Jettez  luy  ung  peu  de  farine. 

Le  Duchat  y  voit  un  air  de  danse,  ce  qui  est  probable,  mais 
il  se  perd  (voir  l'éd.  variorum,  t.  VIII,  p.  264)  en  y  cher- 
chant une  équivoque  entre  Bajazet,  fils  d'Amurath,  et 
«  l'amour  à  Bacchus.  »  On  y  verrait  plutôt  un  souvenir  de 
ces  amiraux  ou  amirans  sarrasins  si  fréquents  dans  les 
chansons  de  geste,  où  nous  ne  répondrions  pas  de  n'avoir 
pas  vu  un  Amiral  Baquin,  qui  a  pu  passer  dans  les  Farces 
pour  y  jouer  d'avance  le  rôle  futur  des  Capitans. 

Quant  au  roi  des  Farineaux,  c'est  bien  clairement  un 
badin  enfariné  ;  le  Gargantua,  à  la  face  de  plâtre,  de  la 
Légende  de  Pierre  Faifeu,  et  plus  tard  Gros-Guillaume, 
l'immortel  Pierrot  sont  comme  lui  les  rois  des  Farineaux. 

I .  B  :  Le  Second  ;  e,  f  :  Le  Second.  —  2.  «  Joueur  de 
bateaux,  n  bateleur.   Les  bateaux   ce  sont   les   gobelets. 

—  3.  B,  E,  F  :  Le  Tiers. 

4.  B,  E  ;  chapel. — 5.  s,  E,  F  :  Le  Premier. — 6.  a  :  cha. 

—  7-  E,  F  intercalent  ici  :  Le  Second.  —  8.  f  :  que.  —  9. 
F  :  à'ahan.  —  b  place  ici  les  mots  Le  Second  qui  se 
trouvent  au  bas  du  f.  bii  r%  et  ajoute  au  haut  de  la  page 
suivante  Le  Premier,  en  sorte  que  l'accord  se  trouve 
rétabli.  Ce  petit  détail  nous  fournit  la  preuve  que  l'ordre 
suivi  par  a  est  bien  l'ordre  primitif. 


Les  Menus  Propos.  379 

Le  Premier. 
555  Se  tu  as  papa  ou  memmen, 
II  puisse  mescheoir  à  l'enfant. 

Le  Second. 
Ung  griffon  et  ung  éléphant 
Porteroient  bien  une  maison. 

Le  Tiers. 

Ergo,  par  plus  forte  '  rayson, 

360  Sans  pescher  nous  aurons-  marée. 

Le  Premier. 

Pourceau  blasme  pomme  parée 

Aussi  fort  que  truye  ■*  espices. 

Le  Second. 
Autant  les  povres  que  les  riches 
Emporteront  après  leur  mort. 
Le  Tiers  4. 

365  Ung  boyteulx  se  mocque  d'ung  tort^, 
Et  ung  bochu  ^  d'ung  "^  contrefait. 

Le  Premier. 
C'est  grant  merveille  que  d'ung ^  pet; 
II  est  mort  ''  avant  qu'il  soit  né. 
Le  Second. 

Les  botines  de  cuir  tenné 
370  Si  sont  maintenant"^  en  usaige. 


I.  A  :  fort.  —  2.  F  :  avons.  —  3.  a  ;  que  croye;  b  :  que 
trouye;  e,  f  :  que  truye  en.  —  4.  f:  Le  Second.  —  j.  a  ;  ' 
d'un  tor;  e  :  du  tort  ;  f  :  du  fort.  —  6.  b,  e  :  bossu.  — 
7.  A  :  du.  --  8.  E,  F  :  que  ung.  —  9.  e,  F  :  //  mort.  — 
10.  Maintenant  est  omis  dans  e  et  dans  f. 


380  Les  Menus  Propos. 

Le  Tiers. 
Dieulx  vueil  ^  baiilier  par  le  visaige 
D'une  tripe  à  ceulx  qui  les  portent! 

Le  Premier. 
Les  malheureux  se  reconfortent  2 
Quant  ilz  trouvent  d'autres  meschans  3. 
Le  Second. 
375  Autant  en  la  ville  que^  aux  champs, 
J'ay  autant  icy  comme  là. 

Le  Tiers. 
Les  petis  enfans  cryent  :  «  Hua  !  » 
Quant  ilz  voyent  voler  une  ^  escoufle. 

Le  Premier. 
On  dit  voulentiers  que  une  mouffle  ^ 
380  Vault  mieulx  que  gant'^  en  ung  bisson. 

Le  Second  8. 
Le  plus  fort  en  est  au  talion  "; 
Se  tu  ne  m'en  crois,  va  sçaver  "^. 

Le  Tiers". 
J'estoye  venu  cy  '^  pour  baver, 
Mais  j'avoye  oublié  à  boire. 


I .  A,  E  :  quel.  —  2.  F  :  reconforte.  —  3.  b  :  davis  me 
chans.  —  4.  b,  e,  f  :  comme.  —  j.  e,  f  ;  ang.  —  6.  Les 
mouffles,  qui  n'ont  que  le  pouce,  sont  beaucoup  plus  épais- 
ses que  les  gants  et  par  suite  garantissent  mieux  contre 
les  épines  des  haies  lorsqu'on  taille  celles-ci  avec  des  forces. 

—  7.  B,  F  :  que  ung  gant;  e:  que  ung  grant.  —  8.  b  : 
Le  Second.  —  9.  f  :  tason.  S'agit-il  du  taisson,  c'est-à- 
dire  du  blaireau? — 10.  s,  e,  f  :  sçavoir.  — 11.  Le  Tires. 

—  12.  e  :  cy  venu;  F  :  si  venu. 


Les  Menus  Propos.  381 

Le  Premier. 
385  II  fauldroit  une  grosse  poire 

Pour  faire  ung  tonneau  de  peré  ^. 

Le  Second. 
Je  seroye  bien  désespéré 
Et  hors  du  sens  de  me  tuer. 
Le  Tiers. 
Ung  cheval,  quant  2  il  veult  ruer  3, 
390  Ne  dit  pas  tousjours  :  «  Gard  le  hurt''  !  » 
Le  Premier. 
Ma  mère  dit  que,  se"^  Dieu  meurt, 
Que  saint  *■'  Benoist  si'^  sera  Dieu  ; 
Mais  je  ne  sçais  pas  à  quel  jeu  ^ 
S'il  ne  le*  gaignoit  auxi**  festus^'. 
Le  Second. 
395  Quant  les  Prestres  ^- sont  revestus, 
Il  est  temps  de  mettre  la  table  '^. 

Le  Tiers. 
Une  truye  a  ^^  en  l'estable, 
Sur  ma  foy,  qui  gist  de  gesine. 

Le  Premier. 
Les  bourgoyses  '"'  de  Beauvoisine  "' 

I.  De  poiré.  —  2.  a,  b  :  quan.  —  3.  a  ;  ruo.  —  4-  b  : 
garde  le  heurt;  e,  f  :  gar  le  heur.  —  $.  e  :  si.  —  6.  Saint 
est  omis  dans  a,  dans  e  et  dans  f.  —  7.  Si  est  omis  dans 
E  et  F.  —  8.  E  :  en  quel  jeu;  f  :  en  quel  lieu.  —  9.  e  : 
la.  —  10.  F.  :  au.  —  1 1 .  A  la  courte  paille.  —  12.  e,  f  : 
Prestes. —  1 3 .  «  On  n'en  a  que  le  temps,  avec  ces  débrideurs 
de  messes.»  (Rabelais,  livre  1,  ch.  27.)  —  14.  e,  f  :  est. 

15.  a;  Las  bourgoisie.  —  16.  Faubourg  de  Rouen,  au 
delà  du  boulevard  Bouvreuil;  on, a  conservé  le  nom  de 
la  porte  Beauvoisine,  c'est-à-dire  de  Beauvais. 


382  Les  Menus  Propos. 

400  Font  trois  mors*  en  une  cerise-. 
Le  Second. 
Toutes  les  maisons  de  Venise 
Sont  fondées  sur  pilliers  ^  de  boys. 

Le  Tiers. 
Vous  les  avés  veuz^,  les  Angloys, 
Chascun  ung  bacin  affulé^. 
Le  Premier. 
405  Quant  les  loupz  si  ont  bien  ullé'', 
Hz  s'en  vont  quérir"  à  mengier. 

Le  Second  s. 
Se  j'alloye  souvent  vendenger, 
J'espouseroie'-*  la  femme  au  four. 

Le  Tiers. 
On  mist  bien  à  faire  la  tour 
410  De  Babilone  quarante  ans 
Le  Premier. 
Où  est  la  Pucelle  du  Mans***? 


1.  Tant  elles  ont  la  bouche  petite.  Cf  V,  1 51-152. — 
2.  B,  F  :  serise.  —  3.  a  :  Soni  fondés  sur  pilier.  —  4.  e  : 
veu.  —  5.  E  :  affublé.  —  6.  e,  f  :  hurlé.  —  7-  ^  ■  guérir. 
—  8.  B  :  Le  Second.  —  9.  J'esponseroyie. 

10.  Parmi  les  fausses  p'ucelles,  deux  seulement  eurent 
quelque  notoriété.  La  première  est  Claude,  mariée  plus 
tard  au  seigneur  des  Armoises,  et  sur  laquelle  on  peut  con- 
sulter Quicherat,  Procès  de  Jeanne  d'Arc,  t.  V,  p.  321,  et 
Vallet  de  Viriville,  Histoire  de  Charles  VII,  t.  II,  p.  366-8. 
On  la  voit  figurer  de  1439  à  1441.  Elle  fut  bien  un 
moment  reconnue  et  avouée  par  des  membres  de  la 
famille  de  Jeanne  d'Arc,  mais  jamais  on  ne  l'a  appelée  la 
Pucelle  du  Mans.  Voy.  ce  qu'en  disent  Bourdigné,  éd. 
Quatrebarbes,  t.  II,  p.  370,   Nicole  Cille,  dans   sa  Chro- 


Les  Menus  Propos.  585 

Jou-elle  plus  ^  de  ses  fredaines  ? 

Le  Second-. 
Je  m'attens,  le  jour  des  estrainnes'^ 
Qu'on  me  fera  de  beaulx  presens. 
Le  Tiers. 
415  A  Delleveu''  bretons  sont  gens, 
Mais  il  en  y  a  de  dou  ^  père  •*. 

nique  (15  $7,  2=  partie,  f.  c),  et  Jean  de  Troyes  (éd.  de 
161 1,  p.  12;  collection  Michaud  et  Poujoulat,  t.  IV, 
p.  247). 

La  seconde  Pucelle,  dite  proprement  «  la  Pucelle  du 
Mans  »,  s'appelait  Jeanne  le  Féron  ;  elle  trompa  la  bonne 
foi  du  vénérable  évêque  du  Mans,  Martin  Berruyer,  qui, 
désabusé  sur  le  compte  de  cette  aventurière,  alla  jusqu'à 
vouloir  résigner  son  évêché.  Jeanne  le  Féron,  qui  paraît 
en  1460,  réussit  un  moment  jusqu'à  être  présentée  à 
Charles  Vil  au  château  des  Montils,  près  Tours.  Ce  fut  sa 
perte  ;  elle  fut  renvoyée  à  Tours  et  examinée  en  Cour 
d'église,  puisque  le  jugement  fut  confirmé  par  Jean  Ber- 
nard, archevêque  de  Tours  et  par  là  métropolitain  de 
l'évêque  du  Mans.  Nous  savons  par  le  récit  de  Pierre  Sala 
qu'elle  fut  condamnée  à  une  prison  de  sept  ans,  précédée 
de  l'exposition,  qui  eut  lieu  à  Tours  le  2  mars  1461.  (Voir 
Vallet  de  Viriville,  /.  c,  t.  II,  pp.  456-8,  et  t.  III,  pp. 
422-6.) 

I .  Plus  est  omis  dans  b,  dans  e  et  dans  f.  —  2.  b  :  Se- 
cond. —  3.  A  :  estrines.  —  4.  b  :  A  Delleve;  z,  ?  :  Au  de 
leue.  —  5.  E,  F  :  doulx. 

6.  «  Les  Bretons  sont  gens,  vous  le  sçavez  »,  dit  Rabe- 
lais dans  l'ancien  prologue  du   Quart  Livre.   Ici  le   sens 

paraît  être  :  «  Les  Bretons  de  sont  gens,  mais  il  y  en 

a  là  d'un  autre  pays,  de  ,  qui  ne  sont  ni  Bretons  ni 

gens  ».  L'on  trouve  bien  en  Bretagne  un  Elven  (chef-lieu 
de  canton  de  l'arrondissement  de  Vannes,  Morbihan),  qui 
n'a  pas  moins  de  six  foires,  et  d'Elven  notre  Normand  a 
bien  pu  faire  Delleveu,  mais  quel  est  l'autre  pays  ?  Le 
Dompaire  des  Vosges,  les  nombreux  Dompierre  et  le  Bou- 
père  de  Vendée  sont  trop  loin  de  la  Normandie  à  la  fois 
et  de  la  Bretagne. 


384  Les  Menus  Propos. 

Le  Premier. 

Il  me  souvient  bien  que  ma  mère 
Disoit  qu'elle  estoit  preude  femme  ; 
Mais  qu'il  en  soit"",  par  Nostre-Dame -, 
420  Je  n'oseroie  de  riens  jurer. 
Le  Second  3. 
Je  ne  suis  point  aise  à  crier, 
Si  je  n'ay  à  boire  à  la  main. 

Le  Tiers. 
J'aymeroies  mieulx  huy  que''*  demain, 
S'il  failloit  que  fusse  ^  Curé. 
Le  Premier. 
42  5  Robec  *"'  est  tout  les  ans  curé, 
Bien  tost  après  i'Ascention  ". 
Le  Second  8, 

Saint  Romain'-'  fait  remission, 
Tous  les  ans,  à  ung  prisonnier. 


I.  A  :  estoit.  —  2.  f  :  dance.  —  3.  b  :  Le  Second.  — 
4.  B,  E  :  qu'à. —  5.  B,  E,  f:  je  fusse. — 6.  L'Eau  de  Robec, 
petite  rivière  qui  traverse  Rouen.  —  7.  L'Ascension  est  le 
sixième  jeudi,  c'est-à-dire  le  trente-neuvième  jour  après 
Pâques,  et  le  quarantième  en  comptant  le  jour  de  Pâques, 
ce  qui  fait  qu'elle  varie  des  derniers  jours  d'avril  aux  pre- 
miers jours  de, mai.  —  8.  b  :  Le  Second. 

9.  F  :  Rommain. — Le  Monument  Saint-Romain,  construit 
en  1542,  existe  encore  à  Rouen  en  avant  de  la  Halle  aux 
toiles;  c'était  au  premier  étage  de  cette  tour  qu'avait  lieu 
chaque  année  la  levée  de  la  fierté,  c'est-à-dire  de  la  châsse 
de  S.  Romain  pour  la  délivrance  d'un  prisonnier.  M.  Floquet 
a  écrit  un  ouvrage  spécial  sur  l'histoire  de  ce  privilège 
(Rouen,  1833,  in-S");  M.  Clément  Boulanger  en  a  fait  le 
sujet  d'un  charmant  tableau  exposé  au  salon  de  1837,  et 
maintenant  au  Musée  de  Rouen. 


Les  Menus  Propos.  385 

Le  Tiers. 
Ce  m'est  tout  ung,  gaigne '-denier, 
430  Porte-baquet  ou  tourne ^-brocque  ; 
Tout  revient  en^  ung  équivoque, 
C^u'on  nomme  soiillart  de  cuisine. 

Le  Premier. 
Tu  portes  aussi  bien  la  ''  mine 
Qu'onques  fist  riens  •',  d'une  baboe  ''. 

Le  Second. 
435  C'est  bon  marché,  c'est  de  la  joe"; 
Tout  est  touzé  ^,  fors^  le''"  belin  ". 

Le  Tiers. 
Pourquoy  dit  on  plus  tost  Collin, 
Ou  '^  Gaultier,  qu'on  ne  fait  Guilloti*.? 

Le  Premier. 
Pour  savoir  esbrouer  ung  pot, 
440  Chanter  au  lict,  ou  talonner 
Ung  estai,  sans  plus  sermonner 
Au  monde  n'a  point  mon  pareil'^. 

Le  Second. 
Par  le  Chariot  ''^  au  Souleil 
On  congnoist  bien'f'  d'un  fol  *^  la  folle. 

I.  B  :  gaine.  —  2.  f  :  loui'ne.  —  3.  b,  e,  f  :  ^. 

4.  A  ;  ja.  —  S-  f^'^n  est  là  au  sens. primitif  de  chose.  — 
6.  E  :  baboue;  f  :  badoue.  —  7.  a  :  c'est  la  joe;  e  ; 
c'est  de  la  joye.  —  8.  Tondu,  rasé;  touser,  tosare  (Duez). 
—  9.  A  :  forrs-  —  jo.  f  ;  que  le,  —  1 1.  Nom  du  mouton 
d'après  le  Roman  de  Renart.  —  12.  b  ;  Au.  —  15.  a  ; 
Guilloit.  —  14.  A  :  parelle.  —  15.  a  :  charioit;  e,  f  : 
dhariot.  —  16.  Bien  est  omis  dans  e  et  dans  f.  —  17.  e, 
F  :  du  fol. 

F.  F.  XI  2) 


}86  Les  Menus  Propos. 

Le  Tiers. 
445  A  quoy  tient-iM  que  une  folle 
Si  a  la  gueuile^  de  travers? 
Le  Premier. 
C'est  à  la  foire  d'Ennevers  ^ 
Que  les  aulx  sont  à  bon  marché. 

Le  Second. 
Se  i'avoie  tout  partout*  cherché"' 
450  Et  sus  et  jus,  et  çà  et  là, 
De  quoy  me  serviroit  cela? 
M'ait  f'  Dieulx,  encore  vouldroie  ''  boire  ! 

Le  Tiers. 
La  toison  d'une  brebis  noire 
Vault  mieulx  que  celle  d'une  blanche. 
Le  Premier. 
455  Judas  ce  creva  par  la  panche^ 
Tout  aussi  tost  qu'il  fut  pendu  '. 

I.  F  :  tien  que.  —  2.  e  :  guette.  —  3.  a,  e,  f  ;  d'£n- 
vers.  —  Si  Auyers,  dont  l'un  est  à  côté  de  Pontoise  et 
l'autre  à  sept  lieues  de  Saint-Lô  (dans  la  Manche),  faisait 
la  mesure,  on  proposerait  la  correction  d'une  façon  d'au- 
tant plus  probable  qu'il  y  aurait  l'équivoque  de  aulx  verts 
avec  l'idée  des  aulx.  Peut-être  faudrait-il  lire  :  de  Nevers  ? 

4.  E^  F  ;  partout  partout,  —  5.  a  :  chercé.  —  6.  F  :  Mist. 

—  7.  A  :  vouldroyt.  — 8.  a,  e,  f  :  pance.  —  9.  «  Et  sus- 
pensus  crepuit  médius,  et  diffusa  sunt  omnia  viscera  pjus.  » 
Act.  Apost.  1,  18.  Le  Manuel  de  la  Peinture  grecque,  1845, 
p.  192,  dit  seulement  :  «  Hors  du  temple,  montagnes; 
Judas  pendu  à  un  arbre,  dont  les  branches  se  courbent  de 
manière  à  ce  que  les  doigts  de  ses  pieds  touchent  le  sol.  » 

—  Dans  l'Enfer  de  Dante  (ch.  XXXIV)  les  trois  grands 
traîtres,  Judas,  Brutus  et  Cassius,  les  seuls  dignes  d'un 
supplice  particulier,  sont  broyés  par  les  mâchoires  des  trois 
têtes  de  Lucifer. 


Les  Menus  Propos.  387 

Le  Second. 
Fuyons  nous  en,  j'ay  entendu 
Que  l'Antéchrist  si  est  jà  né  '. 

Le  Tiers. 
Le  Dyable  l'a  bien  amené, 
460  Car  il  vient  devant  que  on  le  mande. 
Le  Premier. 
Bon  pain,  bon  vin,  bonne  viande 
Si  trouvent  2  tousjours  bien  leur  place. 

Le  Second. 
Cieulx  ^  le'''  cordouennier  tout  est  vache, 
Et  cieulx^  le  bouchier  tout  est  beuf. 
Le  Tiers. 
465  Manteau  de  questeur  n'a  dut  neuf^, 
Ne  truant  jamais  point  de  pain. 

Le  Premier. 
Je  tendray  ''  encor  en  ma  main 
Geste  année  mon  cul  à  ferme; 


1.  Si  est  omis  dans  b  ;  e,  F  :  que  l'Antéchrist  est  desjà 
né.  —  «  Sçaiz  tu  pas  bien  que  la  fin  du  Monde  approche  ?.. 
L'Antichrist  est  desjà  né,  ce  m'a  l'on  dict.  Vray  est  que  il  ne 
faict  encore  que  esgratigner  sa  nourrisse  et  ses  gouver- 
nantes, et  ne  montre  encoreslesthresaurs,  car  il  estencores 
petit.»  Rabelais,  livre  III,  chap.  XXVI. — On  peut  voir  dans 
le  théâtre  d'Alaicon,  traduit  par  M.  Alphonse  Royer,  i86s, 
in-i2,  p.  451-7,  l'analyse  de  la  pièce  de  cet  auteur,  la 
plus  étrange  et  la  plus  espagnolement  catholique  qui  puisse 
être,  sur  la  naissance,  la  vie  et  la  mort  de  l'Antichristo. 
Rien  n'est  plus  farouche  et  ne  peint  mieux  le  moyen-âge. 

2.  A  ;  trauvent:  f  :  Si  trouveront. —  }.  e,  f  ;  chez. — 4. 
Le  est  omis  dans  a.  —  j.  a  ;  qucsteau  dut  neuf.  —  6.  e, 
F  :  tiendray. 


388  Les  Menus  Propos. 

Nul  ne  Taira,  je  vous  l'afFerme^, 
470  Sur  ma  foy  que  vous  -  n'en  bevés^. 
Le  Second. 
Si  tost  que  les  pois  sont  levés, 
Les  folz  commencent  à  monter. 

Le  Tiers. 
On  mettroit  beaucoup  à  compter 
Les  escus  du  Roy  et  les  miens. 
Le  Premier. 
475  II  n'est  bel  acord  que  de  chiens 
Enfermez  dedens  une  pouche. 
Le  Second  ^\ 
Il  fault,  par  Dieu  ^,  que  je  me  mouche 
Tous  les  jours  des^  fois  plus  de  trente. 

Le  Tiers. 
Tousjours  de  deux  chapons  de  rente, 
480  L'ung  est  bon,  et  l'autre  est  maulvais". 
Le  Premier. 
On  fait  des  godetz^  à  Beauvais" 
Et  les  poales  à  Villedieu  ^^ . 

I.  B,  E,  F  ;  l'aura,  je  vous  afferme.  —  2.  Vous  est  omis 
dans  E,  F.  —  3 .  «  Puisque  le  cul  qui  fit  le  pet  —  Est  vostre, 
il  faut  que  l'ayez  faict  ;...  —  Ce  qu'il  brasse  il  faut  le 
boire.  »  La  Farce  du  Pet,  Ane.  Théâtre  François,  t.  I,  107, 
et  aussi  t.  III,  p.  303,  dans  la  Farce  des  Cinq  Sens  :  «  Et 
moy,  que  buray-je  ?  Une  vesse  ».  —  4.  f  :  Le  Premier. 
—  (.  E,  F  :  bieu.  —  6.  c  :  de.  —  j.  b  :  et  l'autre  mau- 
vais ;  et  est  omis  dans  e,  f. 

8,  A  :  godes  da.  —  9.  C'est  à  la  Chapelle-aux-Pots  et  à 
Savigny  et  non  pas  à  Beauvais  mênie  que  se  fabrique  la 
poterie. —  10.  Vilîedieu-les-Poëles,  chef-lieu  de  canton  dans 
le  département  de  la  Manche  (arrondissement  d'Avranches). 


Les  Menus  Propos.  389 

Le  Second. 
Dequoy  sert  à  saint  Mathieu 
Celle  javeline  qu'il  porte  ^  ? 
485  Je  cuide  qu'il  soit  garde-porte 
De  Paradis  avec  sainct  Pierre. 

Le  Tiers. 
Se  j'eusse  ung  pot  et  ung  verre  2 
Plain  de  vin,  je  beusse  ung  tatin. 

Le  Premier. 
Aucuns  si  portent  le  satin 
490  Sur  l'escarlate  de  dix  soulz. 
Le  Second. 
Les  larrons  ne  sont  point  absoubz  ^ 
S'il  "^  ne  font  restitution. 

Le  Tiers. 
Il  a  bonne  institution 
En  ce  pays  qui  se  marrit; 
495  Vous  le  sçavés,  chascun  s'en  rit, 
Et  puis  si  s'appaise  qui  veult. 
Le  Premier. 
Tout  Auge  est  perdu  si^  ne  pleut '' 
Et  est  jà  résolue'^  en  pouldre. 

1.  Non  pas  saint  Mathieu  l'évangéliste  caractérisé  par  le 
bœuf,  mais  l'apôtre  saint  Mathias,  qu'on  représente  avecla 
hache  de  son  martyre. 

2.  E,  F  :  voirre.  —  3.  e,  F  :  assoubz.  —  4-  e,  F  ;  S'ilz. 
5.  B,  F  :  s'il.  —  6.  Jeu  de  mots  :  les  vaisseaux  de  bois 

destinés  à  contenir  de  l'eau  se  détériorent  dès  qu'ils  sont 
à  sec;  d'autre  part  la  vallée  d'Auge,  célèbre  par  la  richesse 
de  ses  pâturages,  a  toujours  besoin  de  pluie.  —  7.  a  ; 
ta  résolue;  e,  f  :  jà  desoluc. 


390  Les  Menus  Propos. 

Le  Second. 
Il  fait  meilleur^  par  temps  de  fouidre, 
500  A  la  taverne  ^  qu'au  moustier -. 

Le  Tiers. 
Oncques  ne  fut  veu  tel  routier 
Comme  fut  Bertran-'  de  Claquin"^. 

Le  Premier. 
Ung  oyseleur^  et  ung  coquin  * 
C'est  tout  ung  à  gens  qui  ont  haste. 
Le  Second. 
505  C'est  bon  mengier  que  piez  en  paste; 
Pleust  à  Dieu  que  nous  en  eussions  ! 

Le  Tiers. 
S'il  y  eust  quoy'^,  nous  dignissions^; 
Grant  mercy,  mais  je  ne  voys  rien. 

Le  Premier. 
Cul  de  femme  et  ^  museau  de  chien, 
5 10  Si  sont  tousjours  froiz  comme  glace. 
Le  Second, 
Il  est  advis  à  vielle  •'^  vache 
Qu'oncques  mais  veau  si  ne^'  bèza. 

I.  A  :  taverne  rue  qu'au...  —  2.  b,  F  :  monstier.  — 
}.  E  :  Thertran.  —  4.  a  :  Elaquin.  —  Forme  très-commune 
du  nom  du  fameux  Bertrand  du  Guesclin. 

S.  B,  E,  f:  oysellier.  —  6.  a  :  et  coquin;  e  :  ou  ung 
coquin  ;  f  :  ou  coquin.  —  Le  sens  paraît  être  non  pas  à 
ceux  qui  sont  pressés,  mais  à  ceux  qui  ont  une  broche,  à 
laquelle  l'oiseleur  et  le  coquin  apportent  les  pièces  à  rôtir. 
—  7.  B  :  S'i\  y  eut  de  quoy;  F  :  S'il  eust  de  quoy.  —  8. 
Nous  dînerions.  —  9.  Et  est  omis  dans  a.  —  10.  b,  e,  F  : 
à  la  vieille.  —  1 1 .  b,  f  :  mes  veau  ne. 


Les  Menus  Propos.  591 

Le  Tiers. 
Benoist  soit  qui  nous  baptisa  ; 
Nous  estions  '  trestous  dampnez. 

Le  Premier. 
5 1 5  Ung  borgne  si  n'a  pas  le  nez 

Tout  droit  assis  entre  deux  yeulx. 

Le  Second. 
Belles  tours  y  -  a  à  Bayeulx  ; 
Si  fussent  toutes^  d'une  pièce 
On  y  hurteroit'''  belle  pièce  ^ 
520  Sa  teste,  devant  qu'ilz ''  rompissent. 

Le  Tiers  ^ 
Il  n'est  nulles  femmes  ^  qui  pissent 
En  nulle  manière  d'arrest. 

Le  Premier  3. 
Moy  je  suis  tousjours  aussi  prest 
Et  debout  comme  ung  chandelier  ^*^. 

Le  Second  '^ 
^25  C'est  dommage  que  Cordelier 
Je  ne  fus  ou  Frère  Prescheur, 
Car  mon  père  estoit  pescheur  ^^  ; 
N'est  ce  pas  bonne  conséquence.? 

I.  b;  estoions.  —  2.  Y  a  est  omis  dans  e,  —  5-  ^  ■ 
tout;  F  :  tous.  —  4.  F  :  //  y  heurteroit.  —  5.  e  :  pie.  — 
6.  B  :  il.  —  7.  A  :  Le  Premier.  —  8.  e,  F  :  nulle  femme . 
—  9.  A  :  Le  Second. 

10.  Le  Roux  de  Lincy  {Le  Livre  des  Proverbes  français, 
1859,  t.  II,  p.  IJ9)  cite  l'expression  ;  prest  comme  un 
chandelier  (pour  recevoir  la  chandelle). 

n.  A  :  Le  Tiers. —  12.  b,  e  :  prescheur. 


392  Les  Menus  Propos. 

Le  Tiers*. 
Pourquoy  sonne  l'en  ^  la  séquence 
530  De  la  messe  plus  que  au  credo ^ 
Le  Premier  3. 
Dieu  et  les  Saintz  ''  sont  au  credo, 
Et  le  Diable  si  est  au  rendre. 

Le  Second. 
Se  j'estoye  roy,  je  feroye  pendre  ^ 
Beaucoup  de  ces*»  gros  gabeliers  '  : 
535  Je  les  envoyroyes '^  aux  piliers 
De  Beau  mont  3  per  sursum  corda. 

Le  Tiers  ^0. 
Je  ne  sçay  qui  me  recorda 
L'autre  jour  de  trois  bons  ^'  notables ^2; 
Il  me  dit  que  Dieu  fit  les  Diables 
Et  presque  ^3  la  moitié  des  femmes. 

Le  Premier  ^'*. 
540  S'aucunes  gens  vous  portent'^  blasmes, 
Mes  dames,  je  vous  porte  los^*'. 

Le  Second  ^7. 
On  faisoit  ia  jouxte  des  coqz 
A  l'escolle  quant  je  y  alloye. 


i.  A  ;  Le  Premier,  —  2.  a  :  n'en;  e,  f  :  l'on.  —  }. 
A  ;  Le  Second.  —  4.  a  :  Sainct.  —  J.  f  :  prendre.  —  6. 
A,  B,  E,  F  :  ses.  —  7.  Gens  des  gabelles;  f  :  trésoriers. 

—  8.  A  :  les  ennievoiroyes.  —  9.  Peut-être  Beaumont-le- 
Roger,  entre  Evreu.x  et  Bernay.    —    10.  a  :  Le  Premier. 

—  II.  Bons  est  omis  dans  b,  dans  e  et  dans  F.  —  12. 
Notable  est  pris  là  substantivement,  au  sens  de  chose  remar- 
quable, chose  bonne  à  noter. —  13.  b,  e,  f  :  Et  après.  — 
14.  A  ;  Le  Second.  —  15.  e  :  porte.  —  16.  Calembour 
assez  vif  sur  le  sens  de  louange  et  d'os.  —  17.  a  :  Le  Tiers. 


Les  Menus  Propos.  393 

Le  Tiers  '. 

Quoy  !  i'aydoy  à  faire  la  haye 
^45  Que  les  papillons  abatirent, 

Et  si  [je]  sçay2  bien  qu'iiz^  me  dirent 
Que  je  m'ostasse  vittement, 
Ou  ilz  m'envoiroient ''  promptement 
Tout  fin  droit  au  ^  quando  celi. 

Le  Premier  6. 
550  Voire  vrayement '''  je  suis  celuy 
Qui  prens  les  mouches  à  l'englu  ^. 

Le  Second  9. 
Sur  ma  foy,  se  fus  ^^  bien^^  onglu 
Je  jouasse  bien  de  la  herpe^^. 

Le  Tiers^^ 
Dittes  hay;  baillez  luy  sa  serpe, 
555  II  s'en  ira^"*  coupper  des  hars ''^. 
Le  Premier'^. 
Les  Allemans  et  les  Lombars 
Sont  voulentiers  ung  pou  hautains  ^". 

Le  Second  'S. 
Les  Hongres  puent  comme  dains; 
C'est  pitié  que  de  les  sentir. 


I.  A,  B  ;  Le  Premier.  —  2.  F  :  sçait. 

3.  B,  E  ;  //.  —  4.  E,  F  ;  me  meneroyent.  —  5.  b,  F  : 
à.  —  6.  A,  B  :  Le  Second,  —  7.  b,  e,  F  ;  A  dire  vray.  — 
8.  E,  r  :  à  la  glu.  —  9.  a  :  Le  Tires.  —  10.  a  :  suis.  — 
II.  A  :  je  fais  bien;  e,  F  :  Certes  se  je  fusse  bien  ongla. 
—  12.  a  :  harpe.  —  13.  a,  b  :  Le  Premier.  —  14.  e,  f  : 
//  en  yra.  —  15.  e  :  ars.  —  16.  a,  b  :  Le  Second.  —  17. 
a  :  haultins.  —  18.  a  :  Le  Tiers. 


394  Les  Menus  Propos. 

Le  Tiers  '. 

560  Jamais  je  n'ouys  mieulx  mentir; 
Sus  gallans,  vaulgue  la  galée  ! 
Quelque  ung  nous  donra  la  disnée, 
De  quoy  je  suis  moult  resjouy. 

Le  Premier  *. 

Vous  tous,  qui  nous  avés  ouy, 
Pour  Dieu,  ne  nous  encusés^  pas. 

Le  Second  4. 

Marchés  oultre  le  pire  touy  ^ 
Vous  tous  qui  nous  avés  ouy. 

Le  Tiers  ^. 
Lucifer  s'est  ^  esvanouy 
Puis  trois  jours;  c'est  ung  piteux  cas, 

Le  Premier  ^. 
^70  Vous  tous,  qui  nous  avez  ouy, 
Pour  Dieu,  ne  nous  encusés^  pas. 

Cy  finent  ^^ 
les  Menus  Propos  ^^. 


I.-  A  :  Le  Premier.  —  2.  a  :  Le  Second.  —  }.  e  : 
accusez.  —  4.  a  :  Le  Tiers.  —  5.  e,  F  :  le  pire  pau  — 
6.  A  :  Le  Premier.  —  7.  e  :  c'est.  —  8.  b  :  Le  Second. 
—  9.  E  :  accusez.  —  10.  e,  f  -.finissent.  —  1 1 .  a  ajoute  : 
Imprimés  nouvellement  à  Paris  par  Jehan  Treperel  demour- 
rant  (.sic)  sur  le  pont  Nostre-Dame  à  l'ymaige  Sainct  Laurens. 


Les  Menus  Propos.  595 

Le  Temps  qui  court  '. 

'dieu  le  temps,  le  ^  soulas  de  Jeunesse, 
W  Adieu  le  temps  de  joye  et  de  plaisance, 
OAdieu  le  temps  de  deduyt,  de  lyesse, 

i  Adieu  le  temps  que  ^  Bonne  Amour  avance, 
Adieu  le  temps  qu'on  souloit  faire  dence, 
Adieu  le  temps  joyeulx  sans  merveille[r], 
Adieu  le  temps  qu'on  souloit  estre  ensemble, 
Adieu  le  temps  que  l'ung  l'autre  déporte, 
Adieu  le  temps  qu'il  nous  fault  trop  veiller 
De  nuyt  au  guet,  et  ^  de  jour  à  la  porte. 

Or  est  le  temps  de  peine  et  de  tristesse. 
Or  est  le  temps  de  toute  desplaisance, 
Or  est  le  temps  de  douleur  et  destresse, 
Or  est  le  temps  de  doulente  grevance, 
Or  est  le  temps  de  mauvaise  ordonnance, 
Or  est  le  temps  jà^  venu  de  famine, 
Or  est  le  temps  de  larrecin^  qui  mine, 
Or  est  le  temps  que  chascun  veult  pillier, 
Or  est  le  temps  qu'il  convient  batailler, 
Or  est  le''  temps  qui  soucy  nous  apporte. 
Or  est  8  le  temps  de  guères  sommeiller. 
Or  est  le  9  temps  de  bien  garder  la  porte. 

Vienne  le  temps  d'honneur  et  de  lyesse. 
Vienne  le  temps  de  toute  concordance, 
Vienne  le  temps  que  nully  ne  nous  blesse, 

I.  Cette  ballade  ne  se  trouve  pas  dans  a  ni  dans  b.  — 
2.  Le  est  omis  dans  e.  —  3.  e  -.de.  —  4.  f  :  au  gué, 
de  jour...  —  ^.  Jà  est  omis  dans  f.  —  6.  F  :  larron.  — 
7.  Le  est  omis  dans  F.  —  8.  Est  est  omis  dans  f.  —  9. 
Le  est  omis  dans  f. 


396  Les  Menus  Propos. 

Vienne  le  temps  de  biens  en  habondance, 
Vienne  le  temps  de  bonne  paix  en  France, 
Vienne  le  temps  des  maulx  non  reveiller, 
Vienne  le  temps  de  vice[s]  exiller, 
Vienne  le  temps  que  la  Guerre  soit  morte, 
Vienne  le  temps  qu'on  n'aille  plus  veiller 
De  nuyt  au  guet  et  de  jour  à  la  porte  ! 

Envoy. 

Le  voysin  veult  ^  son  voisin  despouiller, 
L'un  veult  l'autre  desrober  et  fouiller  ; 
Les  biens  d'autruy  on  degaste  et  transporte. 
Pour  quoy  le  temps  est  qu'il  nous  fault  aller 
De  nuyt  au  guet  et  de  jour  à  la  porte  2. 


1.  F  porte  ici  et  au  vers  suivant  :  veulx. 

2.  On  lit  à  la  fin  de  l'édition  e  :  Imprimé  nouvellement 
à  Paris  par  Alain  Lotrian,  imprimeur  et  libraire  demou- 
rant  en  la  rue  Neuj've  Nostre  Dame,  à  l'enseigne  de  l'Escu 
de  France. 

F  se  termine  ainsi  : 

Imprimé  à  Paris. 
Qui  en  vouldra  si  se  transporte 
Au  Palais  à  la  première  porte. 


397 


Le  Tyrannicide, 
ou  Mon  du   Tyran. 

M.   D.   LXXXIX. 


La  mort  d'Henri  111,  assassiné  à  Saint-Cloud  le 
2  août  1 589,  vint  ranimer  les  espérances  de 
tous  les  partis.  Les  Ligueurs,  les  Politiques,  les 
Protestants  s'agitèrent  ;  aucun  parti  ne  craignit  de 
faire  connaître  ses  aspirations  et  ses  convoitises.  Les 
écrits  politiques  publiés  immédiatement  après  la  mort 
du  roi  sont  extrêmement  nombreux,  et  de  quelque 
parti  qu'ils  émanent,  ils  présentent  tous  le  même 
caractère  de  passion  et  de  violence.  On  trouvera 
une  liste  assez  complète  de  ces  productions  dans  le 
Catalogue  de  l'Histoire  de  France  de  la  Bibliothèque 
nationale,  t.  I,  pp.  543-346.  Huit  d'entre  elles  ont 
été  insérées  par  MM.  Cimber  et  Danjou  dans  leurs 
Archives  curieuses  de  l'Histoire  de  France,  f*^  série, 
t.  XII,  pp.  361-483.  Tous  les  pamphlets  publiés  jus- 
cju'ici  sont  en  prose  ;  nous  en  reproduisons  aujour- 
d'hui un  en  vers.  Le  Tyrannicide  n'est  connu  jusqu'ici 
que  par  des  catalogues  de  vente  et  par  la  mention 
que  M.  Brunet  en  a  faite  au  Manuel  du  Libraire  ; 
M.  Tricotel  en  a  vainement  cherché  un  exemplaire 


598  Le  Tyrannicide 

dans  toutes  les  bibliothèques  publiques  de  Paris.  Il 
en  existe  pourtant  au  moins  quatre  éditions  dont 
nous  avons  été  assez  heureux  pour  trouver  les  deux 
premières  : 

A.  Le  Tyran-  //  nicide  ou  //  Mort  du  Tyran.  // 
M.  D.  LXXXIX  [1 S89].  S.  /.,  in-i2  de  1 1  pp. 

Au  verso  du  titre  se  trouve  la  pièce  latine,  laquelle 
est  imprimée  en  lettres  rondes.  Le  poème  français 
qui  commence  à  la  p.  5  est  imprimé  en  caractères 
italiques  très-fins  332  lignes  à  la  page.  —  La  p.  11 
ne  contient  que  VEpitaphc  de  Henry  III;  le  v°  (p.  12) 
est  blanc. 

Bibl.  du  baron  James  E.  de  Rothschild  (exem- 
plaire de  M.  Veinant,  Cat.  n^  8^,  et  de  M.  Solar, 
Cat.  n»  1272). 

B.  Le  //  Tyrannicide  //  ou  Mort  du  Tyran.  // 
Contenant  sa  dernière  déclaration  &  délibéra-  //  tion 
tyrannique  enuers  les  Catholiques  de  la  //  France, 
&  spécialement  sur  ceux  de  la  ville  //  &  fauxbourgs 
de  Paris,  si  Dieu  luy  eut  //  permis  exécuter  ses  des- 
seins //  misérables.  //  Seconde  Edition,  //  La  pre- 
mière n'a  esté  diuulguée  qu'aux  amis  de  l'autheur. 
//  Ils  se  vendent  //  A  Paris,  jj  Chez  Anthoinc  du 
Brueil,  demeuront  en  la  //  rué  neufue  nostre  Dame  vis  à 
vis  saincte  Geueuiefue  jj  des  Ardens,  à  l'enseigne  du 
Faucheur,   jj    1 589.    //  Auec   Permission.    In-8  de 

'6  pp. 

Au  verso  du  titre,  se  trouve  VExtraict  de  la  per- 
mission accordée  à  Du  Breuil  par  «  Messieurs  du 
Conseil  de  la  saincte  Union  des  Catholiques  ».  La 
pièce  latine  occupe  la  p.  3,  en  sorte  que  le  poëme 
français  ne  commence  qu'à  la  p.  4. 

Bibl.  de  M.  le  baron  de  la  Roche  la  Carelle,  dans 
un  recueil  contenant  deux  autres  pièces  en  prose  et 
une  cuiieuse  gravure,  recueil  qui  provient  de  la 
vente  Duquesnoy,  17  ventôse  an  XI. 


ou  Mort  du  Tyran.  399 

C.  Le  Tyrannicide  ou  la  Mort  du  t)ran.  A  L)on, 
Chez  I.  Palrasson,  1 589.  Pet.  in-8. 

D.  Le  Tyrannicide,  ou  la  Mort  du  tyran.  A  Lyon, 
Chez  I.  Patrasson.  S.  d.,  pet.  in-8  de  14  pp.  et  i  f. 
blanc. 

Édition  que  M.  Brunet  croit  pouvoir  distinguer  de 
la  précédente. 

Cette  pièce  n'offre  pas  seulement  un  véritable  inté- 
rêt historique  ;  elle  a  un  mérite  littéraire  dont  nos 
lecteurs  seront  frappés.  La  forme  en  est  très-supé- 
rieure à  celle  de  la  plupart  des  productions  poétiques 
de  la  même  époque,  et  l'on  doit  sans  doute  y  recon- 
n-'ître  l'œuvre  d  un  des  auteurs  de  la  Satyre  Ménippéc. 


Extraict  de  la  Permission'. 

Ce  présent  discours,  intitulé  le  Tyrannicide  ou  Mort 
du  Tyran,  a  esté  veu  et  leu  par  Messieurs  du  Conseil 
de  la  Saincte  Union  des  Catholiques,  lesquels  ont 
permis  à  Anthoine  du  Brueil  de  le  faire  imprimer  et 
mettre  en  vente  et  est  fait  deffence  à  tous  libraires  et 
imprimeurs  de  l'imprimer  ou  faire  imprimer  sur  peine 
de  confiscation  et  d'amende  arbitraire,  comme  plus 
amplement  est  contenu  à  l'original  par  eux  soubs- 
signé. 

Ad  Authorem  Tyrannicidii  G.  D.  L.2 
Carmen  elegiacum. 

armine  dum  Gallo  Galli  mir^nda  Tyranni, 
Pieridum  dextro  numine,  fata  canis, 

Miror  ego  tam  grata  tuas  modulamina  vocis 
Et  populo  et  superisThespiadumquechoro! 

1 .  Cet  Extraict  ne  se  trouve  pas  dans  A . 

2.  Ne  peut-on  pas  voir  dans  ces  initiales  celles  de  Gilles 


400  Le  Tyrannicide 

«  Ferte  ederas,  inquam,  doctae  sacra  praemia  frontis, 

»  Et  lauros  vati,  numina  sancta',  precor. 
»  Ferte  ederas  laurosque,  precor,  nam  totus  Apollo 

»  Dictât  ei  numéros,  Musaque  tota  favet!  » 
At  mihi  sat  fuerit  nemorosae  in  vallibus  Idae, 

Qua  praedives  aquis  Sequana  flectit  iter, 
Et  Venerem  et  Puerum  versu  mulcere  volantem, 

Dianaeque  sequi  mollia  castra  meae. 
Sic  oculis  captum  dominas  vinctumque  capiilis 

Blanda  juvat  myrtus  lausque  in  amore  mori. 
At  tibi  laus  ingens,  ingentia  funera  vati 

Ingenti,  ut  par  est,  sit  cecinisse  tuba  ; 
Et  si  forte  tui  quae  sit  tibi  cura  sodalis, 

Fac  numeris  ut  me  mitius  urat  amor; 
Dulcior  ille  tuus  fuerit  milii  nectare  versus, 

Pectoris  et  flammas  comprime!  i!le  mei. 
Sic  qus  tota  suis  o!im  te  caspit  ocellis 

Flammea  purpureas  porrigat  il!a  gênas, 
Et  tibi  mixta  rosis  miranti  lilia  fas  sit 

Oscula  per  gratas  accumuiare  moras. 


Le  Tyrannicide  ou  Mort  du   Tyran. 

^^'alarme  estoit  par  tout    et  les  bourgeois 
soudars 
Couroient  la  picque  au  poing  à  l'entour  des 
rampars, 

de  la  Bergerie,  ou  Gilles  Durand  de  la  Bergerie,  l'un  des 
auteurs  de  la  Satyre  Ménippée  ? 

I.  B  répète  le  mot  sacra  qui  se  trouve  déjà  au  vers 
précédent. 


ou  Mort  du  Tyran.  401 

S'encourageants  l'un  l'autre  à  defFendre  l'Eglise, 
Leurs  femmes,  leurs  enfans  et  toute  la  franchise 
Dont  le  Règne  a  jouy  depuis  que  ces  grands  Roys 
Issus  du  sang  d'Hector  gouvernent  les  François  ; 
Quand  Dieu  qui  lit  es  cœurs  des  anges  et  des  hommes, 
Régit  nos  actions  en  la  terre  où  nous  sommes 
Prévoit  que  ce  Henry  du  sang  Valésien 
Brassoit  de  mettre  bas  le  mur  Parisien, 
Afin  d'exécuter  avecques  moings  de  peine 
Les  horribles  desseins  dont  son  âme  estoit  pleine. 
Rien  n'est  à  Dieu  caché,  mais  ce  que  l'homme  faict 
Sans  le  vouloir  d'en  haut  ne  peut  sortir  efFect. 

Trois  jours  estoient  passez  qu'on  avoit  pris  Ponthoise 
Et  le  chasteau  voisin  de  la  rivière  d'Oise, 
Qu'on  oyt  que  l'ennemy  le  pont  Sainct  Cloud  batoit 
Et  nostre  garnison  qui  brave  resistoit, 
Monstrant  à  i'hérétic  que  toute  sa  furie 
Ne  luy  donnoit  frayeur,  n'aucune  fâcherie. 
Un  jour  dura  l'assaut  avec  un  grand  effort; 
En  fin  les  assiégez,  pour  n'avoir  du  renfort, 
Plustost  las  que  veincus',  la  place  déguerpirent, 
Et  quelque  temps  après  les  autres  s'en  saisirent. 
Henry,  lors  du  combat,  estoit  en  un  chasteau  ; 
Mille  estranges  desseins  embrouilloient  son  cerveau. 
Ne  respiroit  que  sang,  que  meurtre  et  toute  injure  ; 
Aucunefois  pensoit  quelle  peine  plus  dure 
Pourroit  de  nos  bourgeois  la  vie  tei miner; 
Mais  d'un  grand  desespoir  il  se  sentoit  gesner. 
Quand  Charles  de  Lorraine  entroit  en  sa  mémoire, 
Sachant  combien  ce  prince  a  remporté  de  gloire 

I.  B  :  vaincus. 

P.  F.  XI  26 


402  Le  Tyrannicide 

Sur  les  haineux  de  Dieu,  et  combien  d'estendars. 
Qui  marchent  tous  sous  luy,  enrollcnt  de  soudars. 

Ainsi  restoit  pensif,  quand  nouvelle  on  luy  porte 
Qu'on  avoit  pris  du  Pont  et  l'une  et  l'autre  porte. 
Soudain  de  grand  plaisir  le  cœur  luy  tressaillit 
Et  d'aise  la  parolle  en  sa  bouche  faillit. 
Puis  à  soy  revenu,  les  assistans  regarde 
Entamant  tels  propos  d'une  façon  bragarde  : 
«  Voylà  bien  commencé;  or  sus,  mes  bons  amis, 
»  Faictes  sortir  effect  ce  que  m'avez  promis, 
»  Alors  qu'en  pleins  estats  je  fis  mourir  ces  Princes 
»  Qui  troubloient  le  repos  de  toutes  mes  provinces, 
»  Et,  soubs  un  voile  feint  d'une  religion, 
I)  Provocquoient  mes  subjects  à  la  rébellion 
»  Qui  règne  ce  jourd'huy  en  mes  plus  belles  villes. 
»  Un  royaume  est  gasté  par  des  guerres  civilles. 
»  J'en  pris  vostre  conseil,  combien  qu'en  mon  esprit 
»  J'eusse  un  pareil  advis  depuis  long  temps  escrit; 
»  Vous  me  disiez  souvent,  si  avez  souvenance, 
»  Que  rien  n'apaiseroit  les  troubles  de  la  France 
»  Que  de  se  prendre  aux  chefs,  et  que,  les  chefs  occis. 
»  Le  trouble  de  l'Estat  seroit  bien  tost  rassis; 
»  Que  le  peuple  craintif,  ayant  au  col  la  corde, 
»  A  foule  imploreroit  nostre  miséricorde, 
»  Et  ceux  que  l'on  verroit  au  mal  plus  obstinez 
y>  Par  le  glaive  tranchant  seroient  exterminez. 
»  Voylà  les  chefs  occis,  et  ne  voyons  encore 
»  Qu'aucun  de  ces  mutins  nostre  clémence  implore  ; 
»  Plus  tost  comme  lyons,  qui  tant  plus  sont  pressez 
»  Plus  de  rage  et  fureur  on  les  voit  hérissez, 
»  Ils  sont  en  leurs  tranchés,  et  de  façon  bravasche 


ou  Mort  du  Tyran.  403 

»  Les  uns  la  picque  au  poing,  les  autres  une  hasche 
»  Monstrent  si  peu  d'effroy  qu'en  bataillon  rangés 
»  Chacun  les  jugerait  des  hommes  enragés. 

»  Cela  ne  soit  pas  dict  pour  imprimer  la  crainte 
»  Es  cœurs  des  bons  soudars  qui  ne  l'auroient  empreinte; 
»  Vous  estes  cent  contre  un,  si  estes  aguerris 
»  Et  outre  avez  affaire  à  des  gens  de  Paris 
»  Qui  ores  qu'à  les  veoir  soient  fiers  en  contenance 
»  Vous  verrez  prendre  fuite  au  premier  coup  de  lance. 
»  Courage  donc,  amys,  chacun  en  son  quartier  ' 
»  Ait  les  armes  en  mains,  la  picque  le  picquier 
»  Le  chevalier  sa  lance,  et  l'archer  l'arquebuse, 
»  Affin  d'escarmoucher  d'une  subtile  ruse 
»  Ceux  qui  les  plus  hastez  sortiront  pour  nous  veoir. 
»  Je  vous  guerdonneray,  si  faictes  le  devoir, 
»  Premier  de  tous  les  biens  de  mes  subjects  rebelles; 
))  Aussi  vous  jouyrés  des  femmes  les  plus  belles 
»  Vous  aurez  les  maisons,  les  terres,  les  escus, 
»  Et  le  pillage  entier  de  ceux  qu'aurez  veincus. 
»  De  moy,  je  ne  veux  rien,  que  prendre  la  vengeance- 
)•  Des  hommes  retirez  de  mon  obéissance  ; 
»  Aux  autres  plus  féaux,  je  ne  demande  rien, 
»  Je  les  ay  par  escrit  et  m'en  souviendray  bien. 

»  Sur  tout,  je  vous  deffens  me  faire  remonstrance 
»  Qu'il  ne  faut  pas  punir  ses  subjects  par  outrance; 
»  J'ay  le  contraire  advis  dès  long  temps  estimé. 
»  Un  Prince  doit  tousjours  estre  plus  craint  qu'aymé. 
»  Car  on  prent  à  mespris  un  Prince  débonnaire 
»  Et  d'un  qui  se  fait  craindre  on  fait  tout  le  contraire. 

1 .  B  :  qiiatier. 

2.  B  :  sinon  prendre  vengeance. 


404  Le  Tyrannicide 

»  Voylà  tout  mon  dessein,  et  ne  m'allez  prescher 
»  Qu'un  Dieu  qui  règne  en  hault  peut  mes  sujets  cacher 
»  De  l'ombre  de  ses  mains,  si  bien  que  ma  furie 
»  Ne  leur  pourroit  porter  aucune  fascherie; 
»  J'en  crois  ce  que  l'on  veut,  mais  vous  verrez  au  faict 
»  Que  le  vouloir  des  Rois  doibt  sortir  son  effect. 
»  Les  Roys  ne  craignent  point  des  grands  Dieux  le 

[tonnerre, 
»  Comme  ils  sont  Dieux  au  ciel,  nous  sommes  Dieux 

[en  terre.  » 

Ainsi  parlant  Henry,  la  nuict  vint  s'aprocher 
Chacun  dessous  sa  tante  alors  s'alla  coucher. 
Si  tost  qu'au  lendemain  l'Aurore  safranée 
Eust  la  clerté  du  jour  au  Pôle  ramenée, 
Le  camp  se  préparoit  à  nous  donner  l'assaut, 
Le  Suisse  tout  premier,  à  qui  le  cœur  ne  faut, 
Estoit  prest  d'enfoncer  la  forte  baricade  ; 
Les  pionniers  marchoient  pour  faire  l'explanade 
Et  remuants  la  terre  à  besches  et  hoyaux 
Dresser  en  nos  tranchés  un  passage  aux  chevaux. 
De  nostre  part  estoit  ce  vaillant  capitaine, 
Ce  Mars  plein  de  lauriers,  ce  Charles  de  Lorraine 
Qui  donnoit  ordre  à  tout,  animant  les  soudars. 
Laissant  les  moins  hardis  derrière  les  rempars. 
Les  autres  plus  guerriers  poussant  à  l'escarmouche. 
Faisoit  aussi  dresser  des  gros  canons  la  bouche 
Encontre  les  coureurs  qui  sans  cesser  venoient 
Descouvrir  nos  tranchés,  et  puis  s'en  retournoient  : 

Tel  estoit  nostre  estât;  or  Dieu,  qui  tout  dispose 
Et  renverse  souvent  ce  que  l'homme  propose. 
N'ayant  mis  en  oubly  tant  de  processions. 


ou  Mort  du  Tyran.  405 

Le  jeusne,  la  prière  et  les  dévotions 
De  ces  petits  enfans,  qui,  lors  de  la  froidure, 
Faisoient  de  nos  péchez  la  pénitence  dure, 
Pourtans  dessus  le  dos,  qui  au  reste  estoit  nu, 
La  haire  et  le  cilice  aux  pénitens  cogneu, 
Ce  Dieu,  dis-je,  voulut  assister  à  la  France, 
Aussi  la  délivrer  de  toute  la  soufrance 
Et  des  autres  tourments  dont  Henry  l'agitoit 
Depuis  qu'en  vray  tyran  le  Règne  il  gouvernoit. 
Ainsi  qu'il  fit  jadis  au  peuple  Israélite, 
Alors  qu'il  le  vangea  du  Prince  Moabite, 
Il  suscite  un  sauveur,  un  homme  revestu 
Tant  en  corps  qu'en  esprit  des  habits  de  vertu  ; 
C'estoit  un  Jacobin,  qui  bien  que  jeune  d'âge 
Avoit  un  masle  cœur  et  un  vieilard  courage. 
Luy,  cognoissant  l'hazard  que  les  François  couroient, 
D'autant  que  nos  autels  en  ruine  s'en  alloient, 
Que  la  Religion  estoit  quasi  perdue, 
Qu'on  n'auroit  jà  la  paix  qu'on  avoit  attendue 
De  ces  estats  de  Blois,  où  ce  grand  Cardinal 
Qui  ne  pouvoit  trouver  au  monde  son  égal, 
Où  ce  Prince  Lorrain,  ce  vaillant  duc  de  Guise 
Avoient  esté  tuez,  sans  que  la  foy  promise 
Ny  tout  le  droict  des  gens  jadis  tant  révéré 
Mesmes  qui  fut  d'Henry  si  sainctement  juré 
Eussent  peu  destourner  la  meschante  entreprise 
Qui  contre  les  Guisars  en  son  âme  estoit  prise  ; 
Ce  frère  aussi  voyant  les  hasars  et  péris 
Où  nous  allions  tomber  s'il  entroit  dans  Paris, 
Qu'on  verroit  abolir  l'usage  de  la  Messe, 
Que  desjà  l'hérétic  en  avoit  la  promesse, 
'  Plus  avoit  arresté,  s'il  estoit  triumphant. 


4o6  Le   Tyrannicide 

D'espandre  jusqu'au  sang  du  plus  petit  enfant  ; 
Il  songe  à  faire  un  coup  tout  plein  de  hardiesse 
Et  délivrer  ainsi  la  France  de  destresse. 
Pour  ce  ie  Dieu  d'en  haut  il  appelle  à  secours, 
Se  met  en  oraison,  et  jeusne  quelques  jours, 
Vestit  son  noir  habit  dessus  sa  robe  blanche, 
Puis  il  prent  un  cousteau  qu'il  cache  dans  sa  manche. 

Ainsi  partit  le  Frère,  et  Dieu  qui  l'assistoit 
Le  meine  sans  danger  oiî  le  tyran  estoit. 
Dès  le  premier  abord,  il  trouve  cette  excuse, 
(Pour  prendre  un  vieil  renard  i!  faut  user  de  ruse), 
Qu'il  estoit  là  venu  affin  que  plus  discret 
Il  peust  porter  au  Roy  quelque  lettré  en  secret. 
Avant  que  de  partir,  feignant  le  Politique, 
Il  s'estoit  fait  congnoistre  aux  amis  d'hérétique, 
Et  sous  un  beau  semblant  de  s'entendre  avec  eulx 
Il  avoit  sceu  tirer  une  missive  ou  deux. 
La  troupe  des  Mignons  à  l'instant  le  regarde; 
Des  mots  de  courtisan  tantost  l'un  le  brocarde; 
Ores  de  nostre  estât  on  luy  tient  ces  propos 
Que  les  Parisiens  n'estoient  guère  en  repos. 
Puisque  bien  empêchés  à  garder  les  tranchées 
Hz  laissoient  par  la  nuit  leurs  maisons  decouchées, 
Mais  que  le  Roy  qui  porte  à  ce  peuple  amitié 
Et  prent  de  son  travail  aussi  grande  pitié 
Les  viendroit  soulager  si  tost  que  la  nuict  brune 
Feroit  trotter  là  hault  le  coche  de  la  lune. 

Plusieurs  autres  devis  au  Frère  ils  ont  tenu; 
Enfin  de  par  Henry  quelqu'un  est  survenu 
Qui  le  conduict  en  hault,  où,  à  son  arrivée, 
Il  voit  des  assassins  la  chambre  environnée. 


ou  Mort  du  Tyran.  407 

Alors  Jacques  Clément,  car  tel  estoit  le  nom 

De  cil  qui  mit  à  fin  cette  œuvre  de  renom, 

Deux  fois  agenouillé  luy  fit  la  révérence. 

Ses  lettres  présenta  :  elles  portoient  créance  ; 

Adonc  Henry  voulut  sçavoir  le  contenu  : 

«  Sire,  respond  Clément,  il  faut  qu'il  soit  tenu 

»  Secret  à  tout  le  monde,  et  pour  ce  je  vous  prie, 

»  De  faire  retirer  la  grande  compagnie 

»  Qui  est  icy  présente,  affin  que  sans  danger 

»  Je  die  tout  ce  dont  on  m'a  voulu  charger.  » 

Henry  fait  signe  aux  siens,  et  chacun  se  retire; 
Le  Frère  resta  seul,  qui  luy  commence  à  dire  : 
«  Sire,  sur  le  départ  que  j'ay  faict  de  Paris, 
»  J'ay  de  vos  plus  féaux  quelques  missives  pris  ; 
»  Les  unes  avez  veu',  les  autres  j'ay  cachées, 
»  Affin  que  les  bourgeois  qui  gardent  les  tranchées 
»  Ne  les  vinsent  trouver,  si  par  occasion 
»  Ils  fouilloient  ces  habits  de  ma  religion, 
»  Mais  ores  que  je  suis  en  entière  asseurance 
»  Je  les  vous  veux  bailler  et  dire  la  créance 
»  Dont  ceux-là  m'ont  chargé,  si  premier  il  vous  plaist 
»  De  lire  cet  escrit  oi!i  tout  le  secret  est.  » 

Henry  prent  le  papier  et  le  commence  à  lire  ; 
Le  moyne  resoiu  de  sa  grand'  manche  tire 
Ce  couteau  qu'au  partir  avecque  luy  portoit, 
Et,  tout  ainsi  qu'Henry  à  lire  s'amusoit. 
L'en  frappa  si  grand  coup,  que  le  couteau  qui  entre 
Luy  fit  une  ouverture  au  droict  du  petit  ventre. 
De  grand'  douleur  atteint  adonc  il  s'escria; 
Sa  garde  y  accourut,  qui  toute  s'efraya, 

I .  B  :  veues. 


4o8  Le  Tyrannicide. 

Voyant  que  ce  couteau  que  tirer  il  essaye 
Faisoit  d'un  sang  meurtry  rebouillonner  la  playe. 

Alors  de  mille  coups  le  moyne  est  detranché. 
Henry  dedans  son  lict  fut  doucement  couché, 
Mais  lorsque  de  Vesper  la  grand'  coche  attelée 
Eust  amené  la  nuict  à  la  robbe  estoillée, 
De  grosse  fièvre  atteint  en  son  lict  décéda. 
Son  ost  de  gens  armez  sa  mort  ne  retarda, 
Pour  monstPer  que  les  gens,  ny  la  ville  murée 
Ne  sauvent  le  méchant  dont  la  peine  est  jurée. 


Epitaphe  de  Henry  III.,  jadis  Roy  de  France 
et  de  Pologne. 

D'un  roy  très-valeureux  il  a  tiré  naissance, 
Une  double  couronne  a  courpnné  son  chef; 
Ores  ses  actions  luy  causent  tel  mechef 
Qu'il  perd  l'honneur  des  siens,  sa  vie  et  sa  puissance. 


Fin. 


409 


ADDITIONS  ET  CORRECTIONS. 


Page  I  ; 

Nous  avons  fait  observer  que  le  rondeau  :  «  Les  biens 
qui  sont  en  vous,  ma  Dame  »  se  trouve  à  la  fois  dans 
le  Messaigier  d'Amours  et  dans  le  Procès  des  deux 
Amans  de  Bertrand  des  Marins  de  Masan,  mais  nous  n'a- 
vons pas  dit  que  ce  dernier  auteur  avait  coutume  d'em- 
prunter son  bien  partout  où  il  le  trouvait. 

Depuis  la  publication  de  notre  tome  X,  nous  avons 
constaté  que  quatre  des  rondeaux  qui  figurent  dans  le 
Procès  des  deux  Amans  avaient  été  empruntés  au  Jardin  de 
Plaisance,  savoir  : 

1.  En  quelque  place  que  je  soye..._.  t.  X,  p.  184,  Jard.  de 

Plais.,  éd.  de   Lyon,   Olivier  Arnoullet,   s.  d.  (in-4'' 
goth.),  f.  64,  v°  ; 

2.  Rose  sans  per,   sus  toutes  séparée...,  t.  X,   p.    186, 

Jard.  de  Plais.,  f.  60,  v  ; 
}.  Vostre  bruit  et  vostre  grant   famé...,  t.  X,    p.    190, 

Jard.  de  Plais.,  f.  64,  V  ; 
4.  A   ma    dolente  despartie...,  t.  X,  p.    192,  Jard.    de 

Plais.,  f.  51,  v°. 
Il  est  curieux  de  relever  ces  emprunts.  Ils  nous 
montrent  quels  secours  les  poètes  privés  d'imagination 
pouvaient  tirer  de  compilations  telles  que  le  Jardin  de 
Plaisance,  le  Vergier  d'honneur,  etc.,  et  ils  nous  per- 
mettent d'affirmer  que  le  rondeau  :  «  Les  biens,  etc.  »  a 
été  purement  et  simplement  copié  par  Des  Marins  de 
Masan.  Aussi  bien,  le  Procès  des  deux  Amans  paraît-il 
être  notablement  moins  ancien  que  le  Messaigier  d'Amours. 


410  Additions 

Page  }8  ; 

Voici  l'indication  d'une  ordonnance  de  la  police  pari- 
sienne prise  en  conformité  de  l'édit  de  1556.  Elle  doit  être 
placée  p.  38,  avant  l'ordonnance  cotée  A: 

Ordonnance  //  de  la  Pollice  de  Paris,  Sur  le  faict 
des  //  Inhibitions  t  deffenses  a  tous  Tauer-  //  niers,  Ca- 
baretierz,  Rôtisseurs,  paticiers  //  z  autres  personnes  de 
quelque  estât  qua-  //  lite  ou  condition  quilz  soyent  :  de 
asseoir,  //  ne  bailler  a  boyre  ne  a  menger  en  leurs 
maisons  aux  gens  de  mestier,  mânans  //  z  habitans  de 
ceste  ville  et  faulxbourgs  //  de  paris,  sur  les  peines 
côtenues  en  icelle.  //  Publie  a  paris,  Les  xxvij.  xxviij.  // 
iours  de  Nouembre  Lan  mil  cinq  cens//  cinquante  six.  // 
Auec  Priuilege.  —  [A  la  fin  :]  On  les  vend  a  Paris  par 
la  veufue  //  Nyuerd,  tenant  sa  boutique  ioignant  la  //  pre- 
mière porte  du  Palais  :  Ou  en  la  rue  //  de  la  luifrie,  a 
lenseigne  saïct  Pierre  //  z  saîct  laques,  près  le  pôt  nostre 
dame.  In-8  de  4  ff.,  imp.  en  lettres  de  forme,  sign.  A. 

Au  titre,  un  petit  bois  des  armes  de  France. 

Au  verso  du  titre,  un  Extrait  du  privilège  accordé  à  la 
veuve  Nyverd. 

Au  verso  du  dernier  f.,  la  marque  de  Jacques  Nyverd.' 

Bibl.  nat. 

P.  61,  n.  I  :  Le  conikout  ou  colinhou  n'était  pas  du 
cidre,  comme  nous  avons  été  tentés  de  le  croire  ;  c'était 
un  vin  que  l'on  recueillait  dans  le  pays  de  Caux,  de 
vignes  attachées  aux  arbres  à  la  manière  des  anciens.  Il 
paraît  que  ce  vin  était  non-seulement  désagréable  au 
goût,  mais  encore  malfaisant. 

Du  colinhou  ne  beuvez  pas, 
Car  il  meine  l'homme  au  trespas, 

dit  une  vieille  chanson  normande.  Voy.  Vaux-de-Vire 
d'Olivier  Basselin  et  de  Jean  Le  Houx,  éd.  P.-L.  Jacob 
(Paris,  i8j8,  in-i6),  p.  251. 

P.  75,  n.  2.  —  Le  cabaret  du  Grédil  est  également 
cité  dans  les  Triomphes  de  l'Abbaye  des  Conards  de 
Rouen,  p.  35  de  la  réimpression  (Paris,  Jouaust,  1874, 
in-i8). 

P.  177,  ligne  23  :  oti  ils  sont  disposés...,  lis.  :  où  les 
exemples  sont  disposés. 


ET  Corrections.  41 1 

p.  248,  n.  I.  —  Ajoutez  à  la  fin  :  Cf.  J.  Quicherat, 
Histoire  du  Costume  en  France  (Paris,  1875,  gr.  in-8), 
p.  561. 

Page  322,  ajoutez  après  la  ligne  22  : 

A  bis.  Les  grans  et  //  merueilleus  faitz  du  segnr//  Nemo 
/  auec  les  priuilleges//quil  a  /  et  la  puissace  Ql  peult  // 
auoir  depuis  le  commence-  //  ment  du  mode  iusques  a  la 
//  fin.  —  S.  l.  n.  d.  [Paris?  vers  1550],  pet.  in-8  goth. 
de  S  ff.  de  29  lignes  à  la  page  pleine,  sans  sign. 

Le  titre,  imprimé  en  grosses  lettres  de  forme,  est  orné 
du  bois  bien  connu  qui  représente  un  page  ou  un  étu- 
diant, vêtu  d'un  pourpoint  à  longues  manches  et  parlant 
à  un  clerc. 

Le  r°  du  dernier  f.  ne  contient  que  8  vers,  sans  aucune 
souscription;  le  v°  en  est  blanc. 
86?o.  a  , 

Mus.  britann.  (exempl.  d  Edward  Vernon  Utter- 

2 
son). 

Nous  avons  connu  cet  exemplaire  trop  tard  pour  pouvoir 
en  coilationner  utilement  le  texte. 

Même  page,  1.  26  :  vers   IJ25,  lis.  vers  1530. 


4M 


TABLE    DES    PIÈCES 


CONTENUES    DANS    CE    VOLUME.. 


236.  Le  Messaigier  d'Amours,  [par  Pilvelinj.         1 

237.  Monologue  d'ung  Clerc  de  Taverne  .  34 

238.  Les  Complaintes  des  Monniers  _ 

Aux  Apprentiz  des  Taverniers.  5  5 

239.  Le  Discours-demonstrant  sans  feincte 
Comme  maints  Pions  font  leur  plainte.       7  ; 

240.  Complainte  faicte  pour  Ma  Dame  Mar- 

guerite, Archeduchesse  d'Austriche    .       87 

241.  Le   Resveur   avec   ses    Resveries,  suivi 

d'une  note  sur  le  vers  de  neuf  syllabes.     1 0 1 

242.  Ode  sur  la  deffaicte  de   l'armée   papis- 

tique  de  Béarn 149 

243.  Furieuse   Rencontre   et    cruelle    Escar- 

mouche donnée  par  Monseigneur  le 
Duc  du  Mayne  contre  le  Prince  de 
Condé,  auprès  S.  Jean  d'Angely  .  160 


414  Table  des  Pièces 

245.  Les  Funérailles  de  la  Ligue  de  Norman- 

die, dédiées  à  M.  de  Villars,  admirai 

de  Fraace 169 

246.  Monologue  fort,   joyeulx  auquel  sont  in- 

troduictz  deux  Advocatz  et  ung  Juge, 
devant  lequel  est  plaidoyé  le  bien  et 
le  mal  des  Dames 176 

247.  Epistre  d'ung  Amant  habandonné.     .     .     192 

248.  Epistre  du  bon  Frère  qui  rend  les  armes 

d'Amour  à  sa  Seur  Damoiselle  en 
Syonnoys 207 

249. La  Complaincte  des  Quatres  Elémens, 
L'Aer,  Feu,  l'Eaue  et  Terre  concordammens 
Contre   les  Mondains,  tant  hommes  que 

[femmes.     217 

2J0.  Epistre  de  la  venue  de  la  Royne  Alienor 
au  Royaulme  de  France  et  du  Recou- 
vrement de  Messieurs  les  Daulphin  et 
Duc  d'Orléans  [par  Jean  Serre]  227 

2^1.  Le  Vcnite  nouveaument  faict 

A  la  noble  Royne  de  France 
Des  prisonniers  de  Chastelet 
Qui  à  son  entrée  ont  fiance  253 

252.  L'Epistole   des  Prisonniers   de   Paris  à 

Madame  Aliénor,  royne  de  France, 
contenant  le  confort  de  sa  désirable 
entrée 266 

253.  Chicheface 277 

2^4.  Le  Débat  de  Vraye  Charité  à  l'encontre 
de  Orgueil,  qui  sont  deux  choses  fort 
contraires,  et  sur  la  fin,  le  Testament 
dudit  Orgueil,  auxquelles  choses  pour- 
ront les  humains  prendre  bonnes 
exemples,  si  à  eulx  ne  tient;  composé 


CONTENUES    DANS    CE    VOLUME.  415 

par  Maistre  Michault,   demourant    à 

Troyes  en  Champaigne 293 

255.  Les  grans  et  merveilleux  Faictz  du   Sei- 

gneur Nemo  [par  Jehan  d'Abundance].  313 

256.  Les  Menus  Propos 343 

257.  Le  Tyrannicide  ou  la  Mort  du  Tyran.    .  397 
Additions  et  Corrections 409 


FIN    DU    TOME    ONZIÈME. 


JC 


P'Q  Montai gl on,   Anatole  de 

1103  Gourde  de 
35  Recueil  de  poésies 

t,_ll  françoises 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

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